Une nation sans nation : les défis de l’indépendance

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La précipitation de la politique congolaise de la décolonisation fut réellement inconsidérée et les atermoiements furent funestes, il faut le dire. La Belgique a lâché le Congo, « like a hot brick », comme nous l’avait dit un éditeur belge. Et le gouvernement Lumumba doit relever un certain nombre de défis majeurs.

Les tares de la colonisation

L’indépendance politique a placé brutalement les autorités congolaises devant les problèmes redoutables qu’elles doivent naturellement surmonter si elles veulent démarrer la République. Devant elles se dresse « le jeu des forces centrifuges » mis en place par la colonisation qui a imposé, d’une manière artificielle, l’unité politique et administrative. Quelle qu’ait pu être la puissance de l’action unificatrice, l’Etat colonial constitué ne pouvait être qu’une construction fragile. A l’approche de l’indépendance qui devait mettre un terme à la situation coloniale d’unification. Pendant que la commune opposition au pouvoir colonial cessait, les consciences particularistes, tribales ou autres reprenait une vigueur inattendue.

F. Van Langenhove a bien analysé ce phénomène dans un livre remarquable qu’il a intitulé Consciences tribales et nationales en Afrique noire. L’indépendance, loin d’éliminer les forces de désunion créées par la colonisation en a fait germer de plus belle. P. Lumumba, à la tête d’un gouvernement faible, ne pouvait pas contenir un mouvement aussi périlleux et inédit.

Depuis 1958 jusqu’au lendemain de l’indépendance, nous étions témoin, tous les problèmes étaient devenus politiques et délicats. P. Lumumba doit faire face au phénomène de l’hyperpolitisation. La réforme de l’Etat, la mise en place des institutions, l’armée, le tribalisme, l’aide extérieure, l’Eglise,… tout était politisé à outrance.

La table ronde de Bruxelles vient de donner à la jeune République une Constitution calquée sur le modèle belge qui, dans son application, a montré « le décalage » net entre les formes politiques adoptées et l’infrastructure économique et psychologie. Toute la crise, constitutionnelle de septembre 1960 provient de là. En plus, P. Lumumba et d’autres leaders comprennent peut-être le contenu, à l’occidental, des concepts démocratie, libéralisme, pluralisme, idéologie, parlementarisme, séparation des pouvoirs, l’indépendance. Mais, que pense toute la population congolaise si profondément divisé ? C’est un défi majeur auquel il faut ajouter un autre plus grand que nous pouvons, appeler les « maladies infantiles de l’indépendance ».

C’est quoi, la décolonisation ?

Le deuxième grand défi majeur c’est « le sens même de la décolonisation ». Tous les discours de P. Lumumba font comprendre que pour lui, la décolonisation stipule la modification fondamentale, qualitative de tout ce que le colonialisme avait laissé. « Tout cela est désormais fini, avait-il proclamé solennellement le 30 juin 1960, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime, qui va mener notre pays à la prospérité et à la grandeur pour faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière. Ne reculer devant aucun sacrifice… Mes frères ». Et nous nous disons tout cela est bien beau Patrice, qui de tes compatriotes comprennent ce que cela veut dire ? « Nouvelle lutte, lutte sublime, prospérité, grandeur et sacrifice » ? Tu as devant toi un défi à relever. C’est bien d’avoir combattu comme tu le dis pour la libération, mais qui comprend que libérer n’est rien, l’ardu c’est d’être libre.

Une « nation » sans nation

Un autre défi et non le moindre c’est celui de la « construction de la nation » par l’émergence du nationalisme. La « nation » que les Belges viennent de léguer aux Congolais est en fait une nation néant. C’est tout à fait normal car, les transformations structurelles et institutionnelles relevant du passage de « l’Etat colonie » à l’Etat République » ne sont pas des transformations mécaniques. Elles intéressent avant tout la psychologie collective. L’indépendance que les Congolais viennent d’avoir, est un fait éminemment social qui évoque que sa jouissance sera organisée en système des rapports sociaux objectifs d’une part, et de l’autre, en système des volontés, à la fois concurrentes et complémentaires, dont l’équilibre final exprime le degré d’organisation et de cohésion atteint par les Congolais. « Le vécu congolais, de l’aube à la veille et au lendemain de l’indépendance, a bien montré que cela n’était pas le cas dans la République de P. Lumumba. Les Congolais étaient loin d’une prise de conscience du fait-réalité « nouveau Congo ».

La décolonisation n’a pas entraîné une prise de conscience globale de la réalité nouvelle. Ecartelée entre la fidélité à la tradition de caractère généralement ethnique, et l’allégeance au modernisme de la vie politique, l’opinion publique congolaise, encore très balbutiante, ne pouvait pas agir directement sur l’évolution des événements, P. Lumumba s’est buté justement à ces contradictions, à ces impulsions de sens contraire qui se sont, finalement, annulées dans la conscience des masses. Il doit faire face au temps court au cours duquel se sont produits des changements inouïs avec lesquels celles-ci sont confrontées. Le temps physique et le temps psychologique normalement exigé n’ont pas eu de correspondance.

C’est ce qui explique, à notre sens, l’amertume, l’énervement et même la nervosité de P. Lumumba. Les masses ne suivent pas, l’opinion publique non plus, la nation n’existe pas. Le Katanga, spécialement, ne se sent pas concernés par l’indépendance congolaise, P. Lumumba doit comprendre que son Congo vit à une époque où le sort des structures politiques repose essentiellement sur les efforts des élites occidentalisées partisanes et surtout assoiffées du pouvoir, voulant remplacer vite les Blancs en anticipant sur l’action des masses. Constatant ce décalage, il lui restait une seule voie, celle des mythes qui font appel aux passions, sans une idéologie réellement intégrative pour assurer les intégrations des intérêts et celles des forces divergentes afin de justifier son action.

Pouvoir coutumier et pouvoir moderne, que choisir ?

La conception de l’autorité est un autre défi auquel P. Lumumba doit faire face. En dépit de leur facette occidentale, les leaders congolais de l’indépendance sont vraiment fascinés par la sacralisation de pouvoir. On revient à cette dichotomie existentielle entre la tradition et le modernisme du type occidental. Tout en voulant être chef sacré reconnu par la ou les coutume (s), le nouveau président, le nouveau premier ministre, le nouveau ministre, le nouvel administrateur, le nouveau gouverneur, etc, veut se présenter comme faisant partie d’une classe d’élite occidentalisée. C’est pour lui un « grace-giving process ».

C’est en somme une élite qui a simplement remplacé les bureaucrates coloniaux et les colons, eux qui justifiaient leur position dominante en termes d’éducation, tenue pour synonyme de civilisation. Cette identification sommaire de l’instruction avec l’idée de droits spéciaux et avec celle de légitimité, a doté l’Africain formé, d’un sentiment exagéré de supériorité ainsi que d’une autorité particulière. Toute la population congolaise au lendemain de 1960 a été sans conteste, marquée par la présomption tenue pour irréfragable, que l’élite occidentalisée avait le droit de gouverner.

La démocratie, où et comment ?

Enfin, P. Lumumba, dans l’exercice de son pouvoir, a fait face au défi relatif à la démocratie. Pour la masse congolaise, l’indépendance signifiait l’avènement de la démocratie. Mais, qui comprend déjà que démocratie suppose un principe théorique, un processus politique et une technique de gouvernement, l’ensemble correspondant à la théorie de la souveraineté du peuple, avec l’identification idéale entre gouvernants et gouvernés ? Comme principe, qui comprend quel est le système de consentement populaire, du gouvernement responsable et de la dialectique politique électorale en particulier?

Aussi, la démocratie est-elle contraire à l’absolutisme politique, elle est garantie des libertés fondamentales de l’individu à l’égard du pouvoir. Elle est un système qui vise, au bout de la ligne, la justice sociale et économique, conçue comme l’égalisation des individus par réduction des écarts entre les différentes classes et par ouverture des situations les plus enviables aux hommes d’origines les plus modestes. Quel défi pour P. Lumumba dans sa lutte pour la conquête du pouvoir ? Sa revendication de la démocratie s’est identifiée pratiquement avec le nationalisme et avec l’anti-colonialisme.

L’indépendance congolaise souffre douloureusement d’une « maladie provenant de la puissance de l’inconciliation ». L’inconciliation entre les Belges, l’inconciliation entre ces derniers et les Congolais, l’inconciliation entre les Congolais eux-mêmes, l’inconciliation entre les Africains et enfin l’inconciliation entre les défis de l’histoire.

La crise de la décolonisation a secoué le Congo de façon brutale et l’a jeté au milieu des grands courants mondiaux. Elle a mis à nu cette volonté de rester lié au passé et de créer un équilibre entre l’hier et le demain. Jusqu’à nos jours, cette crise spécifique constitue un défi authentique de l’histoire auquel le Congo indépendant et, singulièrement ses élites, doivent trouver une réponse sous peine de se voir condamnés à la crise de régression politique et sociale. Le Congo, avons-nous écrit ici même a besoin des prophètes.

(Par le Professeur Kambayi Bwatshia)

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