Le transfert de près de 100 milliards de m3 d’eau par an de l’Ubangi vers le Lac Tchad

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Contexte Tout le monde reconnaît que l’eau est le premier support de
la vie. En effet, aucune vie n’est possible sans ce liquide naturel
indispensable. Malheureusement, les ressources hydriques évaluées à
plus ou moins 1400 millions de km3 sont inégalement réparties à la
surface de la terre. On a ainsi des régions ou pays arrosés, des pays
en difficulté d’eau et des pays en pénurie d’eau.  La RD Congo est un
pays arrosé bien que sa population manque encore de l’eau potable dans
sa grande majorité (plus de 70%). En outre, l’eau bien qu’abondante en
apparence, demeure une ressource très limitée qualitativement et
quantitativement car seuls 2,5% de la masse d’eau sur la terre
constituent de l’eau douce dont notre existence a besoin ; les 97,5%
étant salés.  Autrefois considéré comme la mer intérieure de
l’Afrique, le lac Tchad a perdu 90% de sa superficie depuis 1960,
selon certaines estimations (de 23 000 km2 à 2000 km2). Les plus
alarmistes estiment qu’il pourrait disparaître d’ici 20 ans si aucune
action n’est envisagée. C’est ainsi que ce dossier concerne aussi bien
les scientifiques, les hommes politiques, les organisations de la
société civile, les organisations internationales, etc.

Causes du tarissement du lac Tchad

Toute initiative tendant à apporter de solutions au tarissement du
lac Tchad, doit au préalable prendre en compte, sans complaisance, les
causes vraies et exactes du tarissement de ce lac.
La sécheresse et la baisse des précipitations  sont parmi les causes
du tarissement du lac Tchad. Les pluies étant de plus en plus rare,
cela cause la diminution du débit des principaux affluents du lac
Tchad accentuée par le changement climatique. Une autre cause est
l’apparition de nouvelles îles sur le lac due aux vents provenant du
Sahara qui amènent avec eux de grosses quantités de sable.
La déforestation et l’assèchement volontaire des terres riveraines du
lac pour y pratiquer l’agriculture entrainent aussi la réduction de
l’eau au niveau du lac. La culture de coton pratiquée par les
agriculteurs, exige une quantité importante d’eau. L’irrigation et la
construction des barrages sur les principaux affluents du lac Tchad :
Komadougou-Yobé au Niger, Logone et Chari (de hautes montagnes de la
RCA), ont exacerbé la situation. En réalité, Il n’y a aucune règle qui
a été mise en place pour faire face à toutes ces activités.
Conséquences probables d’un détournement d’une partie de l’eau de
l’Ubangi vers le lac Tchad
La construction d’un canal de près de 1300 km ou 2400 km devrait
charrier en moyenne 100 milliards de m3 d’eau par an, ce qui
correspond à 3150 m3 d’eau/seconde. De grands déséquilibres sont
redoutés tant sur l’écosystème que sur la production hydroélectrique,
voire sur la navigabilité du fleuve Congo.

Conséquences environnementales
Dans tous les cas de figure, le prélèvement de l’eau à partir de la
rivière Ubangi doit être proscrit. En effet, des milliards de m3 d’eau
soutirés d’une rivière soumise à des périodes d’étiage constituent la
mort des habitats sensibles pour les zones de pêche, la baisse du
débit du fleuve, la réduction de l’évaporation entrainant la réduction
des précipitations avec des dégâts importants sur la production
agricole.  Notre agriculture étant pluviale, le risque d’aggravation
de l’insécurité alimentaire est certain.
La baisse du niveau du fleuve Congo à la suite de ce prélèvement
gigantesque, placera les lits des affluents du fleuve Congo à un
niveau plus élevé, ce qui augmenterait la demande en eau par le fleuve
et accentuerait le risque de tarissement des affluents. La disparition
de plusieurs espèces végétales et animales est à craindre.
Le détournement d’une partie d’eau de l’Ubangi vers le lac Tchad sans
penser aux ressources  de substitution en vue de combler le déficit,
aura des conséquences imprévisibles et catastrophiques sur tout
l’écosystème du bassin du Congo. Nul n’ignore que le bassin du Congo,
deuxième plus grand bassin fluvial et forestier au monde, est
indispensable à l’avenir de l’humanité, compte tenu de son rôle
déterminant sur la régulation du climat.

Conséquences socio-économiques
La Régie des Voies Fuviales, la Compagnie maritime du Congo, ainsi
que la SNEL se plaignent régulièrement de la sévérité de l’étiage
depuis un temps. D’ores et déjà, sur le site d’Inga, il est fait état
d’un ensablement tel qu’il est régulièrement imposé aux usagers des
délestages afin de combler le déficit de production de l’électricité.
Dans cette perspective, il faut dire adieu au projet de construction
des barrages d’Inga III et IV parce que l’eau ferait cruellement
défaut.
N’oublions pas que la rivière Ubangi a souvent un sérieux problème de
diminution de débit en périodes sèches ; ce qui empêche le trafic
fluvial. En 2005, la cité de Libenge (Sud-Ubangi) s’est retrouvée avec
plus de 4000 tonnes de maïs qu’elle ne pouvait pas vendre ni à Bangui,
ni à Kinshasa, faute de trafic fluvial à cause de la forte sécheresse
et donc la baisse drastique du débit (étiage).

Pistes de solution
La proposition de détourner une partie de l’eau de l’Ubangi vers la
lac Tchad avait aussi été évoquée par l’ancien président nigérian
Olusegun Obasanjo. Ce général venu à la rescousse de la RDC en  guerre
en 1998, avait cru bien faire de mettre les bouchées doubles. Il avait
sollicité M’Zée Kabila pour sauver le lac Tchad en contrepartie des
efforts internationaux consentis pour la pacification de la RDC. Cette
diplomatie de coulisses a failli porter d’autant plus que le défunt
président avait donné son accord de principe. Mais il y avait un
préalable : la consultation des experts congolais sur le sujet avant
d’envisager n’importe quelle décision.
Des experts consultés ont démontré les conséquences de cette
démarche. Aussi, un colloque sur l’eau organisé pendant la même
période à l’Université de Kinshasa a permis aux scientifiques
d’éclairer la décision des politiques. La RDC et les autres pays
directement concernés avaient intérêt à tirer de cette forme de
solidarité qu’en acceptant que l’eau soit captée au niveau de
l’embouchure du fleuve Congo plutôt qu’au niveau de l’Ubangi. Le lac
Tchad étant situé en contrebas de la rivière Ubangi, le desséchement
de la Cuvette centrale sera inéluctable et irréversible.
Par ailleurs, rien ne prouve que le problème du lac Tchad serait
résolu grâce cette capture d’eau de la rivière Ubangi.
Scientifiquement, aucune étude ne fait la démonstration d’une solution
durable.
N’existe-t-il pas d’autres solutions pour sauver le lac Tchad en
dehors de la rivière Ubangi ? Parmi des solutions alternatives, on
peut noter : (i) le captage de l’eau à partir de l’embouchure du
fleuve Congo, (ii) le contrôle de la croissance démographique aux
environs du lac, (iii) la reforestation des bassins versants de tous
les affluents du lac Tchad, (iv) le contrôle de l’agriculture irriguée
aux environs du lac et sur les affluents, (v) la sensibilisation de la
population sur la gestion de l’eau. S’agissant du captage de l’eau à
partir de l’embouchure du fleuve Congo, beaucoup d’experts estiment
que ce projet serait très coûteux.Mais il semble que c’est le prix à
payer pour sauver à la fois le lac Tchad dans la durée et préserver le
bassin du Congo pour l’intérêt de l’humanité.

Conclusion
De ce qui précède, retenons qu’il n’est pas interdit de procéder aux
transferts hydriques interbassins, mais cela devra impérativement
passer par des études scientifiques non complaisantes afin de prévenir
des impacts fâcheux qui détruiraient l’économie, l’écologie et le
social des communautés riveraines.  Il sied de rappeler que tous ceux
qui parlent du lac Tchad, montrent un degré d’insouciance vis-à-vis de
la rivière Ubangi, peut-être, pensent-ils, que tout se passe bien au
niveau de l’Ubangi, Erreur ! Le cas du lac Tchad peut être assimilé à
ce qui se passe lorsqu’un médecin reçoit un malade qui présente un
problème de transfusion sanguine. Dans ce cas, le médecin prend soin
d’évaluer les besoins en sang chez le malade (qualité et quantité) et
chez la personne dont le sang doit être prélevé. On évalue la qualité
du sang et la quantité à prélever. Se soucier seulement du malade sans
prendre en compte l’état du donneur, c’est faire preuve de manque de
réalisme. Deux situations peuvent se passer avec un tel comportement :
(i) chez le malade, on risque de lui transférer du sang infecté ce qui
va aggraver la maladie, (ii) chez le donneur, on peut assister à une
diminution de la quantité de sang du fait d’un prélèvement exagéré, ce
qui correspond à un déplacement du problème ou à la création d’un
nouveau problème.  Le transfert de l’eau d’un bassin à un autre, doit
faire l’objet des études préalables au niveau du bassin en déficit
(Lac Tchad) et du bassin donneur (Rivière Ubangi). Sans ces études, on
risque d’assister au dessèchement de la cuvette centrale aux
conséquences multiples et imprévisibles. Il n’est pas possible de
sauver le lac Tchad à partir des eaux de la rivière Ubangi sans une
réflexion sérieuse sur l’avenir de la rivière Ubangi en particulier et
du bassin du Congo en général.
La RDC doit faire face à trois défis environnementaux de grande
ampleur : (i) la progression rapide du désert au Sud de l’ancienne
province du Katanga, (i) les érosions qui menacent la côte atlantique
au Kongo central, (iii) le projet de détournement de près de 100
milliards de m3 d’eau par an de la rivière Ubangi vers le lac Tchad
avec ses multiples conséquences.  Tout ceci, impose à tous les acteurs
concernés, le respect d’une règle d’or (la ROC) : la responsabilité,
l’objectivité et la cohérence.  Fait à

Kinshasa, le 08 mars 2018
La Rédaction
Article rédigé sur base de la réflexion du Professeur Dieudonné
Musibono Eyul’Anki, M.Sc., Ph.D, UNIKIN & UNIKIK, Facultés des
Sciences (UNIKIN) et Sciences Agronomiques (UNIKIK)-
Environnementaliste – Ecotoxicologue – Limnologue, Expert Spécialiste
en Gestion intégrée des ressources naturelles et développement
durable. Email : musibon.ergs@gmail.com

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