Sept jours au Congo (RDC)

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Il y a quelques semaines, je me suis rendue pour la première fois en République démocratique du Congo (RDC) en tant que Représentante spéciale du Secrétaire général pour la violence sexuelle dans les conflits. J’ai été éblouie par la beauté exceptionnelle de la RDC, ses paysages spectaculaires et son énorme potentiel. C’est un des pays les plus vastes du continent. En se développant, il pourrait,  grâce à son puissant fleuve Congo – capable à lui seul de générer l’électricité nécessaire pour alimenter les  activités économiques de près de la moitié du continent – devenir le  moteur de l’Afrique centrale toute entière. J’ai été impressionnée par le dynamisme des Congolais et par la résistance d’un grand nombre de ceux que j’ai rencontrés. Pourtant, ce que le monde connaît du Congo n’est pas l’histoire de son people, de son intelligence, ni celle de son remarquable esprit d’entreprise, visible sur tous les marchés, aux quatre coins du pays. Ce que le monde connaît du Congo n’est pas l’histoire de ses victoires. Ce que le monde connaît du Congo sont des histoires d’horreur, des histoires de viols et de violeurs, ceux là mêmes qui ont sali l’image de ce pays extraordinaire.
 
 Ces histoires sont celles que j’ai capturées dans les voix de ceux que j’ai rencontrés. Et aujourd’hui, même si je suis loin du Congo, j’entends encore ces voix.
  Ces voix sont tristes et effrayées, mais elles sont décidées. La plupart d’entre-elles sont des voix de femmes victimes de viols, d’infirmières ayant pansé leurs blessures, de femmes officiers de police et de parlementaires, qui, lorsqu’elles évoquent les violences infligées jour après jour aux femmes et aux filles de ce pays, peuvent difficilement contenir leur colère. Ce sont les voix de ceux et de celles qui défendent les droits des femmes, les voix des membres du personnel des ONGs, qui risquent leur vie pour accomplir le travail qui leur est confié.
 Je suis venue au Congo pour écouter et pour apprendre. Les expériences que ces mères, ces filles, ces grands-mères et ces petites filles ont partagées avec moi semblent défier tout entendement. Les femmes avec qui j’ai parlé lors de mon voyage dans les Kivu ont pourtant été très claires sur un point: la violence sexuelle ne fait pas partie de la culture congolaise. Elle fait partie du bagage laissé par des années de conflit armé. “Si seulement il n’y avait pas eu la guerre”, m’ont-elles dit. Dans les régions les plus violentes de l’Est, c’est comme si un mur de peur et de honte avait séparé la moitié de la population des joies essentielles de la vie. Les parents ont peur d’envoyer leurs filles à l’école. Les femmes et les filles ont peur d’aller chercher de l’eau à la source ou au marché, craignant de rencontrer des hommes armés. Leur vie, celles de leur famille et le développement de leur communauté toute entière sont littéralement pris en otage par la violence. 
  La RDC dispose de lois sévères contre le viol et les autres actes de violence sexuelle. J’ai rencontré des politiciens qui ont fait ces lois.  J’ai aussi rencontré des policiers et des soldats ainsi que des officiers de justice qui ont pour mandat d’appréhender et de sanctionner les auteurs de ces crimes.
   J’ai rencontré le Ministre de la Justice et des Droits Humains, la Ministre du Genre, de la Famille et de l’Enfance; le Ministre de la Défense, l’Inspecteur Général de la Police nationale et le Chef d’Etat Major des Forces Armées. J’ai rencontré les Présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat ainsi que des femmes parlementaires. J’ai voulu savoir quelles étaient les mesures qu’ils avaient prises pour lutter contre la violence sexuelle et voir ce que je pouvais faire pour les aider à renforcer leurs efforts. Nombre de mes interlocuteurs sont profondément inquiets de l’épidémie de viols qui sévit au Congo. Ils sont conscients que la violence à l’encontre des femmes est devenue un sujet de discussion sur la scène internationale, et que ce fléau jette un fort discrédit sur la réputation du pays. Cela ne devrait pas être le cas.
   Le Congo dispose des lois nécessaires pour mettre fin à cette réputation. Mais les lois ne servent à rien si elles ne sont pas mises en application. Les femmes n’ont pas de droits si ceux qui violent leurs droits demeurent impunis.
  J’ai été encouragée par la compréhension dont ont fait preuve les décideurs politiques et les législateurs au cours de nos entretiens. Nous avons discuté de la nécessité d’en finir avec l’impunité,  du rôle de la police et de celui du système  judiciaire. Nous avons échangé sur la nécessité d’apprendre aux femmes qu’elles ont des droits et qu’elles devraient rapporter les crimes dont elles sont victimes. Nous avons aussi discuté de la nécessité de s’assurer que ceux qui commettent des crimes à l’encontre des femmes soient tenus responsables de leurs actes.
  Il y a eu des progrès en RDC pour mettre fin à ces abus, et l’adoption, par le Parlement de la Loi sur les violences sexuelles et sur l’identification des auteurs des crimes de viols, en est un. Le Congo dispose d’une stratégie nationale de lutte contre les violences sexuelles, qui permet d’agir quelque soit l’endroit où  ces violences se produisent et d’en sanctionner les auteurs quel qu’ils soient les
  Les défis à relever demeurent cependant nombreux et beaucoup reste à faire. Trop d’hommes continuent d’agir comme s’ils étaient au dessus des lois. Trop de femmes refusent de rompre le silence de peur des conséquences de leurs témoignages, de la stigmatisation et des implications sociales que pourraient avoir les abus dont elles ont été victimes, si elles faisaient le choix d’en faire état.
  Le pays a besoin de réformes importantes dans le secteur de la sécurité, afin de  garantir que les hommes en uniforme seront payés régulièrement et formés à l’utilisation de leurs armes aux seules fins de défense de la population. Le pays a également besoin de réformes judiciaires destinées à  garantir la défense des droits des femmes et la prise en compte de leurs besoins par  les systèmes de justice civile et militaire. Les femmes sont sous représentées dans l’appareil judiciaire et la corruption y est rampante. Celles qui ont le plus grand besoin de justice sont celles  là mêmes qui ont les plus grandes difficultés à y accéder.
   La déclaration publique du Président Kabila annonçant la mise en place d’une politique de la tolérance zéro s’agissant du viol et des autres formes d’abus sexuels, et les mesures concrètes qui ont déjà été prises pour la mettre en œuvre, de même que l’engagement ferme de la communauté internationale à appuyer la réforme du secteur de sécurité de l’Etat, sont des évolutions   encourageantes vers une application efficace de cette politique. La MONUC reste, quant à elle, déterminée, dans le cadre son mandat de maintien de la paix et de  ses efforts de  protection, à protéger les populations vulnérables, en particulier les femmes et les filles, des actes de violences perpétrées par les groupes armés.  
  La stratégie globale des Nations Unies de lutte contre les violences sexuelles, que le Gouvernement congolais a entérinée, a un très grand potentiel, et peut véritablement aider à apporter une réponse multidimensionnelle à une forme de crime qui affecte tous les aspects de la vie des survivants.
   La douleur était présente dans trop de voix que j’ai entendues au cours de mes sept jours au Congo. Mais en écoutant, j’ai aussi entendu la détermination sincère de nombre de mes interlocuteurs  à mettre fin au règne de la violence sexuelle et à l’utilisation  de la terreur comme outil de punition, d’humiliation ou encore de déplacement de populations de l’Est du Congo. La société congolaise ne réalisera pleinement son potentiel que lorsque les femmes et les filles seront libres de réaliser pleinement le leur.
  Cette visite a marqué le début – et non la fin – de mon engagement à atteindre cet objectif. Je suis déterminée, de concert avec les acteurs des Nations Unies sur le terrain, en RDC, et dans le reste du monde, à aider les autorités congolaises et les ONGs à protéger et à pleinement restaurer la dignité de ces femmes, dont les corps ont été traités comme des champs de bataille. Aujourd’hui,  ceux qui ont le pouvoir d’agir reconnaissent une chose importante : ces crimes ne sont pas seulement des crimes contre les victimes. Ils sont aussi des crimes contre l’humanité. 
 
Margot Wallström est la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour la violence sexuelle dans les conflits.
Margot  Wallström

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