La République Démocratique du Congo à l’épreuve de la démocratie

0
108

Le 23 décembre, c’est-à-dire dans quatre jours, les Congolais iront
voter leur Président de la république, leurs députés nationaux et
provinciaux. Les élections des sénateurs et des gouverneurs et
vice-gouverneurs des provinces interviendront au premier trimestre de
l’année prochaine (2019).  La campagne électorale, notamment celle des
candidats présidents de la République a mal commencé et risque de mal
se terminer. Des intimidations et des violences de toutes sortes ont
assombri terriblement le décor.
A Lubumbashi, à Kalemie, à Tshikapa et Butembo comme à Tshikapa et
Kananga, il y a eu mort d’hommes. Et pourtant, tous les candidats nous
font des promesses mirobolantes. Qui ne nous promet pas le respect des
droits de l’homme? Comment peut-on entraîner des jeunes à aller
perturber le meeting d’un autre candidat! Est-ce cela la démocratie?
La situation que vit notre pays devrait interpeler non seulement
toutes les bonnes consciences mais aussi tous les Congolais. Tout dans
ce pays se fait dans la durée, dans le désordre, souvent en
privilégiant les intérêts individuels et partisans. Le collectif qui
découle pourtant du communautarisme dont tout le monde se réclame, est
négligé, même par ceux qui devaient jouer le rôle d’éclaireurs.
Qu’est-ce qui empêche les élites du pays de jouer le rôle qui est le
leur? Pourquoi la plupart sombrent-ils dans la médiocrité? Pourquoi la
masse, même dans son ignorance des réalités, disons certaines réalités
(elle sait qu’elle a faim, que les infrastructures les plus
élémentaires manquent, celles qui existent sont en état de délabrement
avancé, que les droits élémentaires de chacun sont foulés aux pieds,
etc ..) ne réagit-elle pas?
Il semble que le problème qui se pose dans notre pays serait lié à la
gestion du pouvoir. Ceux qui accèdent au pouvoir le gèrent uniquement
en fonction de leurs intérêts personnels. Et, ils pensent qu’il
devrait en être ainsi. Ils gèrent le pouvoir en utilisant tantôt des
pratiques monarchiques, tantôt tyranniques. Les principes
démocratiques sont évoqués dans les discours officiels tout juste pour
la consommation extérieure. En suivant les propos de certains
politiciens, on est même surpris des allusions au fétichisme, aux
sciences occultes ou autres conceptions moyenâgeuses.

Des exemples de réussite

C’est vrai que le peuple congolais est divers. Des centaines
d’ethnies et tribus,  cela peut poser quelques problèmes. Il est
difficile que tout le monde, du moins la majorité, ait une vision
unique pouvant aider à la gestion d’un Etat moderne. Le vivre ensemble
peut être difficile. Et pourtant, des exemples de réussite existent
ailleurs. On peut citer deux cas extrêmes: les Etats-Unis et l’Inde.
Les Etats-Unis, on le sait, constituent un bel exemple de réussite
démocratique. C’est pourtant un assemblage d’immigrants venus de tous
les continents. Les noirs, petits-enfants d’esclaves démontrent chaque
jour qu’ils peuvent et savent se battre pour revendiquer leurs droits
en suivant et en respectant les principes et règles démocratiques. Des
bavures ne peuvent pas être ignorées. Mais, elles contribuent à
aiguiser des appétits démocratiques.
La deuxième réussite est celle de l’Inde. Ayant accédé à la
souveraineté internationale en 1947, l’Inde s’est dotée d’une
constitution démocratique en 1950. Cette constitution est respectée
malgré l’existence de divers obstacles. On peut citer parmi ces
derniers, la population, plus d’un milliard aujourd’hui, plusieurs
langues nationales, l’existence des castes, des classes sociales avec
des barrières souvent infranchissables, plusieurs religions, un
véritable sous-continent. Comme l’a écrit Robert Dahl dans «De la
Démocratie », un nombre immense d’hommes et de femmes sont exclus des
quatre castes héréditaires -ce sont les «parias », les «intouchables
», avec lesquels tout contact est interdit sous peine de profanation.
Chaque caste est en outre subdivisée en une multitude de sous-castes
héréditaires dont chacune impose à ses membres des frontières très
strictes sur le plan social, du lieu d’habitation et même de la
profession. Malgré ces obstacles, on constate que les élites
politiques mais aussi l’ensemble du peuple indien sont attachés à la
démocratie. Nous n’en voulons pour preuve que le rejet des pratiques
anti-démocratiques d’lndira Ghandi par la population lors des
élections de 1977.
Héritière de la démocratie britannique, l’armée indienne obéit au
principe du pouvoir civil élu. Les traditions de cette armée ne
permettent pas à ses membres d’organiser, par exemple, un putsch
militaire. De son côté, la police bien que corrompue, ne constitue pas
une force indépendante capable de réussir un coup d’Etat. Et, c’est
pour toutes ces raisons que Robert Gahl considère que la démocratie
constitue l’unique idéologie nationale des Indiens.

Pourquoi la RDC
n’évolue-t-elle pas ?

Voilà 2 exemples de réussite démocratique dans deux pays différents.
Deux pays   peuplés pourtant par une multitude de populations.
Pourquoi la RDC ne peut-elle pas suivre ces exemples? Nous avons
pourtant une élite, ambitieuse, orgueilleuse, volontaire, pleine de
vitalité. Pourquoi la diversité ethnique et culturelle ne peut-elle
pas constituer un atout dans le sens de l’émulation, base d’une
compétition démocratique? En dehors de certains épisodes regrettables,
les pères de l’indépendance avaient pourtant donné un bel exemple à
suivre, lors de différents mouvements de revendication ainsi que lors
de la conférence de la Table ronde de Bruxelles. Qu’on se rappelle le
gouvernement Adoula. Qu’on se rappelle la rencontre de Luluabourg qui
a abouti à l’élaboration de la constitution dite de Luluabourg.
Pourquoi la RDC ne peut-elle pas suivre l’un ou l’autre des exemples
cités ci-haut. On peut trouver d’autres cas et devenir ainsi un
exemple de réussite démocratique? En analysant le fonctionnement du
pouvoir dans notre pays, on peut observer un certain nombre des
phénomènes. L’histoire ne nous a pas encore montré des cas de
formation des classes sociales comme cela s’est passé en Europe et
ailleurs.
Par contre, grâce à la scolarisation accélérée notamment après la
décolonisation, il y a eu formation des élites. Ambitieuses, ses
élites veulent qu’on .les reconnaisse comme telles. Grâce à leur «
capital culturel », elles accèdent au pouvoir. Certaines sont
cooptées, d’autres sont intégrées. Tous veulent détenir le pouvoir et
l’assumer. Quelqu’un disait, au sein du pouvoir actuel, que les
mobutistes ont fait 32 ans, nous, nous ferons plus. Le pouvoir
s’exerce dans la durée.

Ce qu’il faut faire

En lisant des analyses des néo-marxistes comme Bourdieu ou Pareto, on
peut  comprendre pourquoi ces élites s’incrustent et veulent rester
longtemps au pouvoir. On rencontre parmi ces élites des gens issus des
milieux divers. Des fils et descendants des dignitaires traditionnels
côtoient des enfants des milieux moins nantis. Des fils des
commerçants se sont mariés à des filles de certains puissants
(militaires, politiciens … ) de nos régimes. La circulation des
élites se fait aisément et tout le temps.
Ayant accédé au pouvoir par des moyens et méthodes divers et souvent
peu démocratiques, on peut comprendre que ces élites-là ne peuvent pas
accepter d’abandonner le pouvoir facilement. On s’y accroche, par tous
les moyens. Il leur est difficile d’obéir et de respecter les
principes démocratiques. D’ailleurs notre pays, à l’instar de la
plupart des pays du Tiers-Monde, ne remplit pas les conditions qui
favorisent l’éclosion de la démocratie. Dans son ouvrage que j’ai cité
au début de cet article, Robert Dahl énumère les conditions favorables
à la démocratie. Il cite notamment:
1. Le contrôle de l’armée et de la police par des autorités élues ;
2. Les convictions et la culture démocratiques largement partagées;
3. L’absence de tout contrôle par une puissance étrangère hostile à la
démocratie;
4. Une économie de marché moderne;
5. Le pluralisme culturel faiblement marqué;
6. Le respect de l’Etat de droit;
7. Le maintien d’une période de paix prolongée.

Comme on peut s’en rendre compte, la situation que nous vivons est
liée à l’absence de toutes ces conditions. Le chemin à parcourir est
encore long, mais surtout plein d’embûches. L’enfantement de la
démocratie sera douloureux. Nous le vivons. Je pense cependant qu’il
ne faut pas se décourager. La RDC possède beaucoup d’atouts pour
réussir. Il nous faut de la volonté, de la détermination. J’ai dit
tout à l’heure que le chemin est long et plein d’embûches. Mais, quand
on veut, on peut. Le deuxième atout c’est la conscience que nous
appartenons à un ensemble appelé RDC. Cet espace tracé par le
colonisateur, sans notre avis certes mais que Dieu nous a donné,
gracieusement. Plein de fabuleuses richesses dont la plus importante
est l’homme; Cet homme issu de notre diversité ethnique et culturelle.
Tantôt naïf, nonchalant mais aussi intelligent et plein de vitalité.
Le Congolais doit vaincre sa peur. C’est le plus grand ennemi du
peuple congolais. La peur l’empêche même d’analyser froidement la
situation de son environnement. Or, la prise en charge passe par là.
Il faut identifier les problèmes et leur nature. Pourquoi l’homme
politique congolais ne respecte-t-il pas les textes? Le  respect de la
parole donnée, même si cela n’est pas écrit. Nous relevons pourtant de
la civilisation de l’oralité! Quand on a identifié le problème, la
solution est facile à trouver.
Les conditions évoquées par Robert Dahl ne relèvent pas de décisions
du prince. Elles appartiennent au domaine des processus. Il faut une
maturation. Je disais tout à l’heure que la diversité ethnique et
culturelle est un atout pour notre pays. C’est de là que vient la
vitalité.
Si vous reprenez les conditions citées par Dahl, aucune ne peut se
matérialiser par un coup de baguette. Elles commencent quelque part
puis s’épanouissent dans l’ensemble du pays. Prenez les cas de Lucha,
de Filimbi et de tant d’autres. Ces processus, cette maturation sont
favorisés par l’existence de l’Etat unitaire. Il faut que l’Etat
renaisse de ses cendres. La jeunesse d’un enfant s’épanouit dans le
bonheur lorsque la famille est unie.
C’est l’évolution naturelle des choses. On ne peut pas promouvoir une
économie de marché moderne en une année. Cela prend du temps. Le
respect d’un Etat de droit passe par l’éducation civique.
Mais, des élections qui s’organisent en respectant les principes et
les règles démocratiques peuvent amener au pouvoir des hommes et des
femmes capables d’impulser ce processus. Il suffit de le vouloir. S’il
y a des revendications, des manifestations, des conférences, des
dialogues mais aussi des morts et des blessés, c’est que nous voulons
tous l’éclosion d’un Etat de droit, un régime démocratique, où chaque
Congolais aura des droits mais aussi des devoirs. Personne ne peut
être au-dessus de la loi. Elle est opposable à tous. La démocratie,
c’est cela.

Kinshasa, le 18/12/2018
Professeur Bernard MUNSOKO

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •