Le péché institutionnel du protestantisme en RDC

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Bonjour,

Permettez-moi de vous communiquer mes impressions et réactions à la
suite du départ du pasteur Marini Bodho de la tête de l’ECC, remplacé
par son collègue, le pasteur Bokondowa à ces mêmes fonctions. Le
synode national a donc élu ce dernier à ce poste dans un souci de
changement réel.
Pour  beaucoup, le désir de restaurer la crédibilité des autorités
protestantes dans la société a conduit à ce choix, tant Marini avait
fait de l’ECC une Église partisane, inféodée jusqu’à la caricature au
pouvoir en place.
Historien  de cette Église, j’avais été approché par une partie
importante des Communautés membres de l’ECC pour être leur «
candidat», contre Bokeleale et le même Marini lors du synode de 1994.
Corruption,  menaces et pressions tribalistes extrêmement
fortes…s’avéreront déterminantes.  «Voulez-vous d’un autre
Tshisekedi dans l’Église ?» : Bokeleale réussit ainsi à écarter les
élections de l’ordre du jour du synode.
Je suis retourné en France où j’avais un poste  de pasteur et
préparais ma carrière d’enseignant comme théologien ou sociologue. «
Eglise du Christ au Zaïre, formation et adaptation d’un protestantisme
à la dictature», Karthala, Paris, 1992, est mon ouvrage majeur sur le
sujet.
Les compromissions  des dirigeants protestants avec les régimes
autocratiques, oppresseurs de leur peuple et odieux en ce qui concerne
les Droits de l’homme : voilà le péché institutionnel majeur qui
gangrène le protestantisme dans notre pays. Depuis Bokeleale jusqu’à
Marini, cette dérive s’est installée avec une aisance allant jusqu’à
la  démesure.
Accordez-moi quelques instants pour une mise en perspective nécessaire.
Cette conduite a été accompagnée d’une forme d’impunité politique,
facilitant un clientélisme éhonté sur les dirigeants des Communautés
dans les provinces. Les autorités de l’ECC n’ont eu de cesse en
suscitant ou en exacerbant les conflits au sein des Communautés,  les
fragilisant,  nuisant même aux relations que ces Communautés pouvaient
se prévaloir vis-à-vis des donateurs extérieurs.
De Bokeleale à Marini, ce régime de domination sur les
ecclésiastiques des provinces est allé ensemble avec l’imposition
farfelue, mais politiquement et symboliquement efficace, d’un régime
hiérarchique ne correspondant à rien aux traditions historiques de ce
protestantisme et qui, pour la majorité des Communautés, était
théologiquement  une forme de trahison. Car celui-ci est
fondamentalement attaché à l’égalité de tous les fidèles, qu’ils
soient clercs ou laïcs, administrateurs ecclésiastiques ou simples
paroissiens de base. Beaucoup des représentants parmi les dirigeants
des Communautés ont cependant mordu à cette mode passablement
empruntée des catholiques afin de protéger leur parcelle des
privilèges et se faire respecter dans leurs fiefs respectifs. Et de
cette manière, peser politiquement aux yeux des  autorités nationales
de l’ECC, comme à ceux des représentants de l’État et du régime au
pouvoir.
Ce phénomène est aujourd’hui caricatural parmi les conducteurs des
Eglises de réveil. Une mystification qui profite de la crédulité
franchement dommageable au sein de la population et de son désir
immense de leadership.
Mais on voit aussi comment l’autoritarisme et le démon de la
féodalité se sont emparés du protestantisme et des nouvelles Eglises
dans sa marge. Ce qu’il faut voir là est plus qu’une lutte généralisée
de reconnaissance.

La lutte pour les titres ou pour les places du pouvoir

Dans notre société sans loi, où la justice est un mot vide, c’est la
loi du plus fort, qui impitoyablement s’applique. Ce sont les
performances du plus grand manipulateur qui réussissent là  où la
violence contre la confiance semble préférable à la violence brutale
contre les autres. C’est la survie, la recherche de  l’«avancement»
qui résument cette situation. Les titres et les positions de noblesse
et des privilèges dans l’Église correspondent proportionnellement aux
capacités que procurent les «mabonza». Ou aux «moyens» fournis par les
«partenaires».
La bataille pour les grands titres cache la ruée vers les avantages
réels ou supposés. Chacun prend. Chacun s’accapare de ce qu’il peut.
C’est ce régime généralisé de prédation qui fait visiblement le
naufrage de notre société et de nos Églises.
Certains applaudissent la nomination du pasteur Bokondowa à la tête
de l’ECC.  Oui, notre Église aspire profondément au changement.
Surtout en cette année très significative des 500 ans de la  Réforme,
c’est-à-dire la fondation du protestantisme par Martin Luther, un
ancien moine catholique.
Le changement que nous nous devons, pour l’honneur de l’Évangile,
pour laver le discrédit de l’ECC, est celui qui réhabilite le
protestantisme dans ses propres principes, dans les valeurs éthiques
et morales qu’il a toujours défendues : liberté, justice, démocratie,
solidarité et, par dessus tout, la tolérance et le respect des autres.
Il est tout de même regrettable que certaines personnalités
protestantes congolaises aient été exclues
du processus de préparation de ce synode dit de « changement «, qui en
réalité avait tout à gagner en se manifestant comme un  rassemblement
ouvert à tous et à toutes. Tout en respectant la règle touchant aux
voix délibératives et  consultatives.
Le problème de l’opacité  demeure. Où a-t-on enfin trouvé les fonds
pour la tenue du synode, puisque les finances de l’ECC étaient
réputées insuffisantes et que les Communautés ne se pressaient
nullement pour les renflouer?
Pourquoi la tentation d’un leadership fermé perdure-t-elle dans cette
Église, au point d’en donner une image d’une institution des
quelques-uns, les « entre-nous»? Les lignes ethno-ecclésiastiques
ont-elles été sans influence?
Beaucoup de zones d’ombres demeurent avec leur lot d’interrogations. Passons.
Faut-il pour autant bouder ce synode et se retirer dans l’enclos de
méfiance et du scepticisme confortable du genre  « je vous l’avais
bien dit…» ? Ce serait trop d’orgueil. Trop de présomption qui
consiste à vouloir apporter sa contribution au redressement de
l’Église, tout en nourrissant ce qui la mine  : Intérêts personnels,
«sagesse» du court terme, démon des clans, de clientélisme et des
convictions intolérantes.
Le nouveau président de l’ECC est tout de même l’homme qui a procédé
à la modification de la Constitution de sa propre Communauté dans le
but de rester  à son poste  le plus longtemps possible…
Ces politicailleries comme mode de gouvernance ecclésiastique, contre
le sens de transparence et l’éthique du désintéressement, n’augurent
rien d’évangélique pour la relève de l’ECC.
Le défi véritable n’est peut-être pas tout ce qui a été claironné
lors du synode. Et les avocats du nouveau « départ» ne peuvent pas
tous prouver un même degré de sincérité. Les  incertitudes lourdes,
qui planent sur le destin des «kabilistes» et de leur règne, avivent
la clairvoyance. Ceci n’a jamais été qu’un monopole des opportunistes.
Quelle est à vrai dire notre priorité. Où devons nous impérativement
nous diriger après  ce «changement» ?
«Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu et  tout cela vous
sera donné par surcroît»,(Matthieu 6, 33). Relisons attentivement.
Qu’est-ce qui est important dans cet enseignement; est-ce «ce qui est
donné par surcroît» ou «le Royaume et la justice de Dieu» ?
Depuis Bokeleale jusqu’ à Marini, le pragmatisme
ecclésiastique a toujours primé sur le courage, la simplicité d’être
ce que nous avons à être. Ce projet d’Église s’est révélé non
seulement misérable et sujet de dérision, mais surtout un cauchemar
sociétal, un cynisme phénoménal!
Pourquoi ne pouvons-nous pas tenter autre chose? Cela s’appelle
Repentance (retour précisément au Royaume et à la justice Dieu). Cela
s’appelle également ministère de l’Espérance.

Dr. Philippe Kabongo Mbaya, pasteur
( Communauté presbytérienne au Congo)

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