Paul Kapita Shabangi : « Personne parmi nous n’a souffert autant qu’Etienne Tshisekedi»

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Le Phare a approché l’un des treize parlementaires encore en vie, fondateurs du premier parti d’opposition au puissant régime du maréchal Mobutu Sese Seko, Paul Kapita Shabangi, aux fins de recueillir son témoignage sur la personne de celui qui passe, pour la majorité des Congolais, pour l’homme ayant sacrifié sa vie, celle de sa progéniture ainsi que de toute sa famille pour que l’expression libre s’installe dans son pays. « Etienne Tshisekedi fait partie de ces êtres humains qui ont le sens de dignité et de responsabilité. C’est quelqu’un qui avait le courage de ses opinions, un homme de principe, honnête, constant, et qui ne se complaisait jamais à raconter des histoires, etc. », lance en liminaire notre interlocuteur, avant de nous parler de l’homme politique qui fut tour à tour ministre, ambassadeur, député national, membre du bureau du Parlement, co-auteur de la lettre ouverte adressée au président Mobutu , prisonnier volontaire au camp Tshatshi pour soutenir Joseph Ngalula Pandanjila, membre fondateur de l’UDPS.

            Paul Kapita dit avoir rencontré Etienne Tshisekedi pour la première fois en 1968, pendant ses vacances à Léopoldville (Kinshasa) venant de l’Université officielle du Congo, actuelle Université de Lubumbashi. Il venait de terminer sa première candidature. Il était reçu par E. Tshisekedi chez lui avec sa femme. La seconde rencontre est intervenue à la fin de ses études universitaires, quand il était venu à Kinshasa, à la recherche du travail. Il passa par son oncle, qui était Commissaire du peuple (Député) comme E. Tshisekedi (2ème vice-président du Parlement) en vue d’obtenir de ce dernier une recommandation pour un travail à la SGI.

            Contacté par son collègue, Etienne Tshisekedi avait réagi à la demande lui adressée en ces termes : « Dis à Kapita que je ne peux pas prostituer ma signature, dans la mesure où il n’aura pas d’avenir là où il vise ». Une réponse que j’avais mal interprétée sur le champ. Mais, c’est plus tard, en côtoyant l’homme, que j’avais compris la réponse qu’il m’avait réservée à l’époque, rappelle Paul Kapita Shabangi.

Tshisekedi se fait découvrir sur le tard au

Parlement

            Parlant de la vie parlementaire d’Etienne Tshisekedi pendant la législature historique de 1977, durant laquelle 13 membres avaient signé une lettre ouverte  adressée au Chef de l’Etat, considérée par d’aucuns comme un document précurseur de l’ouverture à la démocratie proclamée solennellement le 24 avril 1990 par le Président Mobutu, mettant ainsi fin au système dictatorial de parti unique, l’orateur souligne que l’homme n’avait pas l’habitude de prendre la parole à l’hémicycle. En 1979, lors de l’audition du rapport d’enquête parlementaire diligentée à la Banque centrale, Etienne Tshisekedi va prendre la parole,  sous les applaudissements frénétiques de ses collègues. Il intervenait dans le débat pour faire une proposition sur l’option à lever face aux dégâts constatés à la Banque centrale.

            Kapita ouvre une parenthèse à ce sujet pour faire remarquer qu’à cause de son calme, le président du Parlement, Joseph Ileo, ne l’avait pas choisi parmi les membres de ladite commission d’enquête pour laquelle il avait déclaré préférer un dur par province. C’est ainsi qu’on avait choisi Bashale Kantu wa Milandu pour le Kasaï Oriental, Paul Kapita pour le Kasaï Occidental, Kalume Mwana Kahambwe pour le Katanga, Kembo wa Lumuna pour le Kivu, Museyi pour le Bandundu, etc.

            L’autre prise de parole d’Etienne Tshisekedi, celle qui scellera son courage politique et sa détermination, c’était au sujet du massacre de Katekelayi, dans le Kasaï Oriental. Il signera avec ses 4 collègues élus de la province – à savoir Joseph Ngalula, Anaclet Makanda, Tshibuyi et Milambu – une requête pour réclamer une enquête parlementaire sur ce drame que le régime venait de causer. Dans cette requête, ils dénonçaient la tuerie sauvage de plus de 200 personnes par la soldatesque du régime. Mais, la requête demeurera sans suite. Relancée de nouveau, toujours sans suite. Entre-temps, le président IIeo Songo Amba l’avait déjà curieusement transmise au Président Mobutu, de qui viendra une réaction musclée en vue d’intimider les signataires, afin qu’ils renoncent à leur démarche.

Un décor de terreur

            Au lieu que le dossier soit examiné au Parlement, c’est plutôt au niveau de la présidence que le tout sera décidé. Les signataires seront convoqués au camp Tshatshi où ils devraient s’expliquer devant le Conseil judiciaire présidé par Léon Kengo wa Dondo, et le Conseil de guerre, en présence de Mobutu. Le camp était quadrillé par des militaires armés jusqu’aux dents. Et il fallait être armé de beaucoup de courage pour prendre la parole et s’exprimer dans ces conditions-là. Chose qu’osera Etienne Tshisekedi, à la grande surprise du Général Mobutu et de son entourage.         

            Premier à prendre la parole, le président-fondateur du MPR s’exprima en ces termes : « Chers amis, ce que vous avez fait est inadmissible. Je ne mérite pas cet affront me causé par fes représentants du peuple, à qui j’avais sauvé la vie en 1960, en forcant les portes de la prison de Bakwanga, pour en sortir des prisonniers squelettiques.   Aujourd’hui, vous me payez en monnaie de singe ! J’ai mené mes enquêtes, il n’y a eu qu’un seul tué, et non 200 comme vous le prétendez, parce qu’étant en connivence avec l’église catholique », vocifera Mobutu, nous enjoignant de soutenir la version d’un seul mort. Puis, il nous ordonna de nous retirer et de rejoindre son directeur de cabinet, Me Nimy Mayidika Ngimbi, afin de rédiger une contre-requête pour nous dédire.

            Avant de nous retirer, Tshisekedi demandera la parole. Il posera la question au Président Mobutu de savoir : « A quel titre, avez-vous mené des enquêtes ?». Furieux, Mobutu réplique : « Je vais vous prouver que je suis le Président de la République. Je vais sévir, vous allez me sentir ».

            Deuxième surprise désagréable pour le régime : une fois arrivés au bureau du directeur de cabinet, Tshisekedi exigera du chef du cabinet qu’il élabore lui-même le document recommandé, sur lequel nous allions seulement apposer nos signatures. Pris au piège, Me Nimy rentrera souffler à l’oreille de Mobutu : « Tshisekedi exige que j’initie moi-meme la note».

            Fâché, Mobutu ordonna que les signataires foutent le camp, arrêtant au passage la décision d’exiger leur invalidation au Parlement. Le rendez-vous était pris dans 48 heures. Cependant, au lieu que la décision concerne les 5 signataires, elle ne frappera que Ngalula, Tshisekedi et Makanda. Sur information de ses services, Mobutu avait décidé d’exclure les non Luba de cette sanction, à savoir Milambwe parce que fiché Songye, et Tshibuyi, qui était Tetela mais portant le nom d’un ami à son père. La politique de diviser pour mieux régner, alors que les élus étaient bien soudés face au sort malheureux subi par le peuple du Kasaï Oriental.

            Le jour j, la plénière s’ouvrit et on fit entrer Mobutu Sese Seko, qui prit la parole pour annoncer que le Parlement qui comptait 272 membres, n’en aurait désormais plus que 269, parce que 3 élus devraient être invalidés. Il y avait des cris de protestation parmi ceux qui n’étaient pas d’accord avec le pouvoir. Mobutu se fâcha et se tint debout pour sortir. Ileo le supplia de se rasseoir, et il cèda aux supplications du président du Parlement.

            Prenant la parole, à son tour, le président du Parlement fit remarquer au «Citoyen Président» qu’il était le chef de famille, et qu’au sein de la famille, on a toutes sortes de caractères. C’est-à-dire qu’il y a des enfants doux, des turbulents et des têtus…et qu’à ce titre, il avait le devoir, en tant que père, de pardonner, pour le bien et l’unité de la famille. Après ce bref speech, Ileo leva la séance. Le tour était déjoué. Tshisekedi et cie ne seront pas invalidés.

Lettre ouverte à Mobutu

            Cet incident d’invalidation ratée aurait servi d’occasion, selon le témoignage de Paul Kapita, à la radicalisation de la position des commissaires du peuple qui pressentaient déjà les dérives dictatoriales du régime. Le groupe des contestaires s’agrandissait et les membres avaient commencé à se réunir de façon rotative au domicile de chacun d’eux. C’est de là que l’idée de rédiger une lettre ouverte pour dénoncer les dérives du régime avait pris corps. Chef de file du mouvement de contestation au sein du Parlement : Joseph Ngalula Pandanjila.

            Une fois la rédaction du document terminée, l’heure était à la collecte des signatures. On attendait vingt-huit signatures probables selon les intentions exprimées. Mais, suite à certains empêchements dus aux circonstances sociales comme des cas de deuil et l’écartement malicieux de quelques commissaires du peuple qui ne partageaient pas la ligne politique arrêtée, seuls treize élus sur les vingt-huit ayant manifesté leur intention de signer apposeront leurs paraphes sur le document.

            Malheureusement, avant qu’il ne soit remis officiellement à son destinataire, qui était le Président-fondateur, les services, alertés vraisemblablement par un traitre parmi les élus contactés, allaient procéder à la rafle des signataires, en commençant par Joseph Ngalula. Ironie du sort, l’arrestation de Joseph Ngalula, considéré comme le « meneur », était intervenue en présence de Paul Kapita, en visite chez lui.

            Ayant réussi à échapper à la vigilance des éléments déployés chez Joseph Ngalula avec un lot d’exemplaires du document, Paul Kapita Shabangi contactera dans la même soirée son collègue Anaclet Makanda, avec qui ils feront nuitamment le tour de quelques chancelleries occidentales, afin de les alerter sur le danger que les signataires couraient au cas où la communauté internationale ne réagissait pas à temps pour condamner la machine meurtrière que le Président Mobutu était en train de mettre en place. Mission accomplie, parce que la « Voix de l’Amérique, passera l’information dans son édition matinale, court-circuitant le plan du pouvoir.

            Kapita Shabangi continuera sa mission d’alerte auprès de ses collègues pour les informer de l’arrestation de J. Ngalula, avec les membres de sa famille. Ils se retrouveront à 4, à savoir à Etienne Tshisekedi, Anaclet Makanda, Kanana et lui-même. Ils décideront de se rendre au camp Tshatshi où Joseph Ngalula était gardé.

            Face au refus du chef de poste de les laisser voir Joseph Ngalula, arrêté  la veille, Etienne Tshisekedi qui avait pris la parole au nom du groupe, réclama que tout le monde soit fait prisonnier, par solidarité avec leur collègue. Après maintes hésitations, l’ordre sera finalement donné de les arrêter. Après 21 jours de prison, ils vont être entendus par le Conseil de guerre qui décidera de leur rélégation, chacun dans son fief d’origine.

Mbombo se rétracte,

Kibassa comble le vide

            Traqué par les services de Mobutu pendant que les prisonniers du camp Tshatshi purgeaient leur relégation, l’un des treize parlementaires fit marche arrière : Mbombo Lona. Et le vide était vite comblé par Kibassa Maliba, qui venait aussi de connaître une année d’assignation pour avoir embrassé publiquement et chaleureusement à l’aéroport de Ndjili Gabriel Kyungu wa Kumwanza, l’un des treize signataires, alors qu’il était membre du Comité central. Ce qui lui valut l’assignation à résidence pendant une année.

            Une fois rentrés à Kinshasa après leur relégation, les députés opposants vont multiplier des rencontres au cours desquelles ils vont peaufiner l’idée de la création d’un parti politique.

            C’est de ces rencontres que naîtra l’UDPS. Comme ce fut le cas pour la lettre ouverte, les fondateurs étaient encore une fois étonnés de recevoir des émissaires de Mobutu, venus leur proposer une rencontre en vue d’échanger librement sur l’avenir politique du pays. Constatant qu’il n’y avait rien d’intéressant après la première rencontre, ils décideront de ne plus s’y rendre. Et à cause de cette invitation-surprise de Mobutu, la date initialement prévue pour la sortie officielle de l’UDPS sera décalée d’un mois. Au lieu du 15 janvier, elle interviendra plutôt le 15  février.

On retient donc que l’UDPS a été créée par 12 parlementaires + Frédéric Kibassa Maliba.

«Il n’y a personne parmi nous qui a autant souffert qu’Etienne Tshisekedi »

            Au lendemain de leur audacieuse décision de créer un deuxième parti politique en dehors du MPR, les fondateurs étaient considérés par le régime comme des gens qui cherchaient à déstabiliser le pays. D’où il fallait à tout prix les neutraliser. Toutes sortes de pratiques dégradantes, y compris des sévices corporels, seront mises à contribution pour neutraliser ceux qui paraissaient aux yeux du régime comme des « antirévolutionnaire ».

            Cependant, le traitement subi par Etienne Tshisekedi était tout à fait gravissime. L’homme fut relégué autant de fois par rapport aux autres membres de la contestation au point d’avoir risqué sa vie à maintes reprises, singulièrement à Isangi, dans l’actuelle province de la Tshopo, où il avait vomi du sang à cause de la bastonnade de la soldatesque du régime Mobutu.

            Opposant radical, Etienne Tshisekedi l’a été jusqu’au bout. Pour Paul Kapita,  cela relevait de ses traits de caractère. Ceux qui l’avaient côtoyé dans son jeune âge en témoignent. Ses anciens condisciples de Kamponde l’avaient même surnommé « Monsieur le sérieux », parce que sa trajectoire était unique : dortoir-réfectoire-bibliothèque. Pas de distraction, toujours concentré. Raison pour laquelle, il avait embrassé au même moment deux options, en l’occurrence Gréco-latine et Moderne. Curieusement, il avait distingué partout.

            Parlant de la crise qui mine actuellement l’Udps, l’élu de Tshikapa fait savoir que lorsqu’il prend position par rapport à l’Udps, c’est comme s’il défendait son propre enfant. A ce titre, il invite les uns et les autres à privilégier l’essentiel qu’est l’unité du parti. Car, les problèmes, on les rencontre dans toute société humaine.

            Pour ce faire, il propose de mettre en place une commission ad hoc en vue de procéder à l’audition des uns et des autres pour ramener la paix au sein du parti. Que ceux qui tiennent le gouvernail se remettent en question afin de prendre en compte les avis et considérations de tous les membres du parti.Propos recueillis par Dom Shambuyi  

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