Meta Sankulu pérennisée pour promouvoir la femme au 21ème siècle

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Le lancement officiel à Kananga des activités de la Fondation Meta Sankulu pour la promotion de la femme a été accueilli au Kasaï Occidental par des sentiments ambivalents, mêlés de curiosité pour les jeunes, et de fierté pour les aînés. C’est, à en croire l’opinion locale, l’événement le plus consensuel dans la province depuis l’indépendance.

Ce mardi là, 23 décembre 2014, c’était le jour J. Dès 08h00, l’ambiance de fête est au rendez-vous au centre catholique Thabor, situé dans la commune de Katoka, à la sortie ouest de la ville. Cette atmosphère est entretenue par un groupe qui distille d’excitantes sonorités du folk luluwa.

A 10h00, l’archevêque de Kananga, Mgr Marcel Madila, donne le coup de gong. Il officie un culte d’action de grâce célébré dans la modeste chapelle aux briques rouges du Thabor. Dès l’ouverture, le prélat circonscrit l’événement. Il se focalise sur un pan de l’histoire méconnue du Kasaï au 19ème siècle. Il survole le règne de Kalamba Mukenge, roi des Bashilange (Bena Luluwa), le premier qui accueillit et hébergea les explorateurs européens  P. Pogge et H. Wissmann; le premier qui sollicita l’implantation des missionnaires catholiques. Il lie l’action du grand chef à l’activisme discret de sa sœur Meta Sankulu, n’hésitant pas à rapprocher celle-ci de certaines figures bibliques vénérées.

Extrait de l’homélie épiscopale : « L’histoire de Meta Sankulu est très peu connue. Raconter les histoires fondatrices d’un peuple est très important. L’événement de ce jour ressuscite l’histoire de Meta Sankulu. (…) La Fondation qui porte son nom rend à la femme le droit à la parole. Grâce à cette Fondation, Meta Sankulu, jadis ignorée, devient une icône. Elle symbolise l’image du leadership féminin».

Le culte s’achève par la bénédiction de Mgr l’Archevêque qui, implorant la bienveillance du Très Haut et l’intercession de la Sainte Vierge Marie, porte solennellement sur les fonts baptismaux la Fondation Meta Sankulu pour la promotion de la femme – Fomes ASBL.

Se tournant vers le sénateur Emery Kalamba Wafuana, descendant de Kalamba Mukenge, l’archevêque lance un cordial « Merci, Grand chef, d’avoir initié la Fomes qui entend, entre autres objectifs, encourager l’entreprenariat féminin et pousser la jeune fille à des études postuniversitaires dans les filières techniques et médicales, grâce à l’octroi des bourses d’études ». Il importe de noter qu’en 2011, le sénateur avait été reçu avec faste en Allemagne par les descendants de Pogge et Wissmann.

VALORISER LA FEMME

Il est 11h00. Après un en-cas préparé par les religieuses de Thabor, le  secrétaire général de la Fondation, Albert Kalamba Tshikomo, décline la composition de l’Exécutif de l’association aux niveaux tant national que provincial et international. Pour sa part, la présidente provinciale de la Fomes, Révérende Sœur Christine Muanji, promet de remplir son contrat avec le soutien de tous les membres. Prenant la parole à son tour, le vice-gouverneur de province, Deller Kawino Ndongo, exhorte les animateurs de la Fomes à « valoriser la femme avec détermination ». Il proclame le soutien du gouvernement provincial et, joignant le geste à la parole, remet une enveloppe à la présidente.

Après ces préliminaires se succèdent les conférences programmées pour la circonstance. Albert K. Tshikomo, puis Badi Tshibuabua, décrivent « la personnalité, les faits et gestes » de Meta Sankulu avant d’inviter les femmes à « s’en inspirer comme modèle ». Me Paulin Kanyinda, pour sa part, « dénonce le poids des coutumes et traditions du Kasaï qui chosifient la femme malgré les textes juridiques existants ». Et, pour clore le chapitre, l’abbé Léon Muila  aborde, statistiques à l’appui, « la problématique des violences faites à la femme dans la société ouest-kasaïenne ainsi que les stratégies pour y mettre un terme ». C’est à 14h00, enfin, qu’est « officiellement lancé le début des activités de la Fomes », par Madeleine Kankolongo, ministre provinciale de l’Education, Genre et Jeunesse.

Sur papier, les organisateurs attendaient 150 participants. En réalité, ils en accueilleront 200. Tout naturellement, la journée étant dédiée à Meta Sankulu, les femmes, invitées d’honneur, constituent les 2/3 des effectifs. Sont ainsi présentes des enseignantes et des opératrices économiques. Toutefois, majoritaires sont les étudiantes et les filles finalistes du secondaire, représentant respectivement une dizaine d’universités et autant de collèges et lycées de Kananga. Quant aux autorités locales, on dénombre une poignée de députés provinciaux et quelques ministres ainsi que des chefs traditionnels.

L’ÉTOILE BRILLE EN 1881

 Que sait-on de Meta Sankulu, la vedette du jour ? Quoique l’histoire n’indique ni sa date de naissance ni celle de sa mort, la tradition, elle, soutient qu’elle a disparu au lendemain du décès de Kalamba Mukenge Matadi, roi des Bashilange (Bena Luluwa) en 1898. Comme lui, elle était la fille de Tunsele wa Ilunga. Mariée à Kabasubabo, celui-ci périt dans une mission en Angola en même temps que Tshishimbi Kasonga, grand frère de Kalamba.

L’étoile de Meta Sankulu naît et brille concomitamment avec l’arrivée, en 1881, des explorateurs Paul Pogge et Hermann von Wissmann en terre congolaise des Bashilange. Elle pâlit au lendemain de leur départ. D’elle, l’Histoire écrite – avec H majuscule – retient que, veuve sans enfant, elle ne s’est plus remariée. Elle s’est plutôt mise à la disposition de son grand frère et au service du peuple luluwa. Conseillère principale, chef du protocole, intendante de la cour : elle a tour à tour joué tous ces rôles auprès du chef Kalamba.

En effet, c’est Meta Sankulu qui se découvre, on l’a dit, lors de l’accueil historique des premiers explorateurs européens qui aient foulé le sol du Kasaï en 1881. Femme d’influence, elle assiste le chef Kalamba à la non moins historique cérémonie du pacte de sang scellé en 1881 entre les « cousins » Kalamba, Pogge (dit Kasonga) et Wissmann (alias Kabasubabo). C’est encore elle qu’une photographie du 14 juillet 1885 montre à l’arrivée à Léopoldville de l’expédition Wissmann qu’accompagnaient notamment Kalamba Mukenge, Nkonko, Ndemba-a-Mutombo et des dizaines d’autres notables luluwa.

C’est toujours Meta, l’omniprésente, qui s’active autour de son grand-frère, pour donner l’hospitalité aux populations Songye, Balungu et Batetela fuyant les atrocités de l’esclavagiste Ngongo Lutete, homme de main de Tipo Tip. Preuve, s’il en est encore besoin, que derrière chaque grand homme se cache une grande dame. Bien auparavant, le terroir Bashilange avait déjà hébergé la population Bimbadi venue d’Angola à la faveur des expéditions Pogge et Wissmann.

SANS ENFANT ET FÉCONDE

 Associée à l’exercice de l’autorité charismatique de Kalamba Mukenge, la princesse Meta sera encore à ses côtés pour accueillir, en novembre 1891, le père Emery Cambier, premier missionnaire au Kasaï et fondateur de la mission catholique de Mikalayi. Rien d’étonnant de revoir la princesse dans le convoi de 900 autochtones congolais qui raccompagnent Wissmann lors de son retour définitif en Europe via Nyangwe (Tanzanie) et l’océan Indien. Le voyage aller/retour Kasaï-Nyangwe-Kasaï avait duré du 16 novembre 1886 au 21 février 1887.

Que reste-t-il de l’épopée de cette jeune femme du 19ème siècle qui inspire une Fondation éponyme au 21ème ? Tout juste un mythe drapé dans un épais brouillard. Il a cependant fallu attendre 116 ans pour qu’un descendant de la 6ème génération, le sénateur Emery Kalamba Wafuana, revisite la généalogie et consulte les bibliothèques pour que l’aïeule ressuscitât. Le lancement de la Fondation Meta Sankulu met un terme à plus d’un siècle d’hibernation et de mystification.

Donc, le 23 décembre 2014, Meta Sankulu renaît dans la conscience collective du peuple luluwa. Exposée sous les projecteurs des caméras de télévision et à la Une des journaux, la voici devenue contemporaine. La vision élitiste de la Fondation vient sculpter dans du marbre une incontestable icône congolaise.

Mgr Madila résume mieux cette vision: « Meta Sankulu n’a pas eu d’enfant. Mais dans la société luluwa qui entretient le culte de la maternité, elle a joué un rôle extraordinaire, à l’instar des femmes de la bible. En rapprochant les récits bibliques, notamment d’Elisabeth et de la Vierge Marie, avec l’histoire prestigieuse de Meta Sankulu, en examinant comment celle-ci a accompagné et soutenu le grand chef Kalamba, il fallait en faire un symbole. Un symbole qui prend, ce jour, la forme d’une Fondation pour pérenniser ses vertus, la rendre visible et féconde ».

A l’énumération de hauts faits d’armes de Meta Sankulu, y aurait-il encore une fille luluwa qui se sentirait humiliée si, aujourd’hui, elle était ironiquement comparée à la petite sœur de Kalamba Mukenge Matadi ? Pas envisageable, car elle demeure à jamais le motif de fierté pour un peuple en quête de repères.

Ben-Clet K.D.

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