L’Unikis en route pour « lititi mboka/bis » ?

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Le climat de tension qui prévaut sur le campus de l’Université de Kisangani (Unikis) n’est pas sans rappeler celui qui avait secoué l’Université de Lubumbashi (Unilu), en mai 1990, sous le label de « lititi mboka », une opération consistant à liquider des étudiants autres que ceux originaires de leur ex-province de l’Equateur par une milice composée de leurs propres condisciples, soutenue par des éléments de l’ex-DSP (Division Spéciale Présidentielle) et de la Garde civile. Le tout était coordonné par les autorités civiles et militaires locales, toutes originaires de la province précitée, avec à leur tête le feu gouverneur Louis Koyagialo Ngbase Te Gerengbo.

            Même si le bilan des morts, disparus et blessés est resté difficile à certifier, on retient qu’à un moment donné de l’histoire de l’ex-Zaïre, on avait enregistré une page noire ayant pour toile de fond la haine de l’étudiant vis-à-vis de son camarade d’auditoire et du professeur à l’égard de son collègue formateur. La montée des milices au sein de l’Université de Kisangani, chargées de se régler des comptes sur fond de régionalisme et tribalisme, est inquiétante, car ce n’est pas le milieu approprié pour la mise en place et l’entretien, par des tireurs de ficelles, d’organisations terroristes.

            Qu’il s’agisse de l’auteur de la correspondance adressée au Chef de l’Etat ou de ceux qu’il accuse de parrainer les milices dans ce site universitaire, personne n’est à excuser. Tout le monde parait déterminé à faire couler le sang pour le contrôle de cette pépinière du savoir. S’il y a un fait à relever, c’est le pourrissement des relations entre membres de la communauté estudiantine et du corps académique depuis un temps plus ou moins long, pour la simple et bonne raison qu’on ne veut avoir pour condisciple ou collègue de service que le frère ou la sœur du même village, du même secteur, du même territoire, de la même province. Quelque part, les discours de haine entendus avant comme après les élections présidentielle, législatives nationales et provinciales ont produit un terrible effet de contagion dans tous les milieux, dont ceux des amis du savoir.

            A présent que les dérapages font des dégâts ça et là, ceux et celles qui appelaient les Congolais à se haïr, à ne pas cohabiter, à s’entretuer… devraient se sentir sérieusement interpellés par des situations comme celles de l’Université de Lubumbashi, où plusieurs étincelles ont déjà été enregistrées, avec dégâts matériels, physiques et même mort d’homme.

Le Président de la République est certes sollicité comme sapeur-pompier, mais si la volonté de s’accepter, de se tolérer, de se pardonner et de cheminer ensemble dans la voie de la construction d’un nouveau Congo n’existe pas dans le chef de ceux qui se regardent aujourd’hui en frères ennemis, l’amitié et la fraternité risquent d’avoir du mal à trouver une place dans leurs cœurs. Et, l’hypothèse de la réédition de « lititi mboka » n’est pas à écarter.

                                                                                                            Kimp

Sauver l’Université de Kisangani

Lettre du Professeur Alphonse Maindo Monga

au Président de la République

Kisangani, le 13 avril 2019

N°20, avenue Luambo, Quartier des Musiciens Commune Makiso B.P. 151 Tél. : +243 818562230/+243 990014732 Email : amaindo@gmail.com Kisangani

A Son Excellence Monsieur le Président de la République

Objet : Sauver l’Université de Kisangani

Excellence Monsieur le Président,

            C’est à la fois avec un vif émoi et soulagement que je salue vos efforts tendant à résoudre la crise qui mine l’Université de Kisangani, institution publique à laquelle je consacre ma carrière scientifique et enseignante. Soyez-en remercié, en particulier pour l’indemnisation, par l’Etat, des collègues sauvagement et lâchement attaqués et menacés dans leurs résidences par nos « étudiants ».

Ces actes barbares des « étudiants », qui n’étaient pas là à leurs premiers forfaits, ont jeté l’effroi dans la communauté universitaire et dans la ville. Ils ont également soulevé un élan de solidarité envers les victimes et leurs proches. Dès lors, il faut résoudre durablement cette question des violences prétendument estudiantines mais plutôt miliciennes sur le campus. Il ne devrait plus jamais y avoir d’agression contre ce qu’il y a de plus sacré dans la société, les éducateurs. 

            Tout en me réjouissant de la réparation des biens des victimes par l’Etat, je tiens à attirer votre attention particulière sur les besoins de réparation psychologique et morale. Cela exige de connaître la vérité sur les actes, leurs auteurs et leurs mobiles. Il n’y a pas d’authentique réparation sans la vérité et la justice tout comme il ne peut pas y avoir de réconciliation durable sans réparation fondée sur la vérité et la justice. En escamotant ou pire en fuyant la vérité et la justice, la réconciliation et la réparation faites ce samedi 13 avril à la veille du dimanche des Rameaux ne seront que de la poudre aux yeux, avec un risque élevé de récidive et de vengeance. Tant que la collectivité paiera pour les fautes des individus plus ou moins connus de tous sans même les identifier, rechercher leurs mobiles et leurs commanditaires, ces actes se reproduiront assidument sans désemparer. 

            La nation ne doit pas se contenter des boucs émissaires injustement et gratuitement mis au ban. Je fais référence aux décisions rectorales prises après atermoiements funestes et avec précipitations inconsidérées. Ces mesures ne résistent pas à l’examen du premier observateur de rue. D’abord, aucun des 5 étudiants soupçonnés de meurtre par immolation sur le campus en janvier 2019 n’a été sanctionné. Or, ce sont leurs frères ethnorégionalistes qui avaient attaqué le 7 février 2019 le bâtiment administratif (BATAM) et y avaient saccagé les biens pour exiger leur libération du reste payée par une personnalité politique, député provincial de son état. Les assaillants n’étaient pas encagoulés et demandaient à leurs otages de les prendre en photo et de les filmer depuis les étages du BATAM. Ce qui avait été fait. Ensuite, le 8 février 2019, ce sont des « étudiants » instrumentalisés par un professeur et ancien responsable de l’université qui sont réputés avoir attaqué en plein jour et sans cagoule les professeurs dans leurs résidences au quartier Pasteur. Aucun d’eux n’a été inquiété jusqu’ici. Enfin, parmi les 6 étudiants sanctionnés par un renvoi définitif pour les actes sauvages du 7 et 8 février 2019, il y a lieu de noter curieusement (1) un individu ayant fini ses études à l’UniKis depuis 2 ans !, (2) un étudiant qui passait ses interrogations aux dates et aux heures des agressions (preuves à l’appui), (3) un étudiant qui battait sa campagne électorale pour être représentant, (4) un étudiant absent de Kisangani depuis le 20 décembre 2018, (5) un étudiant venu récupérer la mitraille des biens calcinés pour sa survie, etc. Ce survol rapide de la décision rectorale témoigne d’une mesure fantaisiste et injuste dont l’objectif pourrait être la dissimulation des faits et la protection de leurs auteurs.

            Des sources concordantes, les noms des personnes renvoyées de l’Université ont été soufflés à l’oreille du comité de gestion par la coordination des étudiants qui est réputée avoir coordonné justement l’assaut contre le BATAM le 7 février. D’ailleurs, cette coordination a ouvertement revendiqué la poursuite des actions jusqu’à la libération de deux étudiants soupçonnés de meurtre. Il m’a été rapporté qu’il s’agirait clairement d’un règlement des comptes contre ceux qui dénonçaient la mauvaise gestion des fonds de la coordination des étudiants et d’une distraction pour dissimuler les vrais auteurs des troubles à l’université qui n’ont que trop duré.  Quand un crime a été commis, les policiers doivent rechercher les mobiles du crime pour en retrouver plus facilement les auteurs. Qui avait intérêt à attaquer le BATAM ? Qui avait intérêt à attaquer les professeurs non originaires chez eux ? L’agression de l’un ou l’autre professeur originaire de la Tshopo était une stratégie visant à faire diversion sur les commanditaires et les auteurs des forfaits.

            Il importe dès lors de fustiger la tendance à culpabiliser les victimes des agressions au nom de la clémence pour sauver l’année universitaire en faveur de ceux-là mêmes qui n’ont pas hésité à menacer de mort leurs professeurs et à mettre à exécution leur plan funeste par des expéditions punitives à domicile, en toute impunité. Les services étatiques ont failli à leur devoir de protection des personnes et des biens. S’ils faisaient leur travail, il n’y aurait jamais eu ces expéditions punitives dignes du far west américain que nous déplorons.

Le comité de gestion n’a pas été à la hauteur de sa mission dans cette crise, par manque de leadership et d’initiative. Il n’a même pas pris l’initiative de convoquer les représentants des corps du personnel ou le conseil de l’université pour examiner en urgence la crise majeure sans précédent. Il n’a pas pris aucune mesure contre les quelques étudiants originaires de l’Ituri soupçonnés de meurtre par immolation et arrêtés par les autorités compétentes. Pourquoi ? Par complaisance ? Par complicité ? Par alliance ? Par solidarité ethnorégionaliste ? Par inaptitude à diriger ? Quelle que soit la bonne hypothèse, le résultat est le même. Seule une enquête minutieuse et indépendante nous fixera. La coordination des étudiants a pris ouvertement position en faveur de bourreaux et justiciers des formateurs. Sous le régime de Mobutu, ces étudiants seraient envoyés dans l’armée pour être redressés.

            L’indemnisation des victimes par la collectivité est un grand pas dans la bonne direction, mais elle ne suffit pas car les moyens de l’Etat, ce sont nos impôts à nous tous, donc les victimes participent à leurs propres réparations. Elle peut paraître comme une prime à la criminalité pour les auteurs qui pourraient ainsi récidiver sans crainte car la société paiera pour eux. Cela est particulièrement vrai dans le chef de certains qui considèrent l’institution publique installée dans un terroir comme leur héritage ancestral, dont ils peuvent disposer à leur guise, en s’affranchissant des lois de la République. Il est impératif d’aller plus loin en les poursuivant judiciairement et disciplinairement.

            En effet, quelle garantie de sécurité un professeur a-t-il aujourd’hui de ne pas être agressé dans une salle de cours par des étudiants quand il a été attaqué devant et avec sa femme et ses enfants voire des petits-enfants ? Devons-nous nous laisser abattre ? La force doit revenir à la loi, la loi du plus fort n’a pas sa place dans une république, fut-elle bananière, encore moins dans une institution du savoir.

            En conséquence, je vous exhorte, Excellence Monsieur le Président, en tant que garant de l’unité et  de la concorde nationales, de la paix sociale et du bon  fonctionnement des institutions publiques, à poursuivre vos efforts d’éradication des maux qui minent notre système d’enseignement universitaire. Des mesures conservatoires peuvent être prises : autorisation permanente de port d’arme ou assignation des gardes du corps armés pour la sécurité des personnels aux frais de l’Etat ; l’institution et la mise en œuvre d’une commission indépendante d’enquête mixte comprenant les délégués des professeurs, du personnel scientifique, du personnel administratif et technique, des étudiants, de la police, de l’agence nationale du renseignement et du parquet, notamment. Cette commission devra couvrir également tous les faits de violence perpétrés dans les milieux universitaires de Kisangani y compris l’incendie criminel de l’Institut Facultaire Agronomique de Yangambi, l’attaque barbare de l’Université Mariste du Congo et les expéditions punitives contre certains membres de la communauté universitaire, la milicianisation des milieux universitaires, etc. Nous devons savoir par qui les professeurs ont été attaqués et leurs biens détruits, pourquoi ils ont été attaqués afin de repartir sur des nouvelles bases, en faisant payer aux auteurs leurs fautes. Pollueur payeur, dit-on en politique de l’environnement. Les auteurs des forfaits décriés doivent répondre eux-mêmes de leurs actes. A terme, il convient de reconsidérer totalement le choix des dirigeants des institutions universitaires publiques en fonction des critères de compétences, d’éthique et des impératifs de cohésion et d’intégration nationales, du vouloir-vivre ensemble.

            Vous remerciant de votre attention très particulière à mon courrier, je vous prie d’agréer, Excellence Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.

Alphonse Maindo Monga Ngonga

Professeur Ordinaire

CC :  

– Excellence Monsieur le Premier Ministre ; – Excellence Monsieur le Ministre de l’Enseignement Supérieur et Universitaire ; – Monsieur le Procureur général de la République près la Cour de Cassation; – Président du Conseil d’Administration des Universités ; – Monsieur le Recteur de l’Université de Kisangani ; – Président de l’Association des Professeurs de l’Université de Kisangani ; – Cl.

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