Les réactions croisées face au jugement du procès Lubanga

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Le mercredi 13 mars 2012 était célébré comme une grande journée pour les juristes et organisations spécialisées de la justice pénale internationale. Et pour cause ? La Cour pénale internationale (CPI) avait rendu son premier jugement condamnant Thomas Lubanga Diylo, ancien chef rebelle de la milice de l’Union des Patriotes Congolais (UPC) qui opérait en Ituri, Province-Orientale, en République Démocratique du Congo (RDC). Bon nombre de  chaînes des télévisions internationales en avaient fait la Une de l’actualité et commentaient d’innombrables communiqués  de presse publiés par des organisations internationales de promotion des droits humains et de la justice. A la Fondation Open Society Intiative for Southern Africa (OSISA), la nouvelle vécue en direct grâce aux dispositions techniques connectées au site de la CPI était suivie d’un débat entre collègues. Devant la grande satisfaction internationale, l’assistance avait voulu connaître, dans la mesure du possible, ce que pourrait être le sentiment des Congolais face à ce jugement historique.

Au lendemain, le site la Radio Okapi qui travaille en partenariat avec les Nations Unies en RDC informait que (i) « Human Rights Watch (HRW) invite la CPI à enquêter sur le financement de la milice de Thomas Lubanga » ; (ii) « Masisi: des nouveaux combats opposent les FARDC  aux Maï-Maï  APCLS  et Nyatura du Pareco  Fort » ; (iii) « La population du territoire de Kalehe, au Sud-Kivu, vit dans la détresse suite aux multiples cas d’incursion des groupes armés ». Au fur et à mesure de la recherche de ce qu’était la réaction de la population congolaise sur les sites des mieux informés, il se dégageait que l’information en RDC portait sur une population toujours en proie à des exactions encore plus atroces les unes que les autres.  Le site du quotidien Le Potentiel, un journal paraissant à Kinshasa et disponible en ligne, titrait sous l’éditorial : « Procès Lubanga : un cas d’école ».

Le journal avait donné le contexte historique du verdict et révélait tout de suite ce que ce procès signifiait pour lui en ces termes : «  L’important ici, c’est que ce procès ait eu lieu. Qu’il soit désormais acquis que tous ceux qui s’inscriront dans la logique de Thomas Lubanga, seront passibles d’un procès et répondront de leurs actes devant la justice. […] Cependant, les choses ne doivent pas s’arrêter là. Il importe maintenant de creuser, d’aller en profondeur pour éradiquer le mal et punir tous ceux qui, de loin ou de près, ont aidé Lubanga à se retrouver devant la Cour pénale internationale… ». Ce changement brusque et surprenant de ton sur ce que le journal qualifiait sous son titre de cas d’école en exigeant d’étendre des enquêtes, conclut en disant que « … Lubanga n’est qu’un menu fretin, quand bien même il aurait une grande part de responsabilité. Tous ceux qui ont trempé dans ce crime doivent être poursuivis et jugés. Allusion faite aux faiseurs de guerre, à ces criminels économiques qui ont armé les Congolais pour s’entretuer pendant qu’ils s’organisaient à piller les richesses de ce pays, à se faire fortune tout en imposant leur souveraineté aux Congolais ».

Aussi bizarre que que Le Potentiel puisse paraitre, sa conclusion revient sur plusieurs lèvres des personnes téléphonées, autant que du quotidien Le Phare paraissant aussi à Kinshasa réagissait sous le titre: « Enfants soldats, violences sexuelles, pillages des minerais…, la RDC malade de ses Lubanga ».  L’explication du Phare était que « La décision des juges de la CPI reconnaissant Thomas Lubanga coupable d’enrôlement des enfants de moins de quinze ans n’a pas soulevé l’enthousiasme au sein des masses congolaises ». Pour ce quotidien, il y avait par contre une déception du fait du caractère sélectif des personnes à sanctionner. Le journal soutient que « des Ong réclament l’arrestation de Bosco Ntaganda accusé des mêmes crimes que Lubanga ». Cet ancien adjoint à Thomas Lubanga et Laurent Nkunda sous mandat d’arrêt de la CPI, a été nommé général des FARDC par le Président Joseph Kabila qui a toujours refusé de l’arrêter et le rendre à la justice internationale. Le Phare de conclure qu’il y a plein d’officiers supérieurs, sénateurs, députés, ministres, gouverneurs de province, etc. qui devraient se trouver dans le même box que Thomas Lubanga.

Des informations provenant des villages où les actes constitutifs de crimes de guerre ont été commis, on note que les violations graves des droits humains, attaques ciblées, viols, massacres contre la population civile, les exactions continuent à se commettre à large échelle, au quotidien et vraisemblablement sur les mêmes victimes de la même région de l’Est du pays. Les présumés auteurs de ces crimes en cours sont connus de leurs victimes depuis de longues années. Ce sont entre autres les anciennes unités combattantes des groupes rebelles dirigés jadis par Thomas Lubanga et aujourd’hui sous Bosco Tanganda versées globalement dans les Forces régulières, et celles qui ont formé de nouveaux groupes armés opérant dans la même zone.

Autant que les nouveaux groupes armés (Mai-Mai), les hommes du General Bosco Tanganda qu’il commandait quand il était adjoint de Thomas Lubanga au moment des faits pour lesquels il est condamné devant la CPI aujourd’hui, sont aussi redéployés en Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu et Nord Katanga. La seule différence c’est qu’en Ituri, site sur lequel Thomas Lubanga régnait à la tête de l’UPC, se développent des activités criminelles des groupes apparentés à Joseph Kony, Chef rebelle Ougandais à la tête des troupes de l’Armée de Resistance du Seigneur (LRA).         
De l’analyse des sentiments qui se dégagent suite au verdict déclarant Thomas Lubanga coupable des crimes de guerre, il se remarque que les données ne se prêtent pas au même contexte et ne peuvent donner les mêmes résultats.

De la Haye, la CPI vient de marquer un pas historique en prononçant un jugement remarquable sur les crimes de guerre commis contre la population civile d’Afrique centrale. Thomas Lubanga est désormais criminel de guerre au même titre que les criminels de guerre nazis, serbes, japonais, français, bosniaques, etc. La justice est rendue aux pauvres victimes congolaises qui ne pouvaient ni arrêter ni juger ce criminel. Les étudiants des facultés de droit auront de la matière et une grande jurisprudence de plus. Les spécialistes se disent qu’au moins c’est un exemple pour que les autres sachent qu’on les observe ; la CPI ne pouvant juger tout le monde, le gouvernement doit faire le reste. Le Jugement Lubanga sera évoqué par beaucoup de théoriciens en exemple de grande réussite pour avoir été le premier de la CPI.

A Kinshasa, les choses se sont présentées autrement dans la presse. Que ce soit pour la radio de la mission des Nations Unies pour la stabilisation de la RDC (MONUSCO), des journaux écrits ou du bureau de terrain de Human Rights Watch ; Lubanga n’est qu’un criminel parmi tant d’autres. Il est d’ailleurs considéré comme un menu fretin arrêté et offert au moment ou il était devenu inoffensif, pour régler certains arrangements politiques. Quand bien même qu’on dise Bravo à la CPI, il serait plus intéressant qu’elle se fasse remettre Bosco Tanganda, Laurent Nkunda et Joseph Konyi. Pourquoi on n’utiliserait pas des mécanismes de complémentarité pour encadrer des poursuites de ces autres criminels dans le pays même ? Pourquoi ne pas actionner la coopération judiciaire pour que le gouvernement congolais arrête et rende les autres criminels à sa portée de main ? Le Conseil de Sécurité des Nations Unies peut traduire un criminel de guerre devant la CPI, pourquoi des casques bleus cohabitent-ils avec Bosco Tanganda dans la ville de Goma ?

En Ituri et les autres provinces de l’Est de la RDC, la population est surprise d’entendre qu’on parle encore de Lubanga, alors que pour elle l’actualité, c’est Joseph Konyi, Bosco Tanganda, Général La Fontaine, Colonel Kahasha, Laurent Nkunda et consorts. Une femme interviewée par la radio Okapi ne disait-elle pas que la CPI était injuste ? Les victimes et leurs parents souffrent des nouveaux viols et massacres. Au Nord-Kivu, on signalait à Masisi, des vagues de déplacés en milliers de femmes et d’enfants contraints à traverser la frontière ougandaise pour trouver l’abri ailleurs. Un groupe armé tuait lundi 12 mars des personnes d’une même famille à Nyabibwe, au Sud-Kivu. Au village  Chibanda-Luzira, un homme était tué avant de lui percer le couteau dans les côtes.  Plus loin dans les hauts plateaux de Kalehe, une nouvelle milice appelée «Nyatura » emportait une cinquantaine de vaches. Trente-six personnes étaient tuées lors d’une attaque de la milice Raiya Mutomboki, la première semaine de mars.

En définitif, refléter le sentiment des congolais face au jugement Lubanga rendu dans le contexte de la globalisation de la justice, correspondrait à demander a un scientifique, un cuisiner et un chef de famille d’apprécier la valeur d’un  cobaye.
Selon qu’on soit à La Haye, le sentiment par rapport au procès a été celui de grande satisfaction, comme celui d’un scientifique en laboratoire qui finit par conclure une expérience inédite sur un cobaye. Pour lui, le cobaye à une valeur inestimable. Vu de Kinshasa ou une autre ville congolaise qui vit sous d’autres anciens chefs de guerre aux affaires publiques, on dit qu’avec le même budget, la Communauté internationale pourrait faire mieux et débarrasser le pays de ces autres criminels. Le sentiment a été celui d’impuissance d’un cuisinier dans un restaurant qui affecte une grosse somme d’argent pour cuir un cobaye, un repas dérisoire qui dépend de celui qui passe la commande.

Des zones des survivants villageois et des parents des victimes, on se demandait ce que voulait dire réellement Justice Internationale. Est-ce pour leur amener la paix ? Mettre réellement fin aux crimes graves qui se commettent encore contre eux ? Ou juste se faire conscience tranquille qu’on soit arrivé a quelque chose même si cela ne répondrait à aucun besoin réel ? Ici, le sentiment est comparable à celui d’un parent d’une large famille affamée depuis des mois, avec beaucoup de besoins médicaux urgents à qui on présenterait une recette extraordinaire de cuisson d’un cobaye qui ne correspond aucunement à ses énormes besoins actuels, avec promesse de faire grosse fortune à l’avenir.

Hubert Tshiswaka

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