Les non-dits d’un calendrier électoral

0
51

Le problème qui demeure encore d’actualité à Kinshasa dans tous les cercles socio-politiques, continue de défrayer la chronique, suscite plus de passions et de critiques sévères que d’applaudissements est, de toute évidence, le  calendrier électoral que vient de publier l’abbé-président Apollinaire Malumalu de la défunte CEI. Tous les commentaires et toutes les réactions s’attachent à souligner notamment le caractère anticonstitutionnel du calendrier, la velléité de proroger astucieusement la mandature des institutions actuelles dont notamment celle du chef de l’Etat qui expire légalement le 06 décembre 2011, la disqualification et l’incompétence de la CEI qui s’arroge des prérogatives et attributions revenant de plein droit à la CENI, au lieu de se limiter à l’expédition des affaires courantes. Tel est, à première vue, le fond des vagues soulevées par le document de Malu malu et son équipe de la CEI. Mais quand on parcourt ce calendrier, on remarque qu’il n’est pas seulement anticonstitutionnel avec un même cycle électoral étalé sur plus de deux ans, au-delà de l’échéance des institutions qui approchent de leur terme, mais aussi irréaliste et difficilement applicable s’il faut rester absolument dans les limites de la légalité et de la constitutionnalité. 

    Ceux qui ont inspiré ce calendrier, de même que ceux qui l’ont élaboré et publié ne pouvaient pas manquer d’en être conscients. C’est ainsi que ce document apparait comme un ballon d’essai, mais pas comme un travail profond et définitif. Sans le dire expressément, on sait bien qu’on arrivera au 06 décembre 2011 sans que le nouveau Président de la République soit élu. Il y a beaucoup d’hypothèques qui ne seront pas levées jusque-là. Entre autres  non-dits de ce calendrier, il y a la perspective de rechercher indirectement la solution d’une crise politique sérieuse qui se dessine déjà à l’horizon. Ceux qui préconisent des concertations avec le pouvoir ne sont pas nécessairement des rêveurs et assoiffés de pouvoir, même s’il est vrai qu’ils ont eux aussi besoin de se ménager des ressources pécuniaires pour la campagne électorale. Tous les observateurs avertis et des hommes de bon sens pressentent que l’impasse est prévisible et inéluctable. Les discours politiques de Malumalu, enveloppés de bonnes intentions, ne sont pas du tout rassurants et ne garantissent pas qu’on ne sera pas rattrapé par les hypothèques qui pèsent sur le respect de l’échéance. On préfère temporiser encore, pour se rendre à l’évidence in extremis, comme d’habitude.

            C’est la politique du perpétuel recommencement dans ce pays depuis le Zaïre. L’histoire de notre pays est tissée d‘exemples de ce genre de réveil tardif. Grisé par les vapeurs enivrantes d’un pouvoir absolu devenu chancelant sans qu’il s’en rende compte lui-même, le maréchal Mobutu avait rejeté la main tendue depuis longtemps par l’opposition, pour ne la tenir que trop tard, alors que les carottes étaient déjà cuites. Vient alors une conférence nationale qui se proclame souveraine. Elle démytyifier et désacralise le prétendu homme fort du Zaïre. Les maquisards de l’AFDL s’amènent en promenade de santé presque, et lui donnent rapidement le coup de grâce. Un autre cas est celui de l’Accord de Lusaka qui était intervenu comme le mal nécessaire pour contraindre Kinshasa et les belligérants de l’est et du nord du pays à négocier, et c’était le déblayage du terrain pour le Dialogue intercongolais, après des états d’âme et des sautes d’humeur de résistance. Le refus de rechercher un nouveau consensus politique après deux ans d’échec de la transition en 2005, entre les dirigeants et l’opposition. La société civile comme l’avait proposé le leader de l’UDPS Etienne Tshisekedi, a eu pour conséquence l’organisation vaille que vaille un an plus tard, des élections dont les résultats n’ont pas été très flatteurs, et l’on en ressent les contrecoups jusqu’aujourd’hui. Il y a aussi lieu de rappeler les négociations entre le gouvernement et le CNDP, après de nombreux dégâts et des pertes humaines causés par des affrontements entre l’armée régulière et ces rebelles. 

D’éternelles remises en question 

            On dirait que cette impasse qui se profile à l’horizon aurait été voulue et préparée en douce par toutes les institutions. Le gouvernement et le parlement ont chacun une part de responsabilité dans cette situation. Pendant 4 ans, ils se sont installés comme des rentiers de situation, sans se souvenir à tout instant qu’ils étaient détenteurs d’un mandat électif, collectif, qui devient caduc si arrivé à terme, il n’est pas reconduit. Ils n’ont pas montré qu’ils se souciaient vraiment de la préparation de cette reconduction légale de leur mandature. Les fonds n’ont pas été mobilisés pour parachever le cycle électoral de 2006 concernant les localités, les municipalités et les agglomérations urbaines. La loi sur le découpage territorial du pays en  26 provinces n’a pas été adoptée et promulguée avec promptitude.  Et ces 26 provinces ne sont pas installées depuis la date limite du 15 mai dernier. Il en est de même pour la loi sur la CENI qui vient d’être promulguée alors que les parlementaires de la majorité et de l’opposition habilités à désigner ses membres sont en vacances jusqu’au mois de septembre prochain. La loi électorale est encore inexistante, mais le calendrier électoral de Malumalu prend les devants et fixe déjà les dates de dépôt de candidatures à tous les niveaux depuis la présidence jusqu’aux localités ! Il ne sert à rien de se bercer d’illusions, de se complaire dans l’hypocrisie, de se refuser à l’évidence qui parait cruelle. Comment va-t-on s’en sortir ? Il n’y a pas de miracle en vue, ni trente-six façons de s’y prendre, si ce n’est le recours à la solution politique de rechange, dégagée courageusement d’un accommodement consensuel.

            Depuis la Conférence Nationale Souveraine jusqu’aujourd’hui, voilà 18 ans, c’est toujours la remise en question des engagements politiques qu’on ne se soucie pas de respecter pour asseoir la démocratie et l’Etat de droit dans ce pays. Depuis son discours de N’Sele prononcé les yeux embués de larmes, soi-disant pour annoncer la restauration de la démocratie et du pluralisme politique, Mobutu avait mis en œuvre le maximum des moyens de résistance pour empêcher le peuple d’aller aux urnes et élire librement ses mandataires politiques, jusqu’en 1997. Finalement les « Libérateurs » de l’AFDL l’avaient surpris et déboulonné. Il s’en alla sans les honneurs  de la guerre. Malgré leurs discours apparemment révolutionnaires, patriotiques et nationalistes, l’AFDL aussi et la diaspora congolaise qui s’était faufilée dans ses rangs n’avaient pas, 5 ans d’exercice du pouvoir durant, songé à organiser les scrutins démocratiques.  De leur côté, les ex-belligérants et les politiciens qui ont partagé le pouvoir dans la formule 1+4 issue du dialogue intercongolais, avaient terminé 2 ans réglementaires en 2005 sans avoir atteint les objectifs essentiels assignés à la transition pour déblayer le terrain. Ils avaient prolongé confusément la transition et organisé les élections en 2006, émaillées d’irrégularités, de contestations et de drames sanglants. Le pays se ressent encore des conséquences fâcheuses de ces élections de 2006.

            Les Congolais dans leur majorité ne pouvaient pas imaginer qu’à la fin de la première législature de la IIIe République considérée comme le fruit de longues tribulations et des expériences malheureuses de plusieurs années, leurs dirigeants qui auraient dû acquérir de la maturité pour avancer dans la recherche de la perfection et le respect strict des textes dans le dessein de consolider la démocratie et l’Etat de droit, se retrouvent encore aujourd’hui au point de départ des tâtonnements et des balbutiements dont ils ne semblent pas mesurer les conséquences. D’éternelles remises en question non pas pour progresser mais pour reculer. Les dirigeants qui ont inauguré cette IIIe République  avaient beaucoup plus d’atouts que tous leurs prédécesseurs des régimes antérieurs depuis 1990, pour évoluer et passer normalement de cette législature à l’autre à bon compte. On ne trouve pas d’alibis plausibles pour justifier ces acrobaties ayant conduit à l’imagination et à la publication d’un calendrier électoral pratiquement irréaliste et très controversé. Ce  n’est pas nécessairement le temps et les moyens qui faisaient défaut si l’on tenait réellement à se conformer au délai imparti constitutionnellement pour l’organisation des élections. On ne peut éviter d’aller dans le mur déjà visible que par la recherche courageuse à temps d’une alternative pragmatique concertée. 

Jean N’Saka wa N’Saka

Journaliste indépendant

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

*