Les enfants de Grand Kallé crient à l’injustice

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L’artiste musicien Joseph Kabasele, mieux connu sous le sobriquet de Grand Kallé ou Kallé Jeff, est décédé le 11 février 1983. Mais son œuvre, particulièrement la chanson « Indépendance cha cha » continue à accompagner le peuple congolais dans son histoire. Durant la célébration du cinquantenaire de l’indépendance, c’était la chanson fétiche. Mais ses héritiers bénéficient-ils de ses droits d’auteur ? On a copieusement joué la chanson et ignoré son auteur. Le quotidien de l’avenue colonel Lukusa  a rencontré trois enfants de ce grand artiste dans leur domicile familial situé dans la commune de Barumbu, le vendredi 9 juillet 2010. Il s’agit de Gigi Kabasele, sa fille aînée, Tityne Kabasele et Nono Kabasele, l’aîné des garçons. Voici notre entretien dans ce jeu de questions et réponses :  

Le Phare : Comment avez- vous passé le cinquantenaire de l’indépendance du pays ?

Enfants Kabasele : Comme tous les compatriotes qui aiment leur pays. 

L.P. : Nous pensons que vous continuez à percevoir les droits d’auteur de la chanson « Indépendance cha cha » et d’autres œuvres de votre défunt père.

E.K. : Négatif. Pour percevoir ces droits d’auteur, il faut une société protectrice des droits d’auteur. Autrefois c’était la SONECA. Nous nous demandons si elle existe encore. La dernière fois que nous avons perçu ces droits à la SONECA remonte à au moins quatre ans. Maintenant, même à l’extérieur du pays, notamment à la SABAM et à la SACEM, on ne peut rien nous donner tant que nous n’avons pas démissionné de la SONECA.  Or, la SONECA a été créée pour une durée de trente ans et maintenant elle est en liquidation. Malheureusement, chaque ministre qui arrive nomme son liquidateur et les sociétaires ne perçoivent plus rien. 

L.P. : Suite à cette situation, avez-vous aujourd’hui le sentiment d’injustice ou de fierté quand vous entendez jouer la chanson « Indépendance cha cha » ?

E.K. : Nous sommes fiers d’être les enfants de l’auteur-compositeur de cette chanson. Mais nous sommes navrés qu’on ignore que cet homme là avait laissé une progéniture et une famille. On dit que notre papa est un patrimoine national, mais on sait aussi qu’il n’est pas reconnu par la sécurité sociale du pays. Donc, sa famille ne peut pas bénéficier de ses œuvres. Pour ce cinquantenaire, cette chanson a été un grand support. Elle a été énormément jouée, même dans les publicités, sans l’autorisation des ayants-droits. Nous tenons à rappeler qu’une œuvre artistique tombe dans le domaine public 50 ans après le décès de son auteur. Or, cela fait 27 ans que notre papa est décédé, nous avons encore 23 ans devant nous.  

L.P. : Est- ce que le Commissariat au cinquantenaire a pensé à vous associer à une manifestation de ce jubilé d’or du pays ?           

E.K. : En la date du 16 mars 2010, nous avons écrit officiellement au Commissariat pour avoir un espace dans les manifestations du cinquantenaire. Malheureusement, on ne nous a jamais répondu. Cependant, le mercredi 16 juin 2010, nous, c’est-à-dire tous les enfants des musiciens d’African Jazz à savoir Kabasele, Longomba, Kasanda, Mwamba, Izeyidi et les deux survivants Brazzos et Petit Pierre Elengesa, avons reçu un coup de fil. Nous étions invités à la résidence du général Kalume et nous étions tous présents. Après explication et débat, nous allons nous rendre compte que c’était un groupe des jeunes qui allait organiser une soirée au Grand hôtel Kinshasa dans les 72 heures qui suivaient la chanson « Indépendance cha cha » et son auteur. Environ 500 personnes étaient conviées à cette soirée dont plus ou moins 200 Américains, d’après nos interlocuteurs. La soirée devrait être agrémentée par Fally Ipupa, Papa Wemba et Zaïko Langa Langa. La soirée bénéficiait du patronage du commissariat, mais sponsorisée par Tenke Fungurume. Nous avons compris que la soirée était lucrative et nous avons exigé un cachet. Ils nous ont présenté la modique somme de 3.000 dollars à partager entre 7 familles, à raison de plus ou moins 400 dollars par famille. Comme un seul homme, nous, les orphelins des artistes décédés, nous nous sommes levés pour leur dire que nous n’étions pas contents et que nous n’assisterions pas à cette soirée. Chose qui fut faite et la soirée a eu lieu. On utilise les noms de nos papas et on suppose que nous n’avons pas le droit d’exiger quoi que ce soit. 

L.P. : Le Gouvernement a décoré certaines personnalités considérées comme des pionniers de l’indépendance. Mais l’auteur d’« Indépendance cha cha » n’a pas été retenu dans ce lot. Qu’en pensez-vous ?

E.K. : Il faut poser la question aux gouvernants.  Nous pensons que l’indépendance n’a pas été seulement politique, mais également culturelle, économique et financière. 

L.P. : Qu’avez- vous reçu de l’Etat congolais depuis la mort de votre papa ?

E.K. : Rien du tout. Après sa mort, le président Mobutu nous avait reçus et nous avait fait des promesses non réalisées jusque-là, malgré un rappel du cardinal Malula. Nous n’étions pas surpris de ne pas être servis car notre papa était le mal-aimé de la Deuxième République. Nous espérions que la troisième République allait le réhabiliter, mais apparemment c’est la continuité.   

L.P. : Le poète Lutumba Masiya demande aux autorités la construction d’un mausolée  pour l’auteur de la chanson « Indépendance cha cha ». Etes- vous au courant et qu’en pensez-vous ?

E.K. : C’est une personnalité que nous aimons beaucoup et pour laquelle nous avons beaucoup de respect. C’est un artiste qui respecte beaucoup notre papa. Pour avoir pensé à un aîné, nous pensons que son idée est géniale.  

L.P. : Quel est votre mot de la fin ?

E.K. : Nous venons de dénoncer un cas flagrant ci-haut. Pendant que le pays doit partir sur de nouvelles bases, nous souhaitons que notre cri de détresse ne tombe pas dans des oreilles des sourds. C’est un cri de la famille African Jazz qui se sent totalement abandonnée et lésée.

Propos recueillis par Jean René Bompolonga

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