Le rôle et la responsabilité des médias en période électorale

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Exposé de M.Polydor F.Muboyayi, Président de l’Observatoire des Médias Congolais (Omec), à l’atelier de Renosec
Il m’a été demandé d’aborder un sujet très vaste : « La cartographie des entreprises des médias, leurs obédiences, les paramètres à retenir pour observer et surveiller l’intervention des médias dans le cycle électoral, l’oubli qui frappe les médias au niveau de la loi électorale… ».
Les éléments ainsi réunis résument, en fait, une préoccupation centrale : « le rôle et la responsabilité des médias en période électorale ».

La préoccupation qui est la vôtre aujourd’hui a été portée sur le terrain et ce, aux quatre coins de ce pays, par l’Observatoire des Médias Congolais, Instance d’autorégulation de la presse en République Démocratique du Congo,   il y a de cela six ans.

Rappelez-vous :

Six mois avant le démarrage du processus électoral en 2005, l’Omec avait tenu à éditer un Code d’éthique et de déontologie du journaliste congolais. Un exemplaire de ce Code avait été remis à chaque journaliste oeuvrant dans une maison de presse ayant une existence légale dans notre pays et des campagnes de vulgarisation du texte avaient été organisées dans toutes les provinces du pays.
L’objectif poursuivi était non seulement de rassembler les professionnels des médias autour des règles fondatrices de notre profession, mais surtout, de mettre un terme au prétexte de l’ignorance auquel certains ne cessaient de recourir pour justifier une pratique peu recommandable du métier d’informer.

Ce travail de vulgarisation s’inscrivait aussi dans l’objectif global de prévention destiné à permettre aux professionnels des médias d’éviter des tracasseries et autres harcèlements dès lors que leur travail prend en considération les principes sacro saints de vérification des faits, d’authentification, de responsabilité, d’équilibre, d’exclusion de la haine et de respect de la dignité humaine.

Dans un environnement marqué par les effets de la guerre, l’absence des modèles et la perte des repères moraux, ce travail ne peut être considéré comme achevé à l’issue d’un scrutin. C’est un travil de longue haleine, qui s’inscrit dans la durée dans la mesure où les organes de presse  continuent de voir le jour et où la profession enregistre chaque année l’arrivée de plusieurs centaines de jeunes qui ont encore tout à apprendre. 
Puisque nous sommes au chapitre de rappel, je voudrai signaler l’édition, la vulgarisation et la distribution gratuite d’un deuxième ouvrage de l’Omec peu avant la référendum constitutionnel. Il s’agit du Guide pratique du journaliste en période électorale, un ouvrage appelé à servir de boussole pour une couverture responsable de la campagne électorale.

Avec le Guide, les professionnels des médias disposaient d’un instrument majeur, qui indiquait les pistes à suivre non seulement pour faire un travail de qualité mais aussi, pour assurer la sécurité des journalistes. Le Guide pratique du journaliste en période électorale mérite bien son appellation de boussole parce qu’il place les journalistes devant leur responsabilité d’informer le peuple sur les élections et les choix politiques. Les reportages consacrés aux campagnes électorales de chaque parti politique doivent permettre aux électeurs  de discerner les différences entre chaque parti. Les questions soulevées sur la transparence des élections et les informations livrées aux électeurs sur les dysfonctionnements devraient  donner lieu à des correctifs au niveau des organisateurs des élections. Les médias ont aussi le devoir de demander au gouvernement et à l’opposition de rendre des comptes concernant leurs agissements  lors du mandat précédent.

Les missions que le Guide Pratique du Journaliste en Période électorale rappelle aux journalistes induisent une meilleure consolidation du savoir-faire professionnel des hommes et femmes des médias. Il y a lieu, à ce sujet, de souligner qu’en matière électorale comme en toute autre matière du reste, le journalisme professionnel doit garantir la précision, l’impartialité et la responsabilité. Il est important, pour la crédibilité du message et la préservation de la confiance des consommateurs des médias, que tout renseignement se trouvant dans un reportage soit totalement exact. Les candidats et les électeurs peuvent parfois devenir  émotifs pendant la campagne électorale, mais leurs propos doivent être rapportés avec beaucoup de précaution afin d’en révéler le véritable contenu tout en essayant d’expliquer le contexte sans exagération des vérités partielles. Cet élément est une réponse à la préoccupation qui est la vôtre de connaître les paramètres qui permettre d’observer et de surveiller l’intervention des médias dans le cycle électoral. Il y en a d’autres, à l’image de l’impartialité qui est basée sur l’équilibre de l’’information. C’est-à-dire que lorsqu’un  candidat profère une accusation ou une promesse dans son discours électoral, le journaliste professionnel doit introduire la réaction des autres candidats pour assurer l’objectivité de son reportage. Le fait d’introduire d’autres points de vue élimine tout soupçon de partialité ou de favoritisme. Il y a enfin la responsabilité non seulement vis-à-vis des sources mais aussi de l’ensemble des règles éthiques et déontologiques. Car le journalisme responsable ne doit pas être diffamatoire (reproduire des accusations contre  quelqu’un sans donner à celui-ci la possibilité de se défendre), dérivatif (répéter ce qui a été dit ailleurs sans vérification préalable), malveillant (ne pas abuser de son pouvoir d’informer en déformant la vérité et en ternissant la réputation de quiconque à des fins personnelles), ou corrompu  (être otage des pots-de-vin).

Cela dit, une question intéressante est posée par les organisateurs du séminaire qui nous réunit ici  : pourquoi la loi électorale ne parle-t-elle pas assez des médias dans le cycle électoral? J’avoue que je n’ai pas une réponse toute faite à vous donner, sauf à rappeler qu’on apprend tous chaque jour. Les législateurs aussi. Demain, quand ils réaliseront le rôle de sentinelle des élections que joue la presse, ils se raviseront et adopteront une loi plus juste, plus démocratique. Et puisque j’ai évoqué le rôle de sentinelle des élections, qu’il me soit permis de porter à votre attention que pendant la période électorale, la presse a pour mission de surveiller :
1.         Les droits des électeurs
2.Les droits des candidats et des partis politiques
3. Le processus électoral

Au sujet des droits des électeurs, il s’agit de s’assurer que les noms des citoyens éligibles sont sur la liste électorale ; que les électeurs peuvent écouter et débattre librement des problèmes et des programmes électoraux des partis politiques sans crainte ; que les partis ne menacent pas les électeurs et les responsables électoraux et ne forcent pas les électeurs à voter pour certains candidats ; que les partis politiques n’essaient pas d’acheter les voix des électeurs avec de l’argent, des cadeaux ou des promesses d’emploi ; que les électeurs sont conscients de leur rôle et de l’importance du vote ; que les mêmes électeurs sont conscients des choix disponibles ; que les femmes et les minorités se sentent en sécurité lors du vote.

En ce qui concerne les droits des candidats et des partis politiques, il s’agit de s’assurer que les partis et candidats qualifiés sont autorisés à se présenter aux élections ; que les partis politiques peuvent organiser des réunions sans difficultés ; que les règles électorales sont appliquées équitablement à tous les partis ; que la police et l’armée assurent la protection des partis quand ils font campagne, diffusent des informations ou organisent des meetings. La presse doit aussi chercher à savoir s’il y a des intérêts puissants qui versent d’importantes sommes d’argent à un parti politique particulier. Elle doit aussi s’interroger si les responsables du gouvernement sont neutres et s’ils utilisent l’argent ou les ressources publics pour servir un parti politique quelconque…

Concernant enfin le processus électoral, il s’agit de savoir si les listes électorales sont complètes ;  si les bulletins de vote sont faciles à comprendre par les électeurs qui ne savent pas lire et si les électeurs comprennent facilement la procédure du vote. Il s’agit aussi de savoir s’il y a suffisamment de bulletins de vote, d’urnes et de responsables pour surveiller la procédure du vote et du dépouillement des votes ; s’il y a suffisamment de mesures de sécurité pour protéger les urnes des tentatives de fraude ; si la Commission électorale fait preuve d’impartialité, d’indépendance et de transparence ; si la Commission électorale réagit rapidement aux plaintes des médias, des électeurs et des partis politiques en ce qui concerne les violations de la loi électorale ; si la Commission enquête sur les cas de violation et essaie de les limiter ; si les médias, les ONG et les observateurs assurent l’observation des élections  et réalisent librement leurs reportages sans crainte ; si la presse publique couvre les activités des candidats et des partis de manière équitable, et si la couverture médiatique est exacte, impartiale, fiable et équitable ; et si enfin les médias privés offrent une couverture fiable et équitable sur les élections.

Pour conclure, je voudrai dire un mot sur la cartographie des médias qui semble intéresser les organisateurs de ce forum. Ce sera juste pour signaler que plusieurs médias surtout de récente création, appartiennent à des hommes politiques. Mais cela ne devrait pas effrayer outre mesure. Car au niveau de l’Observatoire des Médias Congolais, ce qui nous intéresse, ce n’est pas l’identité du propriétaire mais plutôt la qualité du travail des journalistes. Ceux-ci doivent avoir conscience qu’ils exercent un métier codifié et que leur crédibilité, autant que leur sécurité, dépendent de l’obligation qui leur est faite de demeurer en tout temps et en tout lieu otages des règles fondatrices du métier d’informer.
J’ai dit et je vous remercie.

 

 

 

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