Le professeur Ambroise Bukassa formel : « Le seul remède à la corruption en RDC reste la mobilisation populaire »

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La corruption, ce fléau qui détruit la société humaine et ralentit le développement d’une nation, a atteint des proportions très inquiétantes en République Démocratique du Congo. Devenue une marque de fabrique des dirigeants à tous les niveaux, elle gangrène aujourd’hui toute la vie nationale dont elle est devenue un rouage essentiel.

Le mal est si profond que seule la mobilisation générale du peuple peut susciter une révolution de libération morale et intellectuelle à même d’y mettre fin.  Cette affirmation vient du professeur Ambroise Bukassa, auteur du livre « Congo Kinshasa : Quand la corruption dirige la République ».

A la suite de la parution de ce livre au titre évocateur, et dont la diffusion dans le pays coïncide avec la mise à jour du plus grand scandale de corruption politique en RDCongo, Le Phare a jugé utile d’approcher l’auteur de l’ouvrage afin d’approfondir sa pensée ainsi que les raisons qui l’ont poussé à consacrer un ouvrage monumental à un phénomène qui menace la République dans ses fondements. Un phénomène qui fait désormais peur.

Suivez les réponses du professeur Ambroise Bukassa à nos questions :

Le Phare : « Congo Kinshasa : Quand la corruption dirige la République » ! Le titre n’est-il pas trop fort ?

Pr Ambroise Bukassa : « Dans ce pays, la corruption est Reine. Mais elle a ses princes qui sont la pègre internationale composée des truands de haut vol dont certains sont à la présidence de la République, les ministres importants, le gouvernement caché des profiteurs dirigés par des israéliens trafiquant du diamant, des libanais, des belges, la présidence rwandaise, la présidence zimbabwéenne et les généraux de l’armée ougandaise et congolaise. Avec la nouvelle République, ce fléau est devenu un élément vital qui dirige la vie de tout habitant comme le sang irrigue le corps. L’impact est ressenti même à l’extérieur du pays ».

Partant de cette démonstration, l’auteur parle de l’institutionnalisation de la corruption dans la vie de la nation. Si bien qu’en parlant de leur pays, les Congolais soutiennent qu’il y a quatre pouvoirs en RDC, hiérarchisés de la manière suivante : la Corruption toute puissante, le Gouvernement absent, le Parlement subordonné et le Pouvoir judiciaire fantoche. L’idée globalement admise par la population affirme que la RDC est le seul pays au monde ayant su démocratiser la corruption.

            A travers le monde, beaucoup d’affirmations sont faites sur la République Démocratique du Congo. Et chaque observateur y va de sa toute petite idée. A part celles hypocrites de certains hommes politiques de l’Union européenne, lorsqu’elles sont traduites en déclaration, les opinions de beaucoup de responsables dans le concert des Nations se rejoignent. Elles aboutissent toujours à la même affirmation : « le mal congolais est plus grave que ce qu’on connaît dans d’autres pays » sur tous les continents.

            En effet, c’est au dix-neuvième siècle, lors de la fédération de l’Etat Indépendant du Congo que la corruption moderne est entrée dans le pays. La réunification des Empires et Royaumes de la cuvette centrale en 1885, ne l’a été que par la corruption, et la ruse du souverain belge.

Monarque sans pouvoir réel dans le système parlementaire de son pays, sans richesse et sans gloire, Léopold II a utilisé pour s’emparer d’un vaste territoire africain baptisé par lui « l’Etat Indépendant du Congo », tous les artifices à savoir : la corruption, le mensonge et le trucage de la volonté des scientifiques européens, des dirigeants et de certains mécènes. Malgré des millions de franc-or distribués en bakchich aux Etats-Unis et en Europe, il perdra sa propriété africaine suite au génocide des millions des Congolais.

Sous l’administration coloniale, la corruption et le pillage ne vont pas baisser d’intensité. La corruption individuelle pratiquée avant, va laisser la place à celle des groupes. Ainsi sera créée la classe d’évolués et des chefs coutumiers nommés par le colonisateur, qui corrompus à souhait pouvaient supporter la domination et maintenir le peuple dans un empire de silence.

            Comme on peut le constater, l’Etat est instrumentalisé au Congo par les dirigeants dans le but de gagner de l’argent ou tout autre avantage matériel concourant à l’opulence matérielle. C’est-à-dire les décisions sont prises en fonction de ce que les dirigeants vont gagner, ou alors en fonction des intérêts des individus ou groupes maffieux, et non en fonction des intérêts de l’Etat. Ce qui explique qu’on a connu des ministres surnommés 10%, 20%, 30%, etc.

Voilà ce qui pousse à affirmer, sans risque de se tromper, que la corruption dirige la République. 

Le Phare : En comparant le régime de Léopold II à ceux de ses différents successeurs à la tête du Congo, qui peut-on qualifier de mal absolu en matière de corruption ?

Pr Ambroise Bukassa : Non, il ne faut pas voir les choses sous cet angle. Cela reviendrait à me poser la question de savoir : lequel de ces quatre assassins peut être considéré comme un mal absolu : un homme marié qui a tué sa femme par strangulation, un homme qui a tué sa femme avec un couteau, un homme qui a tué sa femme avec un fusil, un homme qui a tué sa femme avec une machette ?

            Tous ces hommes ont commis un crime, l’assassinat. Le mal reste le mal, il faut le condamner. Il n’y a pas de bon et de mauvais détourneur. Ils causent tous les mêmes dégâts à l’économie nationale.

            S’il y a peut-être à comparer, on dirait que Mobutu a beaucoup imité Léopold II en matière de ruse et d’utilisation d’auxiliaires pour commettre les crimes. Les deux ont aussi connu de longs règnes. Un autre élément de ressemblance : les deux ont consacré beaucoup d’argent à l’achat d’immeubles, à entretenir des prostituées, etc.

Bref, tous ont utilisé la corruption comme instrument de la gestion et ont rendu un très mauvais service à la Nation.

Le Phare : On dit souvent que la corruption est une hydre, quel mécanisme peut-on mettre en place pour en sortir ?

Pr Ambroise Bukassa : Comme vous le savez,  lorsque des crimes économiques sont commis par les dirigeants  c’est-à-dire ceux qui sont censés les combattre, la marge de manœuvre est moindre. Je pense en ce moment-là que seule la révolution ayant pour cible l’intérêt national peut sauver le pays. Car, on a constaté qu’au Congo, les gens ne critiquent la corruption que parce qu’ils ne sont pas dans le système. Une fois qu’on leur donne l’occasion, ils agissent comme les autres. Le comportement des députés provinciaux de l’UDPS aux élections sénatoriales en est la preuve.

 Ces députés n’ont pas hésité à voter pour des gens qu’eux-mêmes critiquaient, simplement parce que ceux-ci leur ont donné de l’argent. Ils ont ainsi hypothéqué le combat des dirigeants issus de la maison ainsi que les efforts faits par certains membres du parti pendant 40 ans.

Le Phare : Pour le Congo de demain, quelles pistes explorer pour bâtir un pays plus beau qu’avant, et redonner l’espoir au peuple ?

Pr Ambroise Bukassa : Quand la corruption a envahi toutes les strates de la société, quand la corruption dirige la République, ou quand la corruption devient le maître à penser des dirigeants dans tous les secteurs de la vie, il n’y a que le peuple qui peut réagir pour la contenir, la combattre et l’éliminer. En Afrique, l’exemple nous est  donné par le Botswana où le peuple se montre hostile à la corruption en refusant tout avantage parallèle à son salaire. Cela devrait être suivi par tous.

Propos recueillis

par Dom Shambuyi

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