Le nouvel homme congolais : une éthique pour sortir la RD Congo de sa crise économique et socioculturelle

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Aux yeux de beaucoup d’analystes dans le monde d’aujourd’hui, la République Démocratique du Congo n’a aucune chance de figurer dans la liste des pays africains qui ambitionneraient de devenir des lions économiques et des tigres politiques, à l’instar des dragons asiatiques présentés partout comme le modèle d’une émergence réussie dans l’ordre mondial actuel Nombre de Congolaises et de Congolais s’inscrivent dans la même conviction et diffusent sur le pays les mêmes ombres de désespérance, sans se rendre compte que c’est l’esprit du désespoir qui engendre l’accoutumance aux malheurs et l’enfouissement dans le catastrophisme. On égrène dans tous les domaines les causes et les effets de nos souffrances, soit ceux qui relèvent de nos atavismes culturels, soit ceux qui s’ancrent dans nos tares actuelles, soit ceux qui nous sont imposés par les chaînes cruelles du monde dans ce qu’il est maintenant comme désordre planétaire ou même comme perspective d’engagements libérateurs face à ce désordre. On fait de toutes ces causes et de tous ces effets des pesanteurs permanentes et des instances cruellement indépassables. Comme si, dans la vie des nations et des peuples, aucun élan de l’inespéré, aucun souffle de l’inattendu, aucune force de l’improbable ne pouvaient conduire à aucun renversement de vapeur lié au génie créateur et à la mobilisation des volontés pour inventer des possibilités non inscrites dans les déterminismes du déjà-vu, du déjà-pensé, du déjà moulu au sein des cavernes des habitudes et des accoutumances.

1. Rompre avec les logiques du pessimisme

Si l’on ne s’en tient qu’aux logiques d’une telle vision et qu’on s’englue à ses tendances, rien de nouveau ne peut advenir sous le soleil macabre du chaos actuel de la République Démocratique du Congo. Tout est fini et tout se décompose maintenant dans les tombes de nos misères. La RDC ne serait plus que l’ombre de ses propres cendres, dans un espace mondial• qui ne compte plus sur l’homme congolais pour imaginer l’avenir, la seule richesse congolaise n’étant plus désormais que son sol, son sous-sol et son espace écologique que des peuples plus dynamiques et plus intelligents se chargeront de mettre à profit, dans leur propre intérêt et dans l’intérêt de la communauté internationale.

         Aujourd’hui, nous sommes convaincus que c’est une erreur de développer un tel mode de pensée qui noie le Congo dans la marre de son désordre, dans la profondeur de ses gouffres de désastres et de calamités. En pensant de manière aussi pessimiste, on enlève à la vie son potentiel de surprises, de retournements et de possibilités de révolutions. On oublie même que l’une des puissances du psychisme humain et du mental d’un peuple, c’est leur capacité de sursaut, l’énergie du surgissement des révoltes et des ruptures, dans les fougues insoupçonnées et les éruptions des rêves, des attentes, des aspirations et quêtes qui changent complètement le cours de l’Histoire, à partir d’une éthique du volontarisme et d’action de résurrection décidée au plus profond des énergies vitales d’un peuple.

         Nous avons aujourd’hui le devoir de rompre, tous et toutes au Congo, avec ce mode de pensée désespéré, pour inventer un nouveau rêve congolais et l’incarner dans de nouvelles manières d’être, de nouveaux styles de vie, de nouvelles orientations d’existence et une puissante éthique du changement irréversible .

         Les malheurs, les catastrophes, les désastres, les anéantissements de toutes sortes, le Congo les a connus presque tous dans son histoire furieuse et malheureuse. Il a atteint le fond de son propre gouffre dans les dictatures, les guerres et les horreurs du sous- développement. Le temps n’est plus pour les Congolaises et les Congolais de se lamenter sans fin sur le sort de la nation ni de se morfondre dans des jérémiades sans fin. Le temps est aux nouvelles utopies et aux nouvelles actions, qui commencent par notre capacité de penser par nous-mêmes, de prendre nos responsabilités face à l’avenir, de décider de changer nous-mêmes le cours de notre histoire irrémédiablement et d’agir par nous-mêmes pour nous donner un présent heureux et un avenir lumineux.

 2. Penser par nous-mêmes

Un peuple ne sort du cycle des souffrances que s’il décide de faire le choix de penser par lui-même ses  problèmes et de trouver des solutions par l’énergie de sa propre intelligence, loin de toutes les tentations de vivre grâce au cerveau des autres et à la matière grise d’emprunt. En RDC, à force de nous être habitués aux orientations décidées ailleurs en matière politique et économique comme en matière sociale et culturelle, nous avons perdu la capacité et la puissance de croire en nous-mêmes, à toutes les échelles de la vie nationale. On chercherait en vain aujourd’hui où sont les solutions congolaises aux problèmes du Congo et nous en sommes tous et toutes conscients depuis notre indépendance jusqu’à ce jour. Nous avons constamment déploré ce fait sans concrètement assumer le devoir d’être nous-mêmes notre propre centre de pensée, de recherche et d’impulsion créatrice. Les grandes tentatives pour relever ce défi se sont soldées par des échecs lamentables. Tous les Congolais, toutes les Congolaises de notre génération connaissent la farce du recours à l’authenticité comme idéologie nationale au temps du président Mobutu. Tout le monde sait de quelle manière s’acheva la Conférence nationale souveraine et dans quel pitoyable fracas le Congo courba l’échine face aux forces venues d’ailleurs. Même les philosophes congolais qui se donnèrent pour projet, selon l’impératif inspiré de Kant, le courage de penser par nous-mêmes au Congo, faiblirent très vite dans leur ambition. Leur Sapereaude, «prends le courage de te servir de ton propre entendement », s’effrita sans laisser de traces mémorables.

         Le projet doit être repris, la corde retendue, la force de la matière grise remise en érection, grâce à une culture de «think tanks », de groupes pour réfléchir’ et pour proposer des solutions centrées sur des résultats concrets et crédibles. C’est une nouvelle voie qui doit devenir la nouvelle orientation de l’être congolais.

3. Prendre nos responsabilités

Cette orientation consiste à construire une société de responsabilité individuelle et collective. En effet, si le Congo donne l’image d’effondrement qui est la sienne actuellement, c’est sans doute parce que le manque de dynamiques de pensée a engendré, à très grande échelle, le manque du sens de responsabilité. Il y eut un temps où un slogan strident fut inventé dans notre pays pour définir ce qui nous manque atrocement au Congo. Il stipulait : «Servir et non se servir ». Ce slogan a perdu toute substance depuis longtemps et la RDC n’a plus aujourd’hui aucun sens de l’éthique communautaire. On ne gagne aucune bataille du développement, aucune bataille de la puissance politique, aucune bataille de la modernisation d’une société, aucune bataille du rayonnement mondial pour un peuple si rien ne se structure et ne s’organise sur l’impératif de responsabilité individuelle et communautaire. On ne gagne rien de cette dimension si rien n’élève l’esprit et la conscience d’un peuple au-delà des contingences de nos égoïsmes étroits, dans le choix éthique des valeurs qui rendent un peuple capable de s’engager dans la force du bien, dans le souci d’un vivre-ensemble fertile et dans la volonté d’un bonheur partagé où se tissent des liens d’une indéfectible fidélité à une identité historique construite et constamment arrosée par la décision d’être ensemble comme communauté. Ce sens de l’être ensemble se forge et, se construit, se fertilise et se transmet de génération en génération, par le limon de l’éducation.

4. Changer nous-mêmes le cours de notre histoire

L’enjeu, c’est de changer le destin congolais par la puissance de l’imagination créatrice, en ayant l’esprit tourné vers les valeurs porteuses d’avenir: la liberté, la dignité, l’organisation, le sens communautaire et le souci de la grandeur. Pour ce faire, la mobilisation des énergies de l’intelligence, des pouvoirs ainsi que des puissances de la créativité est décisive, avec la capacité de les dynamiser par l’éducation et d’ouvrir des voies nouvelles par des recherches dans tous les domaines de la vie congolaise. Cela pour l’émergence du Congo dans un grand destin de lion africain et de tigre tropical: le destin du bonheur, de la paix et de la stature mondiale à la hauteur de nos possibilités et de nos aspirations irrépressibles.

5. Agir par nous-mêmes

         On ne construit pas ce bonheur si l’on ne développe pas le pouvoir d’agir par soi-même pour résoudre ses propres problèmes. Au Congo, ce pouvoir est en crise. Nous avons perdu la capacité de nous mettre debout ensemble, de nous mettre ensemble au travail pour changer tout ce qu’il convient de changer dans tous les domaines qui posent problème dans notre pays. Notamment : l’éducation, la santé, les infrastructures de développement, l’action de gouvernance, le leadership socio-économique, l’effritement du sens de la liberté et l’effondrement de notre génie créateur. Contre cette crise de l’agir, il est temps de forger un esprit congolais de transformation concrète du Congo par les Congolaises et les Congolais.

Post-scriptum : Ka Mana est professeur des universités el) République démocratique du Congo et directeur de recherche à l’Institut Interculturel dans la région des Grands Lacs; Tshiunza Mbiye est professeur émérite de l’Université de Kinshasa. Tous les deux sont membres du Club pour l’éveil de la RDC et la renaissance africaine.

(Kä Mana et Tshiunza Mbiye)

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