Le business tue l’enseignement

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L’école congolaise est malade. Malade de ses structures, de ses formateurs, de ses apprenants, de ses équipements, de ses programmes, de ses matériels didactiques, de ses promoteurs, de son cadre juridique, elle pique littéralement du nez dans le gouffre de la médiocrité. 50 ans après le départ du colonisateur belge, l’avenir de l’écolier, de l’élève et de l’étudiant congolais paraît fort sombre. Des actions d’urgence de sauvetage s’imposent. 

            La Loi-cadre de l’enseignement, promulguée le 28 septembre 1985, consacrait pourtant entre autres innovations celle légalisant la présence des promoteurs privés dans les degrés pré-scolaire, primaire, secondaire, supérieur et universitaire. Des critères rigoureux de viabilité (bâtiments répondant aux normes architecturales, enseignants et personnels administratifs qualifiés, conseillers pédagogiques, matériels didactiques, équipements appropriés, respect du programme national, etc.) étaient requis pour obtenir l’agrément de fonctionnement d’une école, d’un institut supérieur ou d’une université.

            Les concepteurs de la Loi-Cadre étaient certainement animés du souci de voir les privés épauler efficacement les pouvoirs publics, débordés par l’explosion démographique, dans leur mission d’éducation et d’instruction de l’élite de demain. Tout le monde avait salué la politique d’essaimage, aux quatre coins du pays, des établissements d’enseignement maternel, primaire, secondaire, supérieur et universitaire.

            Les résultats attendus devaient se traduire par une plus grande offre de places pour les enfants de l’ex-Zaïre au niveau de tous les cycles et filières de formation et leur meilleur encadrement pédagogique. Il y avait, en filigrane, la volonté affirmée d’améliorer la qualité de l’enseignement national. 

Du service social au business 

            Des compatriotes se sont ainsi engouffrés dans la brèche ouverte par le législateur. Mais, au fil du temps, le cercle des promoteurs réellement engagés dans la lutte contre la sous-instruction des enfants de ce pays s’est considérablement réduit, laissant à l’avant-scène une écrasante majorité de mercenaires et aventuriers propriétaires d’écoles, d’instituts supérieurs et d’universités privés.

            Vingt-cinq ans après, le bilan du partenariat Etat-privés est largement négatif. La République Démocratique du Congo croule sous le poids des « ligablos » transformés en écoles maternelles, primaires et secondaires, ainsi qu’en établissements d’enseignement supérieur et universitaires. Le business a tellement pris le pas sur l’idéal de la formation que des inquiétudes sérieuses sont exprimées par les parents au sujet de l’avenir commun. Quel Congo allons-nous bâtir avec des diplômés du primaire, du secondaire et de l’université qui présentent des tares incurables en matière de culture générale, de maîtrise des matières et techniques de leur filière de formation, de l’expression orale et écrite française ? L’écolier, l’élève et l’étudiant congolais ne répondent manifestement plus aux standards internationaux de l’éducation. La preuve en est que la majorité d’universités occidentales obligent les  diplômés d’Etat (bacheliers) de la RD Congo à reprendre la dernière année du cycle secondaire avant l’entame de leur « carrière universitaire ». Le doute est donc épais au sujet de la qualité de l’enseignement national congolais. 

Le palliatif de Mashako

            Face aux flux de diplômés d’Etat à la formation douteuse qui frappent aux portes des universités et instituts supérieurs et qui échappent le plus souvent au travail de filtrage, le ministre de l’Enseignement Supérieur et Universitaire, Léonard Mashako Mamba, a décidé de généraliser les tests d’entrée en 1ère année de graduat et en 1ère licence ou 1ère an,ée de doctorat. La noble intention du patron de l’ESU est d’éradiquer la médiocrité qui tend à gangrener le secteur des instituts supérieurs et universités.

            Pour nombre d’observateurs, Léonard Mashako propose là un palliatif face à un mal qui requiert une thérapie de choc, à appliquer à un autre niveau de l’organisme malade.  En termes clairs, la RDC a l’impérieux devoir de réhabiliter l’école primaire, source de toutes les déficiences intellectuelles et morales qu’affiche l’enfant congolais au secondaire et à l’université. 

Actions urgentes de sauvetage

            Pour sauver le système éducatif congolais, il faut attaquer le mal à la racine, plus précisément au niveau de sa fondation qu’est l’école primaire. Ici, l’idéal devrait être de revenir aux standards de formation laissés par l’administration coloniale belge, lesquels ont survécu pendant la Première République, avant d’être balayés par le régime des essais-erreurs de la Deuxième République, sur fond de corruption généralisée.

            S’il y a une volonté réelle de  changer la physionomie de l’école congolaise, elle devrait se traduire par la prise en charge de ses responsabilités par l’Etat, notamment en mettant le maître d’école dans des conditions sociales et de travail compatibles avec son lourd sacerdoce. Un maître affamé n’a pas de morale à défendre. Il est la proie facile de l’écolier et de son parent, qui assure sa survie au quotidien.

            Le maître d’école doit aussi répondre au profil de pédagogue chevronné, comme il y a 40 ou 50 ans. Aujourd’hui, l’école primaire est envahie par des chômeurs déguisés, certes porteurs d’un diplôme, mais sans attache avec l’enseignement. Tous les diplômés d’Etat ayant échoué à l’université ou incapables de se lancer dans des études supérieures ou encore à la recherche d’un emploi de transition avant de trouver mieux prennent le raccourci de l’école primaire.

            La politique actuelle de construction et de réhabilitation des infrastructures scolaires par le gouvernement, en partenariat avec des gouvernements étrangers ou des organismes internationaux, devrait être accélérée, de même que celle consistant à doter les écoles, les maîtres et les écoliers des matériels didactiques indispensables à la transmission des connaissances.

            La gratuité tant rêvée de l’enseignement élémentaire en RDC exige de redevenir rapidement réalité, afin d’alléger le fardeau éducatif des parents. La distribution gratuite des manuels, cahiers, crayons, gommes, stylos, touches, ardoises, encriers, encres – considérée comme un rituel sacré en début d’année scolaire sous les régimes colonial et Kasa-Vubu – paraît aujourd’hui comme un fait de légende.

            Les contrôles pédagogiques, si réguliers dans un passé lointain, ont versé dans l’épisodique. Le laisser-aller est tel que de nos jours, un écolier peut changer chaque année d’école, passer de classe sans réussir, jusqu’à la tombola de l’examen d’Etat. L’enfant congolais est désormais comparable à un petit génie, hors de portée de l’échec scolaire. Grâce à la pratique de la corruption généralisée, il est capable de survoler les cycles maternel, primaire et secondaire sans accroc, « achetant » au passage cotes d’excellence et bulletins. L’agrément des écoles  privées devrait cesser de faire l’objet de clientélisme, de tribalisme, de régionalisme.

            Au bout du compte, les instituts supérieurs, les universités et surtout le marché de l’emploi accueillent des diplômés incapables de justifier leur passage par un banc de l’école ou un auditoire. Le génocide intellectuel est là, sans crier gare.                                  

Kimp.

 

 

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