«L’affaire Chebeya, un crime d’Etat ?»: plongée dans les entrailles de la justice congolaise

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Floribert Chebeya, militant congolais des droits de l’Homme et président de l’ONG «La Voix des sans voix», est retrouvé assassiné sur la route de Matadi, à 30km de Kinshasa en juin 2012. Pour le réalisateur belge Thierry Michel, c’est «le crime de trop». Il attrape sa caméra et un avion pour nous donner, plus d’un an et demi et un procès plus tard, «l’Affaire Chebeya, un crime d’Etat?», palpitant et poignant documentaire sur une justice balbutiante qui entraîne le spectateur dans les entrailles de la République démocratique du Congo d’aujourd’hui.

Se lancer dans ce film (mercredi sur les écrans en France) a été «émotionnel et instinctif», raconte Thierry Michel. Déjà bouleversé par plusieurs assassinats de journalistes et militants des droits de l’Homme dans cet ex-Zaïre chaotique qu’il met en films depuis plus de vingt ans, il s’insurge contre un acte «maquillé en sordide crime sexuel» et invoque «le plus grand respect» pour sa victime, «un homme qui n’est d’aucune caste, un vrai défenseur des droits de l’Homme jusqu’au bout».
Le réalisateur, entre autres, de «Mobutu, roi du Zaïre», «Congo River» et «Katanga Business», pensait pourtant «avoir plus ou moins fini le cycle. Et puis il y a eu la mort de Chebeya… Et voilà, je n’ai jamais fini avec le Congo», confie-t-il à l’Associated Press.
 
Abordant pour la première fois le thème de la justice, il dresse un impressionnant portrait, hallucinatoire et surréaliste, d’une justice militaro-politique au berceau. Le Festival international du film des droits de l’Homme de Paris ne s’y est pas trompé, lui décernant le 13 mars son Grand prix du Jury (catégorie dossiers et grands reportages).
«Le spectateur devient témoin direct de la duplicité des accusés (…), des ambiguïtés de l’accusation et des multiples obstacles posés à la défense des parties civiles, en bref de toutes les difficultés auxquelles est confrontée la justice dans un Etat fragile», a noté le jury dans son communiqué.
Ledit spectateur s’accroche donc à son fauteuil, face à une réalité plus forte que n’importe quelle fiction. La mise en scène sordide de la mort de Chebeya a très vite fait long feu et les prévenus au procès sont tous des policiers: le militant a été vu vivant pour la dernière fois dans les locaux de l’Inspection générale de la police, où il avait rendez-vous avec son chef, le général John Numbi, à l’époque un des hommes forts du régime de Kabila fils.
 
Le film «de procès» est un genre cinématographique à part entière, souvent haletant. Bien qu’en version documentaire, il atteint ici des sommets tant les personnages sont puissants et la dramaturgie digne d’une «tragédie antique, quasi-shakespearienne», selon les termes de son auteur: «Tous les personnages sont campés, c’est un jeu de rôles (…) un grand théâtre».
Campé, le collectif des avocats de la partie civile, soudés autour de l’ample Joseph Mukendi, bâtonnier de Kinshasa, impressionnant d’intelligence et de calme humanité.
Campée, la brochette impassible des juges militaires, filmés dans leur réserve galonnée. Campée, celle d’en face, cinq accusés eux aussi en uniforme, du colonel de la police aux jeunes soudards, seconds couteaux malhabiles, car les principaux auteurs présumés sont en fuite…
 
Campé, surtout, John Numbi. Bien que suspendu de ses fonctions, il est lui épargné par la justice, la cour n’ayant pas pouvoir de faire comparaître un si haut gradé. Son audition, comme simple «renseignant» mais avec l’arrogance et le regard des hommes sûrs de leur impunité, n’en fait pas moins froid dans le dos. Un des -nombreux- moments forts du film.
Des funérailles de Chebeya au verdict du procès en passant par l’enquête, on suit nombre d’autres d’acteurs du drame: des prêtres éclairés qui tiennent un discours de justice et de démocratie. En contrepoint, des ministres plus langue de bois que nature…
 
Et, bien sûr, les familles, principalement deux femmes puissantes: Annie Chebeya, la veuve de Floribert, et Marie-Josée Bazana, celle de Fidèle, son chauffeur. Car l’assassinat n’a pas fait qu’une seule victime: le chauffeur de Chebeya est porté disparu, son corps n’a jamais été retrouvé, et sa veuve se sent laissée pour compte, car un chauffeur, ça n’est pas quelqu’un d’important…
A la douleur de la perte, pour Marie-Josée Bazana, vient donc s’ajouter celle de l’injustice sociale et du deuil impossible: après le temps du film, aujourd’hui encore, désormais depuis son exil français, elle réclame, inlassablement, digne telle une cariatide, qu’on lui rende les restes de son époux.
Pendant tout le procès, le président du tribunal laissera le réalisateur filmer, quoi qu’en pense le ministère, et la pression internationale se faire. «Même au sein de l’appareil militaro-policier il y a des contradictions», note Thierry Michel.
 
Car cette justice qui tente de se faire prononce au bout du compte des lourdes peines, dont quatre condamnations à mort. L’appel court. On en est toujours là aujourd’hui.
Les films de Thierry Michel sont des bombes à fragmentation lente. En filigrane, c’est donc toute la complexité du Congo-Kinshasa d’aujourd’hui qui émerge de celui-ci. «Quand les gens disent: ‘c’est pire qu’avant, c’est la tyrannie’ (…), c’est la mémoire qui est défaillante: du temps de Mobutu il n’y aurait pas eu de procès et je n’aurais pas pu le filmer», note le cinéaste. Tout en estimant que si les Congolais «ont avancé, aujourd’hui ils reculent, c’est une évidence».
Pour l’instant, son nouveau film, pas encore sorti au Congo, est d’ores et déjà «un peu porte-drapeau, porte-parole». Hommage à un homme intègre, il a aussi le mérite de déclencher maints débats, souvent houleux: sur la justice, nationale et/ou internationale, sur l’Etat de droit et la raison d’Etat… L’affaire Chebeya n’est pas finie.
 
AP
 
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