Kinshasa : quand le ministre de la Justice tient audience

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Le ministre de la Justice organise des audiences publiques au cours des journées «portes ouvertes», pour recevoir les doléances de la population. Si celle-ci s’en satisfait, les magistrats, souvent mis en cause, admettent difficilement ces interventions.
 
Depuis novembre 2011, chaque vendredi, installés sous des tentes bleues érigées sur l’esplanade du Palais de justice à Kinshasa/Gombe, le ministre de la Justice et ses conseillers écoutent attentivement des doléances entourés d’une foule nombreuse. « A la mort de mon mari en 1993, des sbires du pouvoir m’ont ravi la parcelle familiale. J’ai amené ce dossier au parquet, mais il a toujours été classé sans suite. En 2009, j’ai payé 480 000 Fc au tribunal de grande instance de Ndjili pour qu’on tranche cette affaire, mais rien n’a été fait… », se plaint Marie-Josée K. devant micros et caméras lors de l’audience publique du 20 avril 2012.
Selon Guy Mukendi, conseiller chargé de la communication auprès du ministre sortant de la Justice, cette initiative est due aux plaintes de la population, qui dénonce de plus en plus certaines décisions judiciaires jugées « iniques ». Elle se plaint aussi souvent des lenteurs administratives dans le traitement des dossiers. Lenteurs qui seraient entretenues pour des motifs inavoués… Entre novembre 2011 et avril 2012, le ministère de la Justice a ainsi organisé 20 Journées portes ouvertes. Lors de la dernière séance, le ministre de la Justice a remis 27 courriers à certains plaignants. Ces correspondances portaient globalement sur des questions liées à la lenteur des procédures devant les juridictions et à la réhabilitation des personnes déguerpies abusivement de leurs domiciles. 
 
Tollé chez certains magistrats
 
Y a-t-il atteinte à la séparation des pouvoirs (en l’occurrence entre exécutif et judiciaire) garantie par la Constitution ? Le conseiller chargé de la communication précise le sens de cette démarche : « Le ministre ne se substitue pas aux cours et tribunaux, dit-il. Il écoute les doléances et oriente. S’il y a nécessité, il demande, à travers des correspondances, au procureur d’accélérer l’examen des dossiers. Le but poursuivi, c’est de briser le trafic d’influence et les abus de pouvoir des autorités envers la population démunie», ajoute-t-il.
Tollé chez les agents de l’ordre judiciaire. Chez les magistrats particulièrement. Certains dénoncent une pratique qui les expose aux gémonies populaires. «Bien qu’il y ait des défaillances de certains d’entre nous, notre crainte est de voir la passion prendre le dessus sur la raison», critique Patrick Kamanda, juge au tribunal de grande instance de la Gombe. Il redoute que ce type d’audiences publiques ne donne lieu à des dénonciations calomnieuses, des citations abusives des noms, des règlements de comptes de la part des plaignants qui n’auraient pas obtenu gain de cause.  
 
Soulagement chez les plaignants
 
Pour Me M.B., avocate au barreau de Matete, ces journées contribuent à enfoncer davantage dans la boue la réputation de la justice. « Je crains que cette solution ne verse dans le populisme aveugle et ne fasse le jeu des politiques », argumente-t-elle. D’après un magistrat qui a requis l’anonymat, la démarche n’est pas illégale, puisque le ministre de la Justice ne prend, dans ce cas, aucune décision. « Le parquet peut recevoir des instructions du ministre, mais pas les juges », explique-t-il.
Des plaignants qui ont défilé lors de ces audiences publiques, pauvres pour la plupart, se présentent comme des victimes d’une justice faite pour les plus forts, les puissants. Beaucoup, parmi eux se sont sentis soulagés. L’un d’eux, victime d’un accident de circulation causé par le véhicule d’un puissant groupe commercial, a salué des deux mains l’implication du ministre dans ce dossier. « C’est grâce à son appui que cette entreprise a pris en charge les soins médicaux lors de mon hospitalisation après cet accident », affirme-t-il.
 
Tshieke Bukasa (Infosud/Syfia/RCN)
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