Katangais et Kasaïens : gare aux démons du passé !

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La députée nationale Dominique Munongo, princesse des « Bayeke », a lancé, il y a une dizaine de jour, à partir d’un plateau de télévision, un pavé dans la mare déjà fort troublée de l’espace politique et social congolais. L’idée de stigmatiser la ruée des Kasaïens vers le Katanga aurait pu ne pas trop choquer n’eut été l’existence d’un lourd contentieux entre ces deux entités ethniques de la République Démocratique du Congo. S’agissant plus précisément de l’histoire immédiate entre Katangais et Kasaïens, les stigmates de l’épuration ethnique qui furent victimes les seconds sous le gouvernorat de feu Kyungu wa Kumwanza entre 1992 et 1993 sont loin de quitter la mémoire collective kasaïenne.

         En martelant que les Kasaïens devraient apprendre à rester chez eux, au motif que les terres katangaises étouffaient à la suite leur invasion, l’honorable Munongo a donné la nette mais triste impression de remuer le couteau dans de nombreuses plaies, en relayant un discours teinté de haine tribalo-ethnique, déjà entendu sous le « règne » de deux défunts leaders séparatistes Katangais, à savoir Jean Nguz-a-Karl-I-Bond, dans son étoffe de Premier ministre, et Gabriel Kyungu wa Kumwanza, dans celle de gouverneur de l’ex-province du Shaba. C’est, d’un certain point de vue, un appel implicite à une nouvelle vague d’expulsion des populations kasaïennes du Grand Katanga, avec son corollaire de dérapages de triste mémoire.

            Ce qui dérange le plus dans l’affaire est que des acteurs politiques, du Katanga comme d’ailleurs, sont en train de lui apporter une caution morale qui trouble les esprits. C’est à se demander si Dominique Munongo ne serait pas la locomotive qui tracte le vieux rêve des Katangais de couper le cordon ombilical qui les lies au Congo démocratique. D’aucuns s’inquiètent, dans le microcosme politique congolais comme au sein de l’actuelle équipe gouvernementale, de la propagation d’un discours de nature à hypothéquer la cohésion nationale et embraser le pays. Car chaque Congolais a un « chez soi » et si personne ne veut voir un « étranger » sur ses terres, c’en est fini du vivre-ensemble, de l’unité nationale dans la diversité politique et culturelle, de l’unité géographique, de l’autorité de l’Etat, de la coexistence pacifique entre tribus et ethnies de la République, des chances de reconstruction d’une Nation forte et prospère au cœur de l’Afrique.

         Les démons du passé sont-ils de retour ? La question est posée à tous et à personne. Hormis le passif entre Katangais et Kasaïens lié à ce que ces derniers continuent de considérer comme un génocide perpétré par les premiers contre leurs pères, mères, frères et sœurs il y a une trentaine d’années, l’histoire du pays est riche d’épisodes ayant fait couler le sang entre ses filles et fils, provoqué des divisions entre tribus et ethnies, cassé des unions matrimoniales, détruit des clans et des familles, etc.

La géopolitique et sa territoriale des originaires

         Selon une analyse des politiciens des années ’90 baignant dans la mare du « mobutisme », la gestion des provinces, districts, territoires et autres secteurs par des fonctionnaires non originaires auraient montré ses limites. A leur avis, chaque entité territoriale devrait être gérée par ses originaires. Ceux-ci, laissait-on entendre, étaient psychologiquement et moralement mieux disposés à promouvoir le développement de leur terroir. Largement approuvée au sein d’une classe politique dominée par des thuriféraires du Mouvement Populaire de la Révolution – Parti-Etat, l’option était traduite dans les faits par le rapatriement massif, dans leurs provinces d’origine, des gouverneurs et vice-gouverneurs, commissaires urbains, commissaires de districts, administrateurs de territoires et chefs de secteurs prestant à « l’étranger ».

         Ainsi donc, il y a une trentaine d’années, d’innocents hauts comme petits commis de l’Etat, pères et mères de famille, s’étaient retrouvés, du jour au lendemain, sommés de quitter leurs postes dans les provinces, districts, territoires et secteurs dont ils n’étaient pas originaires, pour des coins du pays dont ils étaient censés être originaires. Les mutations de postes étaient intervenues si brutalement que beaucoup avaient préféré venir squatter à Kinshasa, dans l’attente d’une hypothétique affectation dans l’administration centrale ou urbaine. Des actes de violences étaient commis sur ceux et celles qui avaient tenté de faire de la résistance, parfois au péril de leur vie. La société zaïroise venait, par là, de créer des îlots de haine entre tribus et ethnies, car beaucoup de fonctionnaire avaient perçu la territoriale des originaires comme leur exclusion de la communauté nationale.

Le phénomène Bundu

dia Kongo

         Entre 2003 et 2017, même après sa radiation comme mouvement politique et religieux depuis 2008, la secte « Bundu dia Kongo », rebaptisée plus tard « Bundi dia Mayala » a repris, à son compte, un discours autonomiste qui s’est révélé, à la longue, comme l’expression de la chasse aux non originaires dans les rouages de l’administration publique, des activités commerciales, de la propriété foncière, des cultes dans la province du Kongo Central. Sans crier gare, des miliciens du gourou Ne Muanda Nsemi, les fameux « Makesa », traquaient fonctionnaires, commerçants, propriétaires des fermes ou des terrains, pasteurs et missionnaires ayant le malheur de ne pas être originaires de la province précitée. Déniant à Kinshasa la moindre autorité à Kasangulu, Mbanza-Ngungu, Kimpese, Songololo, Luozi, Matadi, Boma, Muanda, Tshela, Lukula…, les « Makesa » se permettaient des voies de fait sur des « étrangers » qui n’avaient pas eu le temps de « dégager » ou qui estimaient ne pas se plier à leur diktat.

         L’intolérance était telle que les adeptes de Bundi dia Kongo n’hésitaient pas de s’attaquer aux forces de l’ordre et de sécurité, provoquant des morts et de blessés dans les rangs de l’armée et de la police, et subissant, au passage, des réprésailles qui se soldaient aussi par des morts et des blessés dans leurs rangs, sans compter des arrestations et condamnations judiciaires à répétition. Au plus fort de la chasse aux non originaires, le Kongo Central était devenu invivable pour ceux qui avaient du mal à voiler leurs origines « étrangères ». Naturellement, les condamnations étaient unanimes contre le discours divisionniste et tribaliste de Ne Muanda Nsemi, qui semble aujourd’hui assagi après son séjour au Centre Neuro-Psycho-Pathologique de Kinshasa, au Mont-Amba.

« Lititi mboka »

         C’est sous ce nom de code que des étudiants originaires de l’Equateur, soutenus par un commando de la DSP (Division Spéciale Présidentielle) venu de Kinshasa, avait fait coulé le sang, en mai 1990, sur le campus de l’Université de Lubumbashi, sous prétexte qu’un étudiant originaire de ladite province avait été molesté et jeté dans une fosse, par ses camarades d’autres provinces pour y subir le supplice du collier mais sauvé de justesse. La principale charge retenue contre ledit étudiant était sa casquette cachée de « mouchard », entendez informateur des services de sécurité à la solde du dictateur Mobutu, qui redoutait les mouvements de révolte dans les sites universitaires du pays.

         Des bilans controversés avaient circulé à l’époque, lesquels faisaient état de plus d’une centaine d’étudiants exécutés par les éléments de la DSP, qui avaient fait le tour des homes et chambres en une nuit. « Lititi mboka » était le code secret communiqué aux étudiants originaires de l’Equateur pour leur permettre d’être épargnés par le commando. Face à la réprobation nationale et internationale de ce qui avait été qualifiés de « massacre des étudiants de l’Université de Lubumbashi », Mobutu avait dû organiser une parodie de procès, qui avait abouti à la condamnation, à cinq ans de prison, de Louis Koyagialo Ngbase te Gerengbo, alors gouverneur de la province du Shaba, ainsi que des responsables locaux de l’armée et de la sécurité, tous originaires de l’Equateur, accusés d’avoir planifiés l’opération « Lititi mboka ». Mais, tout le monde avait compris qu’il s’agissait des boucs émissaires pour sauver un pouvoir décadent, vomi à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Le système de « quota » dans l’enseignement supérieur et universitaire

Sous prétexte que les étudiants des deux Kasaï étaient en surnombre dans les universités et instituts supérieurs du pays et que l’ex-Zaïre courait le risque d’être régenté par une élite provenant d’une seule éthnie, Mobutu avait décidé, au début des années ’70, d’instaurer le systéme des quotas dans le recrutement des diplômés du cycle  secondaire. Concrètement, un nombre prédéfini de places était réservé d’office aux originaire de chacune des huit régions (provinces) du pays, Kinshasa exclue, à l’entrée non seulement dans chaque université et institut supérieur du pays mais aussi par faculté. Pour prendre un cas précis, à la création de l’ISTI (Institut des Sciences et Techniques de l’Information), en 1973, un quota de 4 places était attribué à chacune de 8 « régions » de la République. En principe, après le concours d’entrée, auquel avaient participé plus de 900 candidats, la première année de graduat devait accueillir 32 étudiants. Mais la région du Shaba n’ayant présenté aucun candidat au concours d’entrée, son quota était tombé en annulation, ce qui avait finalement plafonné la première promotion à 28 étudiants.

         C’est dire que nombre de diplômés du secondaire de Kinshasa, qui avaient jusque-là une notion superflue de la « tribu »,  étaient choqués de constater, au moment d’entamer leurs études supérieures et universitaires, qu’il y avait une barrière tribale face à leur futur cursus académique. De brillants finalistes du secondaire, lauréats avec des cotes supérieures à 70 % ou 80 % avaient vu leur « carrière » académique brisée par le système des quotas. Beaucoup maudissaient leur appartenance à une tribu et ou à une ethnie toujours en surnombre dans les « classes » de recrutement.

Les affaires des « enveloppes » dans l’armée

         Après les procès des coups d’Etat montés et manqués contre Mobutu en 1975 et 1978, mais aussi suite à la « Guerre du Shaba » en 1978, Mobutu avait finalement décidé d’opérer dans l’armée une épuration, laquelle était dirigée contre des officiers et soldats majoritairement originaires des deux Kasaï, auxquels étaient associés des « traitres » minoritaires du Kongo Central et du Bandundu. Des « enveloppes » leur étaient remises à la ronde, dans leurs unités, pour signifier leur renvoi de l’armée, sans autre forme de procès. Les FAZ (Forces Armées Zaïroises) étaient ainsi débarrassés d’officiers et soldats jugés, sur la base de leurs origines ethniques et tribales comme hostiles au pouvoir en place.

Mobutu chantre de l’unité nationale ?

         Nous dirions oui, au plan du discours. Mais, dans les actes, c’est lui qui a réveillé, chez beaucoup de compatriotes, le démon du tribalisme et de l’éthnicisme. Que pouvait-on attendre d’un diplômé du secondaire exclu du cycle supérieur et universitaire du pays non pas à cause de sa médiocrité intellectuelle mais plutôt à cause de son appartenance à une tribu ou une ethnie en surnombre dans les classes de recrutement?

         Quel comportement peut-on exiger aux concitoyens victimes directes ou collatérales de l’épuration kasaïenne au Katanga, de l’opération « lititi mboka », des « enveloppes » dans l’armée, de « Bundi dia Kongo » dans le Congo d’aujourd’hui et de demain ? Comment vont-ils panser les plaies du passé si les discours de haine tribale et ethnique reviennent en force ? Si les Ne Kongo interdisent aux « « étrangers » de ne plus fréquenter « Lufu »… si les originaires font la même pour les « étrangers » qui vont chercher leur « fufu »… si ceux de l’Equateur et la Province Orientale ferment la porte aux bateaux et baleinières en provenance de Kinshasa à la recherche du poisson frais et fumé… Si le Maniema, le Grand Kasäi se proclament « indépendants » et déclarent leurs frontières inaccessibles aux autres, quel sort pour le Grand Congo ?

                  Kimp

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