Kananga : « grand village » abandonné

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Choisi comme future capitale du pays après l’indépendance, notamment en raison de sa position stratégique au centre du pays et de ses infrastructures (bâtiments administratifs, académie militaire, routes, aéroport, écoles, chemin de fer Ilebo-Lubumbashi, etc.), la ville de Kananga, ex-Luluabourg, n’a jamais accédé à ce statut. Au fil des années et de son abandon par les pouvoirs publics, sous la première comme la deuxième Républiques, cette métropole a assisté, impuissante, à sa descente aux enfers aux plans des infrastructures d’abord et des activités commerciales ensuite. Aujourd’hui, Kananga ressemble à un «
village enclavé », dont la situation s’est aggravée avec la réduction des fréquences de trains entre Ilebo et Lubumbashi, la cessation quasi-totale du trafic fluvial entre Kinshasa et Ilebo, l’impraticabilité de l’axe routier Kananga/Mbuji-Mayi, l’interminable
attente de l’achèvement des travaux d’aménagement du barrage de Katende en vue de sa desserte en eau et électricité, l’inexistence de petites et moyennes entreprises, la montée des érosions, etc.

Chaque jour qui passe, la situation va de mal en pis. Pendant 17 ans,
les Kanangaises et Kanangais ont entendu parler des « Cinq Chantiers
de la République » et de la « Révolution de la Modernité », sans en
apercevoir le moindre bout. C’était pareil pendant les 32 ans du «
mobutisme », dont la « Révolution-comparaison » était resté un slogan
creux. La plus grande insulte faite aux résidents de cette ville était
de faire passer, par-dessus leurs têtes, les câbles de la ligne à
haute tension Inga-Shaba, sans que leur soit installée une station de
conversion, afin qu’ils puissent faire connaissance avec les
merveilles de l’énergie électrique.
Des millions de Kanangaises et Kanangais, qui avaient voté
massivement pour le regretté Étienne Tshisekedi en 2011 contre Joseph
Kabila, ont jamais cessé de maudire la CENI et son ancien président,
le pasteur Daniel Ngoy Mulunda, qu’ils tiennent responsables de leurs
malheurs, pour avoir planifié des fraudes électorales qui n’ont fait
qu’aggraver leur enfer terrestre. A ce jour, il est pratiquement
interdit aux automobilistes de circuler à Kananga, les principales
artères se trouvant dans un état de délabrement à la limite du
tolérable.
Présentement, le centre de la ville est ravagé par des érosions
assassines, sans la moindre réponse du gouvernement central ou
provincial. Pendant que ses administrés broient du noir, un fils du
terroir, en l’occurrence Denis Kambayi, est accusé d’être budgétivore
car le gouvernement provincial consomme plus de 60% des recettes de la
province du Kasaï Central.
Hier jeudi 23, des jeunes du mouvement citoyen Lucha (Lutte pour le
Changement), sont descendus dans les rues de la ville pour exiger sa
démission, au motif qu’il brillerait par son incapacité à résoudre les
vrais problèmes de ses concitoyens.
En dépit des discours sur les « Cinq chantiers » développés par les
tenants du pouvoir actuel, la majorité de la population de Kananga n’a
pas accès à l’eau potable. Les ministres qui effectuent quelques rares
missions au chef-lieu du Kasaï Central prennent soins d’amener, dans
des bidons, de l’eau industriellement traitée à partir de Kinshasa.
L’électricité est une denrée extrêmement rare à Kananga. La ville
reste sans énergie électrique 21 heures sur 24. Une infime portion du
centre-ville est éclairée, de manière épisodique, entre 20 heures et
23 heures, grâce à un groupe thermique.
Hormis quelques écoles privées où on peut trouver des bancs, les
enfants des écoles publiques étudient à même le sol. Comment, dans de
telles conditions, créer des pools d’intelligences ? Des milliers de
jeunes de Kananga, sans perspectives d’avenir, ne rêvent que d’«
émigrer » vers Kinshasa, la capitale, oubliant qu’un autre enfer les y
attend. Leur adhésion massive au « phénomène Kamuina Nsapu »
s’explique en partie par l’oisiveté et le désaveu du pouvoir en place
à Kinshasa.
A 200 km de Kananga, la population du village de Masuika vit comme à
l’époque de la pierre taillée. Des familles entières sont logées dans
des maisons construites en terre battue en plein 21me siècle. Les
enfants sont généralement pieds nus et sans vêtements. Le spectre de
la pauvreté rode partout.
Eric Wemba,
envoyé spécial

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