Hier à Oslo (Norvège) : remise du Prix Nobel de la Paix à Mukwege et Murad

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« … Mon pays est systématiquement volé avec ceux qui prétendent être
nos dirigeants. Cela fait 20 ans où, jour pour jour, je vois les
violences, je vois les bébés, les filles ainsi que femmes être
violées..C’est difficile… Au lieu de dérouler le tapis rouge pour eux,
il serait d’ailleurs mieux de mettre une ligne rouge ..», a martelé
avec colère le Dr Denis Mukwege, à l’occasion de la réception du Prix
Nobel de la Paix 2018, en compagnie de l’Irakienne Murad, hier lundi
10 décembre 2018. Connu mondialement comme «le réparateur des femmes
», ses mérites ont été reconnus après un travail de longue haleine
réalisé au profit des femmes victimes des violences sexuelles liées à
la guerre à l’Est de la République Démocratique du Congo.
Il a, à la même occasion, retracé le tableau sombre de la situation
dramatique que vivent des milliers de femmes et filles dans ce coin du
Congo. Or, depuis quelques années, la même situation est vécue dans
d’autres provinces du pays et même dans d’autres Etats comme la
République Centrafricaine, le Sud-Soudan, la Somalie, le Mali, le
Niger, le Nigeria, etc.
C’est en marge de la célébration du 70ème anniversaire de la «
Déclaration Universelle des Droits Humains » que ladite cérémonie
était organisée à la mairie d’Oslo, en Norvège.
La présidente du  Comité Nobel Norvégien, Berit Reiss-Anders, qui a
remis aux deux lauréats, Denis Mukwege et Nadia Murad, le ‘’Prix Nobel
de la Paix 2018’’déclarant en substance que : « le comité Nobel
Norvégien a décidé que le Prix Nobel de la Paix 2018 sera décerné à
Denis Mukwege et Nadia Murad pour leur lutte contre la violence
sexuelle utilisée comme arme en période de conflit armé. Leur lutte
commune peut se résumer en trois simples points: – le viol et autres
violences sexuelles sont une arme inacceptable dans tous les conflits
armés ; –le viol systématique comme élément d’une stratégie militaire
en période de conflit armé est un crime de guerre ; et les
responsables de crimes de guerre doivent être punis et leur impunité
doit cesser ».
De son côté, Nadia Murad a eu ces mots : « les responsables des
violences sexuelles et des enfants Yéridis ne sont pas toujours
condamnés. Le seul prix qui vaut : c’est la Justice et la poursuite
des criminels. Aucune récompense ne peut récompenser notre peuple.
Seules la justice et la protection peuvent garantir la paix à notre
peuple… Dire non au génocide… oui à la paix !  Non à l’esclavage … oui
à la liberté ! Non à l’exploitation des filles et des femmes … oui à
la liberté ! ».
Dorcas NSOMUE

LE MESSAGE DU DR MUKWEGE

Vos Majestés, Vos Altesses Royales, Excellences, Distingués membres
du Comité Nobel, Chère Madame Nadia Murad, Mesdames et Messieurs, Amis
de la paix, C’est au nom du peuple congolais que j’accepte le prix
Nobel de la Paix. C’est à toutes les victimes de violences sexuelles à
travers le monde que je dédie ce prix.
C’est avec humilité que je me présente à vous portant haut la voix des
victimes des violences sexuelles dans les conflits armés et les
espoirs de mes compatriotes.
Je saisis cette occasion pour remercier tous ceux qui pendant ces
années ont soutenu notre combat. Je pense, en particulier, aux
organisations et institutions des pays amis, à mes collègues, à ma
famille et à ma chère épouse, Madeleine.
Je m’appelle Denis Mukwege. Je viens d’un des pays les plus riches de
la planète. Pourtant, le peuple de mon pays est parmi les plus pauvres
du monde.
La réalité troublante est que l’abondance de nos ressources
naturelles – or, coltan, cobalt et autres minerais stratégiques –
alimente la guerre, source de la violence extrême et de la pauvreté
abjecte au Congo.
Nous aimons les belles voitures, les bijoux et les gadgets. J’ai
moi-même un smartphone. Ces objets contiennent des minerais qu’on
trouve chez nous. Souvent extraits dans des conditions inhumaines par
de jeunes enfants, victimes d’intimidation et de violences sexuelles.
En conduisant votre voiture électrique, en utilisant votre smartphone
ou en admirant vos bijoux, réfléchissez un instant au coût humain de
la fabrication de ces objets.
En tant que consommateurs, le moins que l’on puisse faire est
d’insister pour que ces produits soient fabriqués dans le respect de
la dignité humaine.
Fermer les yeux devant ce drame, c’est être complice. Ce ne sont pas
seulement les auteurs de violences qui sont responsables de leurs
crimes, mais aussi ceux qui choisissent de détourner le regard.
Mon pays est systématiquement pillé avec la complicité des gens qui
prétendent être nos dirigeants. Pillé pour leur pouvoir, leur richesse
et leur gloire. Pillé aux dépens de millions d’hommes, de femmes et
d’enfants innocents abandonnés dans une misère extrême… tandis que les
bénéfices de nos minerais finissent sur les comptes opaques d’une
oligarchie prédatrice.
Cela fait vingt ans, jour après jour, qu’à l’hôpital de Panzi, je
vois les conséquences déchirantes de la mauvaise gouvernance du pays.
Bébés, filles, jeunes femmes, mères, grands-mères, et aussi les
hommes et les garçons, violés de façon cruelle, souvent en public et
en collectif, en insérant du plastique brûlant ou en introduisant des
objets contondants dans leurs parties génitales.
Je vous épargne les détails. Le peuple congolais est humilié,
maltraité et massacré depuis plus de deux décennies au vu et au su de
la communauté internationale.
Aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies de l’information et de
la communication, plus personne ne peut dire : je ne savais pas.
Avec ce prix Nobel de la Paix, j’appelle le monde à être témoin et je
vous exhorte à vous joindre à nous pour mettre fin à cette souffrance
qui fait honte à notre humanité commune.
Les habitants de mon pays ont désespérément besoin de la paix.
Mais : Comment construire la paix sur des fosses communes ? Comment
construire la paix sans vérité ni réconciliation ?
Comment construire la paix sans justice ni réparation ? Au moment
même où je vous parle, un rapport est en train de moisir dans le
tiroir d’un bureau à New York. Il a été rédigé à l’issue d’une enquête
professionnelle et rigoureuse sur les crimes de guerre et les
violations des droits humains perpétrés au Congo. Cette enquête nomme
explicitement des victimes, des lieux, des dates mais élude les
auteurs.
Ce Rapport du Projet Mapping établi par le Haut-Commissariat des
Nations Unies aux Droits Humains, décrit pas moins de 617 crimes de
guerre et crimes contre l’humanité et peut-être même des crimes de
génocide.
Qu’attend le monde pour qu’il soit pris en compte ? Il n’y a pas de
paix durable sans justice. Or, la justice ne se négocie pas.
Ayons le courage de jeter un regard critique et impartial sur les
événements qui sévissent depuis trop longtemps dans la région des
Grands Lacs.
Ayons le courage de révéler les noms des auteurs des crimes contre
l’humanité pour éviter qu’ils continuent d’endeuiller cette région.
Ayons le courage de reconnaître nos erreurs du passé.
Ayons le courage de dire la vérité et d’effectuer le travail de mémoire.
Chers compatriotes congolais, ayons le courage de prendre notre
destin en main. Construisons la paix, construisons l’avenir de notre
pays, ensemble construisons un meilleur avenir pour l’Afrique.
Personne ne le fera à notre place.

Mesdames et Messieurs, Amis de la paix,
Le tableau que je vous ai brossé offre une réalité sinistre. Mais
permettez-moi de vous raconter l’histoire de Sarah.
Sarah nous a été référée à l’hôpital dans un état critique. Son
village avait été attaqué par un groupe armé qui avait massacré toute
sa famille, la laissant seule.
Prise en otage, elle a été emmenée dans la forêt. Attachée à un
arbre. Nue. Tous les jours, Sarah subissait des viols collectifs
jusqu’à ce qu’elle perde connaissance.
Le but de ces viols utilisés comme armes de guerre étant de détruire
Sarah, sa famille et sa communauté. Bref détruire le tissu social.
À son arrivée à l’hôpital, Sarah ne pouvait ni marcher ni même tenir
debout. Elle ne pouvait pas retenir ni ses urines ni ses selles.
A cause de la gravité de ses blessures génito-urinaires et digestives
couplées à une infection surajoutée, personne ne pouvait imaginer
qu’elle serait un jour en mesure de se remettre sur ses pieds.
Pourtant, chaque jour qui passait, le désir de continuer à vivre
brillait dans les yeux de Sarah. Chaque jour qui passait, c’était elle
qui encourageait le personnel soignant à ne pas perdre espoir. Chaque
jour qui passait, Sarah se battait pour sa survie.
Aujourd’hui, Sarah est une belle femme, souriante, forte et charmante.
Sarah s’est engagée à aider les personnes ayant survécu à une
histoire semblable à la sienne.
Sarah a reçu cinquante dollars américains, une allocation que notre
maison de transit Dorcas accorde aux femmes souhaitant reconstruire
leur vie sur le plan socioéconomique.
Aujourd’hui, Sarah dirige sa petite entreprise. Elle a acheté un
terrain. La Fondation Panzi l‘a aidée avec des tôles pour faire un
toit. Elle a pu construire une maison. Elle est autonome et fière.
Son histoire montre que même si une situation est difficile et semble
désespérée, avec la détermination, il y a toujours de l’espoir au bout
du tunnel.
Si une femme comme Sarah n’abandonne pas, qui sommes-nous pour le faire ?
Ceci est l’histoire de Sarah. Sarah est Congolaise. Mais il y a des
Sarah en République Centrafricaine, en Colombie, en Bosnie, au
Myanmar, en Iraq et dans bien d’autres pays en conflit dans le monde.
A Panzi, notre programme de soins holistiques, qui comprend un
soutien médical, psychologique, socioéconomique et juridique, montre
que, même si la route vers la guérison est longue et difficile, les
victimes ont le potentiel de transformer leur souffrance en pouvoir.
Elles peuvent devenir des actrices de changement positif dans la
société. C’est le cas déjà à la Cité de la Joie, notre centre de
réhabilitation à Bukavu où les femmes sont aidées pour reprendre leur
destin en main.
Cependant, elles ne peuvent pas y arriver seules et notre rôle est de
les écouter, comme nous écoutons aujourd’hui Madame Nadia Murad.
Chère Nadia, votre courage, votre audace, votre capacité à nous
donner espoir, sont une source d’inspiration pour le monde entier et
pour moi personnellement.
Le prix Nobel de la Paix qui nous est décerné aujourd’hui n’aura de
valeur réelle que s’il peut changer concrètement la vie des victimes
de violences sexuelles de par le monde et contribuer à ramener la paix
dans nos pays.
Alors, que pouvons-nous faire ? Que pouvez-vous faire ? Premièrement,
c’est notre responsabilité à tous d’agir dans ce sens. Agir c’est un
choix. C’est un choix:
– d’arrêter ou non la violence à l’égard des femmes,
– de créer ou non une masculinité positive qui promeut l’égalité des
sexes, en temps de paix comme en temps de guerre.
C’est un choix :
– de soutenir ou non une femme,
– de la protéger ou non,
– de défendre ou non ses droits,
– de se battre ou non à ses côtés dans les pays ravagés par le conflit.
C’est un choix : de construire ou non la paix dans les pays en conflits.
Agir, c’est refuser l’indifférence.
S’il faut faire la guerre, c’est la guerre contre l’indifférence qui
ronge nos sociétés.
Deuxièmement, nous sommes tous redevables vis-à-vis de ces femmes et
de leurs proches et nous devons tous nous approprier ce combat ; y
compris les États qui doivent cesser d’accueillir les dirigeants qui
ont toléré, ou pire, utilisé la violence sexuelle pour accéder au
pouvoir.
Les États doivent cesser de les accueillir avec le tapis rouge et
plutôt tracer une ligne rouge contre l’utilisation du viol comme arme
de guerre.
Une ligne rouge qui serait synonyme de sanctions économiques,
politiques et de poursuites judiciaires.
Poser un acte juste n’est pas difficile. C’est une question de volonté
politique.
Troisièmement, nous devons reconnaître les souffrances des
survivantes de toutes les violences faites aux femmes dans les
conflits armés et les soutenir de façon holistique dans leur processus
de guérison.
J’insiste sur les réparations ; ces mesures qui leur donnent
compensation et satisfaction et leur permettent de commencer une
nouvelle vie. C’est un droit humain.
J’appelle les États à soutenir l’initiative de la création d’un Fonds
global de réparation pour les victimes de violences sexuelles dans les
conflits armés.
Quatrièmement, au nom de toutes les veuves, tous les veufs et des
orphelins des massacres commis en RDC et de tous les Congolais épris
de paix, j’appelle la communauté internationale à enfin considérer le
Rapport du Projet « Mapping » et ses recommandations.
Que le droit soit dit. Cela permettrait au peuple congolais d’enfin
pleurer ses morts, faire son deuil, pardonner ses bourreaux, dépasser
sa souffrance et se projeter sereinement dans le futur. Finalement,
après vingt ans d’effusion de sang, de viols et de déplacements
massifs de population, le peuple congolais attend désespérément
l’application de la responsabilité de protéger les populations civiles
lorsque leur gouvernement ne peut ou ne veut pas le faire. Il attend
d’explorer le chemin d’une paix durable.
Cette paix passe par le principe d’élections libres, transparentes,
crédibles et apaisées.
« Au travail, peuple congolais ! » Bâtissons un État où le
gouvernement est au service de sa population. Un État de droit,
émergent, capable d’entraîner un développement durable et harmonieux,
non seulement en RDC mais dans toute l’Afrique. Bâtissons un État où
toutes les actions politiques, économiques et sociales sont centrées
sur l’humain et où la dignité des citoyens est restaurée.
Vos Majestés, Distingués membres du Comité Nobel, Mesdames et
Messieurs, Amis de la paix,
Le défi est clair. Il est à notre portée.
Pour les Sarah, pour les femmes, les hommes et les enfants du Congo,
je vous lance un appel urgent de ne pas seulement nous remettre le
Prix Nobel de la Paix mais de vous mettre debout et de dire ensemble
et à haute voix : « La violence en RDC, c’est assez ! Trop c’est trop
! La paix maintenant ! »
Je vous remercie.
Denis Mukwege

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