ETAT DE DROIT, ETHIQUE ET VIE PUBLIQUE

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“C’est l’autonomie de la volonté qui fonde les devoirs de l’homme envers lui-même et qui interdit à l’individu de se dépouiller soi-même du privilège qui appartient à l’être moral, à savoir, la capacité d’agir selon des principes,  c’est-à-dire, de la liberté intérieure” (E. Kant).

            Coup de tonnerre ou fonctionnement normal d’un Etat de droit? Pouvoir des juges ou indépendance de la justice? Des questions, il en pleut, depuis l’arrestation de Vital Kamerhe, le tout-puissant directeur de cabinet du président Félix Tshisekedi. Ancien kabiliste blanchi dans l’opposition, VK avait pris une part active à la campagne électorale qui avait conduit le président Fatshi à la victoire. Il s’était rallié à la candidature de Fatshi à un moment critique, pour former le ticket “Fatshivit”, mettant ainsi ses propres ambitions présidentielles entre parenthèses, pour se mettre au service de son rival, gagnant par la même occasion la sympathie de ceux, nombreux, qui doutaient de son statut d’opposant et de sa volonté de changer la société congolaise.

LE PEUPLE D’ABORD, UN PROJET ET UNE EXIGENCE

            Après avoir mouillé sa chemise pendant la campagne électorale jusqu’à la victoire finale, il allait ainsi devenir un allié incontournable aussi bien pour l’UDPS que pour le président Félix Tshisekedi. Nommé directeur du bureau du président, il devint un fervent défenseur de l’Etat de droit, c’est-à-dire, d’un Etat où les libertés fondamentales sont garanties, et où les pouvoirs publics garantissent l’expression publique des désaccords. Il affirmait, comme beaucoup de ses collègues de l’UDPS et du FCC, qu’il partageait les valeurs de la social- démocratie, et qu’il allait mettre toutes ses forces dans la balance, pour la réussite du projet de société – “le peuple d’abord” – et pour la réussite du programme présidentiel de lutte contre la pauvreté.

            Ce projet ambitionne de bâtir un état débarrassé des fléaux bien connus de corruption, d’injustice sociale, de favoritisme, de clientèlisme, des actes arbitraire, de déni de justice et de violation des libertés fondamentales. Un projet qui exige une justice impartiale pour tous, et une redistribution équitable des richesses nationales; un projet qui ambitionne de donner à tous des conditions décentes de vie, y compris un revenu décent, l’accès aux soins de santé, à l’éducation de base, à un logement décent, à l’eau potable et à l’électricité. Une société, pacifiée, solidaire, au sein de laquelle le mérite est  récompensé et l’innovation encouragée. Une société enfin, où chaque citoyen apprend à payer sa dette sociale en conformité avec nos valeurs communes.

            C’est dire combien les accusations de corruption et de détournement des fonds publics qui ont conduit à l’audition de Vital Kamerhe et à son emprisonnement provisoire, sont devenues matière à questionnement pour quiconque a suivi son parcours politique et sa profession de foi pour l’émergence d’un état de droit en RDC.

            Laissons pour l’instant de côté les implications politiques de cette mise en accusation, et concentrons-nous plutôt sur l’aspect moral de cette affaire, quand bien même nous croyons en la présomption d’innocence dont nous sommes des ardents défenseurs.

Y A-T-IL UNE MORALE SOCIALE ET UNE ETHIQUE POLITIQUE EN RDC?

            Cette affaire met en cause de nombreuses personnalités, hommes d’affaires comme mandataires publics qui se seraient rendus coupables de détournement des fonds publics qui avaient été décaissés dans le cadre du programme des 100 jours du président Tshisekedi. Un programme à vocation sociale et économique dont le sabotage est vécu à la fois comme un acte déloyal, et comme une trahison.

            Beaucoup seraient tentés de s’interroger s’il y a encore une morale sociale et une éthique politique en RDC. Croyons-nous en ce que nous disons? Comment concevons-nous notre rôle en tant que leaders et mandataires publics?

            Il y a 18 ans, l’éthique était au centre d’un concours international organisé par l’organisation mondiale des douanes. Aux douaniers du monde entier, l’OMD (organisation mondiale des douanes) avait soumis la question de dissertation suivante:  “l’éthique, quelle signification lui accordez-vous dans votre vie professionnelle?” Qu’auriez-vous écrit, au vu des événements de ces derniers jours? Comment, le politicien congolais, les mandataires des entreprises publiques congolaises, les hommes d’affaires congolais et les opérateurs économiques étrangers opérant au Congo, auraient-ils abordé une telle dissertation?

            Cette question, je le rappelle, avait été posée aux acteurs – c’est-à-dire aux agents en douanes du monde entier – et non à l’observateur. Elle s’impose aujourd’hui à quiconque acte et travaille dans le cadre d’une activité bien définie, plus spécialement dans le secteur public. En l’absence d’un cadre normatif de référence et la croyance en des valeurs susceptibles de guider nos actions vers le bien commun, comment pourrions-nous justifier nos attitudes et nos actes? Comment pourrions-nous convaincre le peuple que nous sommes dans le bon, que l’intérêt général demeure la seule boussole qui guide nos actes?

L’ETHIQUE: UNE BOUSSOLE ET UN

ENGAGEMENT

            Pour en venir à l’aspect notionnel, nous dirons, en plein accord avec Raymond Aron, que l’éthique porte sur les règles de conduite et traite des choix moraux spécifiques que les hommes sont amenés à faire dans leurs relations avec leurs semblables, dans le travail comme dans leurs missions (publiques ou privées) de tous les jours. Elle se veut à la fois une boussole, une liberté et un engagement vécus et assumés en référence constante à un code de bonne conduite. Ce code de bonne conduite exige qu’en permanence, l’intérêt général prime sur l’intérêt particulier.

            Peut-on, au vu des graves accusations qui pèsent sur nombre de mandataires publics, prétendre que l’intérêt général demeure le centre des préoccupations des hommes politiques, des mandataires publics et des hommes d’affaires congolais? Beaucoup seraient tentés d’en douter

            L’éthique est aussi perçue comme un acte de loyauté. Loyauté envers le service public que l’on a prêté serment de servir. Un douanier congolais, par example, est d’abord un fonctionnaire d’une administration publique qui a pour missions principales non seulement la perception des droits, taxes et redevances au profit de l’état, mais qui a aussi pour vocation de protéger l’espace économique national en empêchant l’entrée sur notre territoire, des produits de contre-bande, de contrefaçon et les biens prohibés. L’observance des règles d’éthique dans ces conditions, doit d’abord être perçue comme un appel à la loyauté du fonctionnaire vis-à-vis de l’administration et de l’Etat qu’il s’est engagé à servir. Cette exigence est encore plus grande pour les mandataires publics.

ETHIQUE ET CONSCIENCE INDIVIDUELLE

            Ce mot loyauté s’entend comme un appel à de nobles valeurs, comme on peut s’en rendre compte en “surfant” sur google qui affirme que c’est la “fidélité manifestée par la conduite aux engagements pris, au respect des règles de l’honneur et de la probité”.

            Les mandataires publics ont prêté serment et ont pris des engagements envers l’Etat et  le peuple congolais qui attendent d’eux en retour, un comportement loyal. Vue sous cet angle, l’éthique peut être ainsi considérée comme un élément de renforcement de la conscience individuelle qui renvoie à une exigence de conversion des mentalités et à un engagement.

            “La vraie conversion, écrit Léon Brunschvig, se définit par l’arrachement de l’esprit à l’égoïsme et à l’égocentrisme”. Raymond Aron renchérit dans ses Mémoires que “la conversion laisse à la personne la liberté de se racheter ou mieux, de transfigurer d’un coup, l’existence antérieurement vécue”. La volée de convocations et de mandats d’amener provisoires lancés par nos juges, semble montrer, sous réserve du respect de la présomption d’innocence, que le “carpedièmisme” a encore de beaux jours devant lui au sein de la société congolaise.

            Le renforcement de la conscience individuelle exige aussi un engagement. L’engagement, en matière politique, implique un acte de foi dans le service public. Croire au service public, c’est lui donner les moyens de sa politique; c’est faire en sorte que les deniers publics soient affectés non pas à des poches privées, mais à l’améioration des routes, des écoles, des hôpitaux et dispensaires, de même qu’à la sécurité et à la defense nationale. 

CORRUPTION, LE MAL ABSOLU

            Le fléau principal, n’en doutons pas, demeure la corruption. Elle engendre la conspiration du silence, encourage le traffic d’influence et bafoue l’autorité du corrompu. Elle entretient un climat de méfiance entre les acteurs en présence (entre les politiciens intègres et les politiciens corrompus) , détruit les idéaux fondateurs du service public, consacre la honte des corrompus comme stratégie de travail des corrupteurs, favorise l’enrichissement sans cause, et détruit la foi du peuple envers la politique et envers les politiciens. La corruption achète des postes de travail et des promotions; elle prive l’Etat des ressources indispensables à sa mission. Pour tout dire, elle est le mal absolu.

            L’éthique se conçoit enfin, comme un outil d’affirmation de l’appartenance à un corps de métier (Raymond Aron). Ce qui suppose l’existence des règles de déontologie et l’existence effective d’organisations capables de sanctionner tout manquement à ces règles. Peut-on, en l’état, prétendre que les professionnels de la politique forment un corps de métier? Si la réponse est non, comment pourrions-nous juger la valeur éthique de leurs actes?

Dr Hubert Kalonji Kabasele Muboyayi

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