ESU : c’est vraiment la faillite intellectuelle et logistique

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Le secteur de l’enseignement supérieur et universitaire de la République Démocratique connaît, depuis plusieurs années, une faillite intellectuelle et logistique non déclarée. Au plan intellectuel, sa descente aux enfers a commencé avec les « quotas régionaux » appliqués en matière d’inscription, sous le régime de Mobutu, au début des années ’70. Il y a eu ensuite l’agrément, en désordre, d’universités et instituts supérieurs, officiels comme privés, aux quatre coins du pays, le plus souvent sans respect des normes des infrastructures, du profil du corps professoral, des filières de formation, etc. Deux anti-valeurs inattendues se sont invitées, dans les années’80, dans les critères de contrôle des connaissances et la soutenance des travaux de fin de cycles, à savoir «les cotes sexuellement transmissibles » et « les enfants des professeurs d’abord ».

L’autre tare apparue dans la formation de l’élite, c’est l’engagement des professeurs dans les « extra muros », à savoir la présence quasi permanente dans les cabinets politiques et leurs prestations dans une multitude d’universités et instituts supérieurs. Il y a, enfin, la surpopulation estudiantine, à cause de l’inadéquation entre le boom démographique et les infrastructures d’accueil.  

1. Quotas régionaux pour les inscriptions

Au début des années’70, Mobutu et ses souffleurs du Bureau Politique du MPR (Mouvement Populaire de la Révolution) avaient estimé qu’il y avait un déséquilibre entre régions (provinces) dans la formation de l’élite de demain. Les deux Kasaï et le Bandundu, notamment, étaient accusés d’avoir plus d’universitaires que d’autres régions, plus précisément l’Equateur. Le système de quotas consistait à réserver le même nombre d’étudiants à chaque région, à l’entrée à l’université. Ce quota devait être strictement respecté même lors des tests ou concours de recrutement au niveau du 1er graduat.

            Ce plafonnement avait eu pour conséquence l’élimination avant terme, pour les études supérieures et universitaires, des diplômés d’Etat qui avaient le malheur d’être originaires des régions à forte démographie, à savoir le Kasaï Oriental, le Kasaï Occidental et le Bandundu. Cette politique d’exclusion avait réveillé, chez l’ensemble des populations de l’ex-Zaïre, un sentiment de tribalisme et de régionalisme endormi après l’épisode des sécessions, rébellions et provincettes, portant au passage un coup dur à la saine émulation entre étudiants et mettant à mal des professeurs originaires des régions intellectuellement martyrisées.

2. Universités et instituts supérieurs « ligablos »

La politique d’essaimage d’universités et instituts supérieurs publics, lancée dans les années ’80, dans le but de les rapprocher des milieux ruraux éloignés de Kinshasa, Lubumbashi et Kisangani, les trois pôles traditionnel de l’enseignement supérieur et universitaire, suivie peu après la libéralisation du secteur, marquée par la création en désordre d’établissements privés, a ouvert la voie à la naissance des « ligablos ». En effet, à la manière des « boutiques familiales », les gestionnaires d’universités et instituts supérieurs publics comme privés se sont lancés dans une politique de recrutement désordonné d’étudiants, avec pour critère principal leur capacité à honorer les frais académiques et connexes.

Transformés en fonds de commerce, les établissements de formation supérieure et universitaire ont vu leurs effectifs gonfler démesurément, avec des promotions de premier graduat comptant entre 500 et 1000 étudiants, pour des auditoires destinés à accueillir à peine une centaine, ou à la limite le double. La surpopulation estudiantine était telle qu’il est devenu courant de rencontrer des promotions de 500 finalistes en droit, économie, médecine, arts, sciences infirmières, architecture, électronique, pharmacie, relations internationales, mécanique, bâtiments, journalisme, informatique, coupe-couture, etc.

            Que peut attendre le pays d’un médecin, d’un juriste, d’un économiste, d’un ingénieur mécanicien, d’un chimiste, d’un journaliste, d’un pharmacien, d’un architecte…qui suivait les cours, par haut parleur, en dehors de l’auditoire, debout ou assis par terre ?

3. Trafic des cotes

            Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on l’écrit mais c’est la triste réalité. La cotation des étudiants a cessé d’être, depuis plusieurs années, le fruit de l’excellence et de la méritocratie mais plutôt le résultat d’un marchandage. Syllabus, travaux pratiques, interrogations, sessions, encadrement et soutenance des travaux de fin de cycle sont devenus des produits commerçables. Des réseaux fonctionnent, dans pratiquement tous les établissements de l’enseignement supérieur ou universitaire, pour le monnayage des cotes.

            Des expressions indécentes ont même vu le jour, telles que « les cotes sexuellement transmissibles », « les enfants des professeurs d’abord », « Branchement », etc. Ne pas « se connecter », c’est compromettre sa « carrière » universitaire.

4. Surpopulation estudiantine et sous-équipement

            On l’a dit plus haut, les universitaires et instituts supérieurs congolais souffrent d’une grave surpopulation. L’Université de Kinshasa par exemple, compte plus de 40.000 étudiants, alors que les structures d’accueil (auditoires, homes, laboratoires, bibliothèques, ateliers) ne lui permettent pas de recevoir plus de 10.000 apprenants. Un peu partout, la population estudiantine représente, cinq ou six fois la capacité d’accueil des structures de formation.

            Les universités et instituts publics continuent de fonctionner, pour la plupart, dans des bâtiments construits à leur création, il y a plus de cinquante ans pour certains, 40, 30, 20 ou 10 ans pour d’autres. Aucun n’offre des places disponibles proportionnelles aux demandes d’inscription.

            Quant aux équipements et matériels didactiques, ils laissent à désirer. Il y a des universités qui organisent des filières de médecine sans être attachées à une formation médicale de proximité. On rencontre aussi des centaines d’ingénieurs mécaniciens en formation qui se relayent sur un seul tacot en panne, des chimistes ou physiciens n’ayant jamais fréquenté un laboratoire, des étudiants en droit n’ayant jamais suivi un dossier dans un parquet ou un procès dans une cour ou un tribunal ; des architectes ou ingénieurs en bâtiments formés sans la moindre pratique dans un chantier ou sur une route, des étudiants en journalisme n’ayant jamais réalisé un reportage « en live », etc.

            Enfin, il y a le phénomène des professeurs tellement pris dans les extra-muros qu’ils n’ont plus le temps de se présenter devant leurs étudiants, dans un auditoire, laissant toute la charge de leurs enseignements aux chefs des travaux et assistants. On assiste aussi – et c’est malheureux – au phénomène des thèses de doctorat défendues par de futurs professeurs n’ayant jamais exercé comme assistants ou chefs de travaux. Au fil du temps, la fonction de professeur est en train de se dévaluer de manière inquiétante.

            En un mot comme en cent, l’avenir de l’enseignement supérieur et universitaire est incertain.

            Respectés et recherchés hier, les produits des universités et instituts supérieurs suscitent des doutes aujourd’hui.                   Kimp

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