Donat Mbaya, président de JED : «La détention est devenue la règle…»

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A moins d’une année des élections générales, cinq journalistes emprisonnés : la presse au Congo reprend son chemin de la croix

Au moment où la communauté  internationale célèbre la journée mondiale de la liberté de la presse et à  moins d’une année des élections générales, l’étau se resserre, lentement mais surement, sur les médias en RD Congo. A la publication du présent communiqué, Journaliste en danger (JED) a documenté 37 cas d’attaques contre la liberté de la presse pour la période allant du 1er janvier au 02 mai 2010. A la même période en 2009, JED avait enregistré 31 cas. Soit une augmentation de la pression sur les médias de l’ordre de 19 %.

Pour la sixième année consécutive, 1 reporter-cameraman a été tué à bout-portant à Béni dans la province du Nord-Kivu. A l’issue d’un procès en flagrance démarré 72 heures après le crime et clôturé 12 jours après, deux militaires des FARDC (dont un invalide blessé de guerre en repos) ont été reconnus coupables par le tribunal militaire de la garnison de Béni et condamnés à la peine de mort. Aucun aveu n’a été obtenu et les condamnés ont continué à clamer leur innocence alors que l’épouse de la victime, seul témoin oculaire, a déclaré que les hommes jugés ne ressemblaient pas à ceux qu’elle a vu cette nuit-là tuer son mari. En dépit de ces doutes et de nombreuses zones d’ombre, le tribunal militaire s’est empressé à conclure l’affaire.

La présomption de culpabilité

Les règles universelles de droit sont battues en brèche en RD Congo surtout quand il s’agit des journalistes. La détention est devenue la règle et la liberté l’exception. Tout détenteur d’une parcelle de pouvoir politique, économique ou militaire peut faire envoyer en prison un journaliste qui le dérange. Le journaliste est d’abord coupable. Il lui appartient de prouver son innocence. Ainsi, dès qu’une plainte est déposée, on arrête le journaliste.

A ce jour, cinq journalistes sont en prison sans jugement, depuis le 13 avril 2010, à Kinshasa (CPRK, Centre pénitentiaire et de rééducation de Kinshasa) et à la prison centrale de Boma dans la Province du Bas-Congo. Le premier, JULLSON ENINGA, est directeur de publication de LE JOURNAL. Il est officiellement poursuivi pour « propagande de la rébellion » pour avoir publié, en 2009, un communiqué des rebelles rwandais des FDLR. Pour cette même « faute », son média avait été suspendu sine die par le ministre de la communication et des médias.

Le second, POPOL NTULA, directeur du journal LE TONNERRE paraissant à Boma, est poursuivi pour « diffamation » à l’endroit de la Maire de la ville dont il a critiqué la gestion.  Une audience en chambre foraine à la prison centrale de Boma a eu lieu vendredi 30 avril 2010 au cours de laquelle les avocats du journaliste ont demandé une liberté provisoire.

Le 1er mai 2010, trois autres responsables de petits journaux paraissant sporadiquement à Kinshasa ont été acheminés au CPRK (prison centrale de Kinshasa) pour « escroquerie » à l’endroit du directeur général du Journal Officiel, M. Maurice Nyamugabo. RACKYS BOKELA (LE COLLECTEUR), GUY BATSHIKA (LE LAUREAT) et KING LOKOFE (LE CENTRISTE) ont été arrêtés le 27 avril 2010 dans le bureau du Directeur général du Journal Officiel au moment où ils se faisaient remettre 300 $US pour ne pas publier un article compromettant et conduit au cachot du parquet du tribunal de Grande Instance de la Gombe.

Tourner sur la place publique : un danger permanent

Plusieurs journalistes, congolais ou étrangers, ont rapporté à JED toutes les misères qu’ils subissent pour filmer les scènes quotidiennes de la rue ou les manifestations de l’opposition. Dès que le journaliste sort sa caméra et se met à tourner, il est envahi par une meute de services de sécurité en civil ou en tenue. Ces services vont jusqu’à demander un ordre de mission autorisant les journalistes congolais à tourner en public. Il s’en suit souvent la confiscation et la destruction des éléments enregistrés.

Lors de la répression brutale des manifestations pacifiques de l’opposition, les forces de l’ordre ne font pas la différence entre les manifestants et les journalistes qui couvrent l’évènement. Pour eux, interdiction d’une manifestation signifie interdiction de filmer. Samedi 24 avril 2010, EMMANUEL MPUETO, journaliste à la RTVS1, une station émettant à Kinshasa et propriété du Premier ministre M. Adolphe Muzito, a été battu et sa mâchoire dérangée sur le boulevard triomphal par quelques éléments  de la police qui  l’ont empêché de couvrir la marche pacifique de l’opposition organisée par notamment l’ECIDé (Engagement pour la citoyenneté et le développement) et l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) ainsi que l’UN (Union pour la Nation) pour commémorer le 20e anniversaire du lancement officiel du multipartisme et de la démocratie en RDC par feu le Maréchal Mobutu. Cette marche a été dispersée par les policiers qui se sont par la suite attaqués au journaliste en le tabassant et en confisquant son téléphone portable. Mpueto a été conduit à l’inspection provinciale de la police où il a été gardé, sans interrogatoire, pendant près de quatre heures. Aucun policier n’a été sanctionné pour cette bavure.

Même les travaux de construction des infrastructures exécutés par des entreprises chinoises sont « stratégiques » pour la police. Dimanche 10 janvier 2010, RAOUL BILETSHI, journaliste à INTER CONGO MEDIA, une agence de presse basée à Kinshasa et membre de l’Agence de presse internationale SYFIA, s’est vu interdire par la police nationale congolaise de prendre en image les travaux de l’agrandissement du boulevard Lumumba. C’est au moment ou le journaliste prenait des photos sur le boulevard Lumumba qu’il a été sommé  par deux éléments de la police d’arrêter. Les agents de l’ordre ont pris de force l’appareil photo et ont effacé toutes les photos prises sur ce site sous prétexte que le journaliste n’a pas reçu l’autorisation de l’OVD (Office des voiries et drainage, une entreprise publique) et qu’il y a des gens qui sont contre « les cinq chantiers » du président Joseph Kabila. Le journaliste a été libéré moyennant « une bouteille de bière », soit 1.500 Francs congolais, environ 1,5 dollars USD.

Arme de guerre et Etat  dans l’Etat

Un autre journaliste de INTER CONGO MEDIA, a été arrêté comme un gangster sur la 14ème rue à Kinshasa/Limeté par quatre éléments en civil armés de Kalachnikovs qui lui ont présenté furtivement, après insistance, un ordre de mission permanent leur donnant mandat « dans le cadre de la ‘campagne de tolérence zéro’, d’interpeller tout suspect ». DIDIER KEBONGO, a été interpellé, lundi 26 avril 2010, pendant quatre heures par les éléments de la DGRS du commissariat de la police de Kinshasa/Matete. Le journaliste convoyait des colis du journal Syfia Grands Lacs à une agence de fret. Les policiers lui ont reproché « d’expédier des journaux vers l’intérieur du pays sans l’autorisation du ministère de la Communication et des médias ». Voyant le colis destiné à la ville de Mbandaka (Province de l’Equateur) et des informations sur le Rwanda, l’un des policiers dit au journaliste : « vous ne savez pas que les journaux sont des armes de guerre ? ». Le journaliste a été libéré quelques heures plus tard après avoir été dépouillé de tout l’argent qu’il avait sur lui. Il avait été menotté et conduit au commissariat de la police/Matete où il a été déchaussé et longuement entendu sur procès verbal.

D’autres parts, au moins deux médias ont fait l’expérience de la toute puissance de l’ANR (Agence Nationale de Renseignement), un service qui n’est soumis à aucun contrôle de l’appareil judiciaire ou du parlement. Elle connaît de tout. Même des délits de presse. En province surtout, ses abus de pouvoir n’échappent à personne et sont totalement impunis. Un véritable Etat dans l’Etat.

A Kinshasa, pour avoir donné une fausse information disant qu’à l’issue du Conseil Supérieur de la défense tenu à Mbandaka après l’attaque de cette ville par les insurgés Enyeles, une commission ad hoc aurait été mise sur pieds pour dialoguer avec ces derniers, le personnel de la chaîne de télévision privée Antenne A en a fait les frais  du 10 au 13 avril 2010. ALAIN KIUKA, JEAN LOUIS MIASUEKAMA, JEAN DÉNIS BAKONGA, et DIEUMERCI NZOB, journalistes à Antenne A, ont été interpellés, après la diffusion du journal télévisé de 19 heures par l’ANR. Les quatre journalistes  ont été pris à la rédaction et conduit au bureau de l’ANR où ils ont été longuement entendus. L’un d’eux, Jean Dénis Bakonga, y a passé deux nuits avant d’être relâché. Pour clore le dossier, il a été demandé à Antenne A de faire un démenti et de sanctionner Dieumerci Nzob qui avait rédigé la nouvelle. Contacté par JED, le service de communication de l’ANR avait dit que le personnel interpelé n’était pas aux arrêts.

A Kisangani par contre, trois agents de l’ANR se sont carrément introduits, vendredi 26 février 2010, dans les studios de la RADIO LIBERTE où ils ont interrompu l’émission Académie Plus avant de procéder à l’interpellation des deux des trois invités de l’émission. Le troisième invité, membre du parti au pouvoir PPRD, n’a pas été inquiété. L’enregistrement de l’émission a été emporté. Académie Plus est un programme  quotidien de débats politiques très prisé à Kisangani. Il était officiellement reproché à l’émission « d’inciter la population de Kisangani au sabotage des institutions provinciales ». Contacté par Journaliste en danger (JED), Franck WASANGA, présentateur de l’émission et chargé des programmes à Radio Liberté, a témoigné que les trois agents de l’ANR avaient brutalement fait irruption dans le studio d’enregistrement au moment où ils débattaient du rejet, la veille, de la motion de défiance contre le gouverneur de la province orientale. Trois invités y intervenaient, notamment, M. Simon BOKONGO, responsable local du MLC (Mouvement pour la libération du Congo, parti de l’opposition), M. Augustin OSUMAKA, responsable local du PPRD (Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie, parti au pouvoir) et M. ABIBU SAKAPELA, un ancien vice-gouverneur de la Province Orientale.  

RFI : je t’aime, moi non plus

Depuis 12 mois à l’est de la RDC et 10 mois sur l’ensemble du pays, le signal FM de RFI (Radio France Internationale) est toujours suspendu sur décision du gouvernement qui accusait la radio française de mener une campagne de démoralisation des FARDC (Forces Armées de la RD Congo) engagées dans des opérations militaires  à l’est du pays. Au-delà de cette question spécifique qui a été grossie jusqu’à la démesure, il n’est un secret pour personne que RFI est un média qui dérange beaucoup de gens dans l’establishment congolais. Le record de cette suspension sur le continent en est une illustration. Toutefois, dans une interview, le 15 mars 2010 au journal LE SOFT INTERNATIONAL, le président de la République avait dit son mécontentement par rapport à ce qu’il a qualifié de « campagne contre notre pays (… ) comme si rien de bon ne se faisait ici » avant d’ajouter que « (…) d’ici peu, les choses vont se normaliser ».

Avec l’affaire RFI, le ministère de la communication et des médias avait décidé également de passer à la vitesse supérieure en renforçant les conditions d’accréditation des journalistes de la presse étrangère. Ceux-ci doivent désormais obtenir leur lettre d’accréditation avant d’obtenir leur visa d’entrée en RDC. Jusque là, le document purement administratif était demandé à l’arrivée en RD Congo. Il est devenu un acte d’engagement politique obligatoirement signé par le ministre de la communication et des médias. Bien plus, le contenu de l’accréditation se réfère  aux dispositions du code de justice militaire faisant ainsi des correspondants de la presse étrangère en RD Congo des justiciables devant les juridictions militaires en violation de la constitution de la République.

 

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