Discours de l’indépendance et leurs significations

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1. L’indépendance n’est pas un cadeau

            La situation interne du Congo et l’inquiétude belge n’a pas empêché le roi Baudouin d’atterrir à Léopoldville le 29 juin 1960. Le lendemain du 30 juin, c’est la fête, on se formule des voeux, les quartiers populaires de la capitale congolaise sont en liesse, on danse au rythme de « indépendance chacha », cette chanson de l’immortel Grand Kallé:

Refrain.

Indépendance chacha tozu e

Oh Kimpwanza chacha tubakidi

 Oh table ronde chacha bagagné

Oh Dipanda chacha tozui e.

Solo.

Assoreco na Abako

Bayokani moto moko

Na Conakat na Cartel

 Balingani na front commun

Bolikango, Kasavubu

Mpe Lumumba na Kalonji

 Bolia, Tshombe, Kamitatu

Oh Esandja, mbuta Kanza

Na M.N.C., na UGECO

Abazi na P.N.P

Na PSA African Jazz

Na Table Ronde mpe ba gagné.

Traduction: Refrain.

L’indépendance, nous l’avons conquise ! chacha Quelle joie! Oh quelle joie! L’indépendance, nous l’avons obtenue Le combat de la Table ronde Oh ! Ils l’ont remporté, chacha Quelle joie! L’indépendance, nous l’avons obtenue.

Solo.

L’Assoreco et l’Abako Comme un seul homme ont pactisé

La Conakat et le Cartel

Au sein du Front commun fraternisent

Bolikango, Kasa-Vubu

Avec Lumumba et Kalonji

Bolya, Tshombe, Kamitatu

Oh Esandja ! Oh Vieux Kanza

M.N.C. et UGECO

Abazi et P.N.P.

Avec le P.S.A., vive l’African Jazz

Ont remporté le combat de la Table Ronde

            Le « traité d’amitié belgo-congolais » vient d’être signé le 29 juin. C’est aussi la fête de la consternation, la Belgique a livré toutes les clefs de la souveraineté à une colonie confrontée à d’énormes difficultés. Le journal belge Le Peuple, dans un style romantique qui sort de ses habitudes, écrit : « Voici• le Congo au coeur de l’Afrique comme un adolescent qui vient de revêtir sa robe virile. L’intelligence éclate dans ses regards, mais il doit lire encore bien de livres ». Bien sûr, il doit lire ; mais si juridiquement, la Belgique a conduit les populations congolaises à leur indépendance, sociologiquement ce phénomène est bel et bien le résultat d’une conquête entreprise par les Congolais eux-mêmes, par le biais de leurs leaders et en particulier par P. Lumumba.

 L’émancipation du Congo s’est réalisée moyennant conjugaison de plusieurs forces intervenues et dans les milieux des colonisés, le cas des leaders congolais, et dans les milieux étrangers en Belgique même et dans d’autres pays; le cas des colonies françaises peut être cité. Ces forces ont modifié l’équilibre des forces entre le Congo et la Belgique.

Les émeutes du 4 janvier 1959, tout le comportement des Congolais après les événements, les prises de parole des leaders congolais, particulièrement P. Lumumba, l’arrestation de ce dernier, l’opinion belge elle-même ont forcé la Belgique coloniale à se débarrasser de « sa chère colonie ». Ce sont des facteurs qui ont secoué l’équilibre de l’alliance : Administration, Capitale et l’Eglise. Ceci est plus conforme à la vérité sociologique.

Le monologue paternaliste belge fut confronté aux aspirations des masses congolaises qui estimaient que la décolonisation était leur conquête. Leur refuser le bénéfice de cette conquête aurait signifié, à leurs yeux, la mauvaise volonté des Belges. Pour un P. Lumumba, par exemple, plus que la liberté, importe la conquête de la liberté qui, seule, peut rendre aux Congolais le sentiment de leur dignité d’homme. Cette dignité, on l’a vue dans toutes les prises de parole de P. Lumumba, ne réside pas dans l’amélioration des conditions extérieures des Congolais, ni dans les formes des relations’ humaines, ni même dans le droit à l’autodétermination et à l’indépendance, mais dans la rupture radicale du colonisé avec sa condition. Non! L’indépendance n’était pas un« cadeau» de la Belgique aux Congolais.

            Le Congo se trouve au coeur de l’Afrique, fier de danser « l’indépendance tchatcha » même s’ « il doit lire encore beaucoup de livres ». Son Hymne de l’indépendance devient sa chanson patriotique. Essentiellement anticolonialiste et foncièrement nationaliste, l’Hymne traduit l’élan pour l’avenir et la ferme volonté des Congolais de prendre en main leur destin. Ecoutons:

« Débout Congolais, unis par le sort, unis dans l’effort pour l’indépendance.

Dressons nos fronts, longtemps courbés,

Et pour de bon prenons le plus bel élan

Dans la paix.

O peuple ardent, par le labeur,

Nous bâtirons un pays plus beau qu’avant

Dans la paix.

Citoyens, entonnez, l’hymne sacré de notre solidarité,

Fièrement, saluez l’emblème d’or de notre souveraineté

R/Congo

Don béni,

R/Congo

Des aïeux,

R/Congo

O pays

R/Congo

Bien aimé

R/Congo

Nous peuplerons ton sol et nous assurerons ta grandeur

Trente juin O doux soleil

Trente juin du trente juin

Jour sacré sois le témoin, jour sacré de l’immortel Serment de liberté

Que nous léguons à notre prospérité

Pour toujours!

–  Le discours du roi Baudouin

            «Nous reconnaissons avec joie et émotion votre indépendance ».

            Pour le roi des Belges, « l’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’oeuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continu avec persévérance par la Belgique (…). Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations, ensuite, pour rapprocher les unes des autres des ethnies qui, jadis ennemies, s’apprêtent à constituer ensemble le plus grand des Etats indépendants d’Afrique ( …).

            En ce moment historique, notre pensée à tous doit se tourner vers les pionniers de l’émancipation africaine et vers ceux qui, après eux, ont fait du Congo ce qu’il est aujourd’hui. Ils méritent à la fois notre admiration et votre reconnaissance car, ce sont eux qui, consacrant tous leurs efforts et même leur vie à un grand idéal, vous ont apporté la paix et ont enrichi votre patrimoine moral et matériel (. . .).

            Lorsque Léopold II a entrepris la grande oeuvre (.. .) il ne s’est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur (.. .).

            En face du désir unanime de vos populations, nous n’avons pas hésité à vous reconnaître dès à présent cette indépendance.

C’est à vous Messieurs, qu’il appartient maintenant de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance.

            Votre tâche est immense, et vous êtes les premiers à vous en rendre compte. Les dangers principaux qui vous menacent sont: l’inexpérience des populations à se gouverner, les luttes tribales, jadis, ont fait tant de mal et qui, à aucun prix, ne doivent reprendre l’attraction que peuvent exercer sur certaines régions des puissances étrangères prêtes à profiter de la moindre défaillance (…).

            Ne compromettez pas l’avenir par des réformes hâtives, et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique tant que vous n’êtes pas certains de pouvoir faire mieux (…).

N’ayez crainte de vous tourner vers nous. Nous sommes prêts à rester à vos côtés pour vous aider (. ..).

Mon pays et moi-même, nous reconnaissons avec joie et émotion que le Congo accède ce 30 juin, en plein accord et amitié avec la Belgique, à l’indépendance à la souveraineté internationale.

            Que Dieu protège le Congo.

C’est clair, le roi a été bref dans son propos. Il a dressé une pensée pieuse à ses prédécesseurs, tuteurs, avant lui, du Congo et d’abord à Léopold II, le fondateur qui est venu « non pour prendre ou dominer », mais pour « donner et civiliser ».

– Le discours de J. Kasa-Vubu

« Reconnaissance à la Belgique ».

Avant toute chose, je voudrais vous exprimer ici, avec émotion, la reconnaissance que nous ressentons envers tous ces artisans obscurs ou héroïques de l’émancipation nationale (…)

La Belgique eut la sagesse de ne pas s’opposer au courant de l’histoire (…)

Nous saurons également dans tout le pays, développer l’assimilation de ce que quatre-vingts ans de contact avec l’Occident, nous a apporté de bien : la langue qui est l’indispensable outil de l’harmonisation de nos rapports, la législation qui, insensiblement, a influé sur l’évolution de nos coutumes diverses et les a lentement rapprochées, et enfin et surtout la culture (…) aussi ce contact de la civilisation chrétienne et les racines que cette civilisation a faites pousser en nous, permettront au sang ancien revivifié, de donner à nos manifestations culturelles une originalité et un éclat tout particulier (…)

2. Ce que Kasa-Vubu n’a pas dit

Voici le texte de la partie du discours de J. Kasa-Vubu que celui-ci n’a pas prononcé, semble-t-il, à la demande de PM Lumumba, tel qu’on peut le lire dans le Peuple du 1er juillet 1960 :

            La présence de votre auguste Majesté aux cérémonies de ce jour mémorable, constitue un éclatant et nouveau témoignage de votre sollicitude pour toutes ces populations que vous avez aimées et protégées. Elles sont heureuses de pouvoir  dire aujourd’hui à la fois leur reconnaissance pour les bienfaits que vous et vos illustres prédécesseurs, leur avez prodigués et leur joie pour la compréhension dans laquelle vous avez rencontré leurs aspirations.

            Elles ont reçu votre message d’amitié avec tout le respect et la ferveur dont elles vous entourent et garderont longtemps dans leur coeur les paroles que vous venez de leur adresser en cette heure émouvante.

            Elles sauront apprécier tout le prix de l’amitié que la Belgique leur offre et elles s’engagent avec enthousiasme dans la voie d’une collaboration sincère.

            Messieurs les représentants des pays étrangers, vous avez bien voulu partager nos joies et vous nous avez fait l’honneur de venir nombreux célébrer avec nous ces journées historiques (…).

            Vous qui voyez autour de vous l’immense enthousiasme qui s’est emparé de toute la nation, vous qui sentez notre désir de réussir et de bien faire, je vous demande de faire connaître au monde, cette image pleine d’espoir que vous emporterez du Congo et qui est sa vraie image.

            Je proclame au nom de la nation la naissance de la République du Congo.

– Le discours de P. Lumumba

« Couronnement de la lutte pour la liberté »

… Nul Congolais digne de son nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle (l’indépendance) a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos  forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes car, ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force.

            … en quatre-vingts ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

            Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaire qui ne nous permettait ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu des ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres (…).

            … nos terres (ont été) spoliées au nom des textes prétendument légaux… La loi n’étant jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres.

(Qui oubliera) « Les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses : exilés dans leur propre pays, leur sort était vraiment pire que la mort même (…).

            (Qui oubliera) « Les fusillades où périrent tant de nos frères ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation.

            Tout cela est désormais fini (…) ensemble, mes frères, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la prospérité et à la grandeur (…)

 Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre du rayonnement de l’Afrique tout entière (. . .).

            … Ne reculez devant aucun sacrifice ….

Voici un discours qui résume admirablement bien les sentiments du jeune peuple congolais. Il est tombé dans les oreilles coloniales comme un« cri de guerre blasphématoire », comme l’écrit Ludo Martens (p. 88). Prononcer ces mots-là, sur ce ton-là, c’était signer ‘son propre arrêt de mort. La suite des événements nous démontrera qu’il y a .des textes et des paroles que l’impérialisme ne pardonne jamais.

            P. Lumumba, comme l’imite A. Césaire dans Une saison au Congo (p. 28), a au fait, parlé « aux oubliés, à ceux que l’on déposséda, que l’on frappa, que l’on mutila, à ceux à qui on crachait au visage, aux peuples de « boys ». A ceux qui ont enduré toutes les souffrances, à ceux qui ont bu toutes les humiliations, à ceux qui ont lutté cinquante ans… à ceux qui peuvent dire aujourd’hui : « nous avons vaincu et notre pays est désormais entre les mains de ses enfants ». P. Lumumba voulait dire aux Congolais qu’ »aujourd’hui est un jour grand. C’est le jour où le monde accueille parmi les nations », le Congo, notre mère et surtout le Congo, notre enfant… ».

            Le discours de PM Lumumba, nous étions témoins, était un langage qu’un « Nègre » n’avait encore osé tenir. Sur un accent de fierté et de volonté inébranlable de libération, son auteur avait rencontré le vibrant désir d’indépendance congolais.

            Qui a aidé P. Lumumba à confectionner un discours aussi costaud ? Kashamura, ancien Ministre de l’information du   gouvernement révèle en répondant à une interview qu’il a accordée à Lussamaki Okita du journal Forum des As n° 472 du 1er  au 2 juillet 1995.

« ( … ) Diallo Telli, envoyé du Président Sekou Touré pour le représenter aux festivités de l’indépendance, assisté de Tibou Toun Karra, Ambassadeur de Guinée à Léopoldville, a fait la mouture du discours. Lumumba, secondé par F. Moumié, Joseph Mbuyi et Jacques Lumbala, a fait de profondes retouches. Enfin, je lui ai fourni une documentation solide sur les écrivains et les pamphlétaires britanniques scandinaves et français dénonciateurs des atrocités de Léopold Il au Congo. Casernent, Morel, Soblejen, Conrad, Charles Péguy, ami de Jaurès en sont les plus célèbres ». Mais P. Lumumba lui-même, selon ce que son collaborateur Mabika Kalanda nous disait, avait une capacité étonnante d’écoute, d’observation et de concentration. Il aimait les «lectures électriques» qui lui avaient permis d’aiguiser sa sensibilité et son intuition. Il comprenait vite et saisissait parfaitement l’enchaînement des causes et des effets. Il pouvait se détacher et se projeter dans le futur tout en sentant venir les événements. Et une fois au milieu de ceux-ci, il aimait le mot juste pour catégoriser les hommes en les qualifiant eux  et leurs actions. A la redécouverte de Patrice … p. 132).

            De ces trois discours, il résulte que celui du souverain belge est un fervent plaidoyer rappelant l’oeuvre accomplie par la Belgique au Congo. Le roi Baudouin a carrément repris le thème favori du paternalisme belge décrivant la colonisation comme une entreprise de bienfaisance. Mais quelques mois avant, les milieux coloniaux belges, « les ultras », avaient lancé des tracts qui décrivaient l’indépendance comme un « joyeux cadeau» de la Belgique aux Congolais. Celui de J. Kasa-Vubu constitue une lénifiante exhortation invitant les Congolais à l’unité et à la solidarité, qui se termine par un tribut de reconnaissance envers la dynastie belge et par une promesse de collaboration avec la Belgique. La déclaration de P. Lumumba, c’est clair, est aussi unilatérale qu’un violent réquisitoire.

Le discours de P. Lumumba fit l’effet d’explosion de joie dans l’hémicycle du palais de la nation. Il fut, il faut le dire, une bonne gifle aux plus hauts représentants de la Belgique. Le roi a réagi en demandant « réparation », ce que le Premier Ministre congolais fit en ne comprenant pas beaucoup pourquoi le roi avait réagi ainsi :

            Au moment où le Congo accède à son indépendance, a dit P. Lumumba, le gouvernement tient à rendre hommage solennel au roi des Belges et au noble peuple qu’il représente pour l’oeuvre qu’il a accomplie ici pendant trois quarts de siècle : car je ne voudrais pas que ma pensée soit mal interprétée (la salle a vivement applaudi).

            Ce qui s’est réalisé ici, c’est aux Belges que nous le devons (applaudissements). La Belgique a su reconnaître notre Indépendance sans retard et sans restriction grâce à la politique réaliste de ses chefs qui font l’honneur de la Belgique, nous souhaitons que cette politique aboutisse à une collaboration durable et féconde entre nos deux peuples désormais égaux et liés dans l’amitié.

            Je lève mon verre à la santé du roi de Belges. Vive le roi Baudouin, vive la Belgique, vive le Congo indépendant (applaudissements)).

            Cette séance du « toast réparateur » présenté au déjeuner officiel n’a pas, malgré tout, calmé les esprits des Belges. Sous la surface de joie délirante, on trouvait, en effet, des craintes et des soupçons de toute sorte. Les rumeurs les plus absurdes trouvaient audience dans tous les milieux.

 Acte de l’Indépendance de la RDC

Le 30 Juin 1960, les cérémonies de la proclamation de l’indépendance ont débuté à 11h45’. Après les trois discours prononcés au sommet de la circonstance, un document historique est signé attestant l’Acte de l’Indépendance du Congo.   Il est signé par le chef du gouvernement Gaston Eyskens et Patrice Lumumba. Et aussi par les chefs de la diplomatie belge et congolaise, Pierre Wigny et Justin Marie Bomboko.

Pour cause des fonctions protocolaires, le roi Baudouin 1er et le Président Joseph Kasa-Vubu ne l’ont pas signé. Il ne s’agit pas donc d’un livre d’Or comme on l’a laissé croire par certaines rumeurs. A en croire le Directeur Général des Archives du Congo, Antoine Lumenga Neso : « il n’existe pas l’Acte original de cet acte ».

            Il s’agit d’une simple feuille du papier ordinaire de dimension A4 et est dactylographié et ne porte aucun symbole de l’Etat. Les signatures sont rocambolesques, surtout celle du Premier ministre de Belgique est étendue et démesurée au point de laisser fâcheusement aucune place pour Lumumba.

3. Les réactions face à l’incartade

            Tandis qu’à Léopoldville même, le discours de P. Lumumba fournissait à A. Kalonji, ancien collaborateur du M.N.C. devenu son adversaire, matière à une première interpellation et à la présentation des excuses au roi. Toute la presse belge a réagi:

Celle de la droite surtout, dès la première quinzaine du mois de juillet 1960 réagit vigoureusement à ce que Le Soir a appelé « l’incartade de Lumumba» dont voici le texte:

            Comment imaginer, en effet, que le Premier Ministre de la République du Congo, M Lumumba, aurait pu déverser sur la Belgique, en présence du Roi et du Président du nouvel Etat, ses flots de grossièretés et d’injustices si les garanties de bonne tenue en usage pour les cérémonies officielles avaient été exigées ?

            L’incartade de M Lumumba pouvait créer une situation extrêmement délicate. La question pouvait, en effet, se poser de savoir s’il convenait que le Roi reste ou quitte immédiatement la séance pendant la diatribe de M. Lumumba qui se croyait non point au Palais de la Nation, mais sur les tréteaux de la place publique.

Fort heureusement, le Roi, faisant preuve de sang-froid, se borna à demander à M Kasa-Vubu s’il avait eu connaissance du texte du discours de son Premier Ministre. Sur la réponse négative du Président, le Roi se contenta d’exiger une réparation publique et immédiate de la part de M Lumumba. Ce que, soit dit en passant, le Premier Ministre fit avec la plus grande virtuosité, allant d’un extrême à l’autre, soufflant le chaud et le froid à quelques heures d’intervalle.

            Par la suite, on devait apprendre que M Lumumba avait interdit au Président de la République de faire, dans son discours, l’éloge de la Belgique et de son Roi. M Kasa-Vubu s’inclina d’ailleurs devant cette exigence avec une docilité assez surprenante. Dans son désir de satisfaire son Premier Ministre, M Kasa-Vubu alla même jusqu’à dépasser les limites  assignées à son discours par son censeur. Il négligea de saluer  les délégations étrangères e# oublia de lire la phrase finale  par laquelle il proclamait la reconnaissance de la jeune nation africaine. De sorte que cette proclamation n’a été officiellement  faite que par le roi des Belges.

            Aux dires d’observateurs au fait des choses congolaises, il semble bien que M Lumumba ait voulu se montrer particulièrement désagréable et grossier envers le Roi pour des « raisons personnelles ». En effet, ces observateurs rappellent qu’à deux reprises au moins M Lumumba accusa le « Palais de Bruxelles» d’avoir manoeuvré contre lui pour l’empêcher de faire son gouvernement. M Lumumba a-t-il voulu bassement se venger d’un comportement qu’il a attribué faussement au Palais de Bruxelles et qui n’a existé que dans son esprit tortueux? Ou bien a-t-il cru que M Kasa-Vubu, son rival, en venant inviter le Roi aux cérémonies de Léopoldville, trouverait à Bruxelles un appui de nature à menacer son influence à lui, Lumumba, et à l’empêcher de former le gouvernement?

            Ceux qui virent M Lumumba prendre forces notes pendant les discours de deux chefs d’Etat ont cru un moment que le Premier Ministre avait improvisé son agression. A lire le texte, il saute aux yeux que celui-ci avait été prémédité et que la cascade d’injures et d’accusations scandaleuses à l’égard de la Belgique, avait été minutieusement réglée.

D’ailleurs, on comprendrait mal qu’un Premier Ministre « improvise» un discours dans des circonstances aussi solennelles. Sur ce point la cause est donc entendue.

Et l’on en arrive ainsi à se demander s’il était opportun que le Roi fasse le déplacement pour assister à la cérémonie de Léopoldville.

Ainsi que nous l’avons dit il y a quelques jours, les avis au sein du gouvernement étaient très divergents. Mais finalement, ce sont les tenants du voyage qui l’emportèrent, comme on sait, sous la pression de certains ministres déjà présents à Léopoldville. On se rappellera, en effet, comment Bruxelles se trouva, pour ainsi dire, devant le fait accompli par des déclarations autorisées faites au Congo et annonçant la décision du Roi d’assister à la proclamation solennelle.

Ainsi s’explique la gêne de nos ministres pendant que M Lumumba débitait ses incongruités.

Prof Kambayi Bwatshi

A SUIVRE

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