Découpage administratif et perspectives de la société kasaïenne

0
197

Quatre ans après l’exécution de la deuxième phase de décentralisation ou découpage administratif du territoire national en vue de mieux l’administrer et promouvoir ainsi le développement harmonieux du pays, le gouvernement a jugé bon de marquer une pause afin d’évaluer le chemin parcouru, faire le bilan du processus de décentralisation ainsi amorcé pour lever une option définitive qui cadre le mieux avec les réalités et besoins de développement national, à la pleine satisfaction du peuple congolais.

On rappelle que la première expérience de la décentralisation fut tentée en 1988 par le Président Mobutu Sese Seko et la seconde en 2015 par Joseph Kabila. C’est la raison d’être du 2ème Forum National sur la Décentralisation dont les assises s’ouvrent ce matin.

         C’est dans ce cadre que le professeur A. Léonard Kabeya Tshikuku propose cette réflexion scientifique. Celle-ci pourrait aider ceux et celles qui prendront part à ces assises à bien s’imprégner des raisons ayant motivé les initiateurs du découpage territorial de 2015. Cela pourrait également pousser les participants à chercher à comprendre les motivations d’un découpage à multiples vitesses du fait que la logique qui voulait que les anciens districts soient élevés au rang de provinces n’a pas été respectée. C’est le cas de l’ex-province du Kasaï Oriental qui au lieu de donner naissance à trois nouvelles provinces répondant à la logique du nombre de districts qui composaient, a plutôt donné naissance à un monstre.

         A la lumière des expériences historiques d découpage territorial au Congo, il est nécessaire d’évaluer les chances et les défis du développement au Kasaï. Il est temps d’examiner les changements susceptibles d’affecter les conditions de vie des habitants de cet espace.

         Pourquoi développer la réflexion en ce sens ? La raison est simple. Le redécoupage administratif du pays est justifié – par ses initiateurs et ses protagonistes – comme une réforme commandée par le souci de rapprocher l’administré de son administration. De toute évidence  dans le but d’accélérer partout le progrès et social. C’est ce qui a été dit et redit. C’est également ce qu’aura retenu l’opinion congolaise.

         A ce sujet, les attentes de la population sont fortes. Elles sont d’autant plus fortes que cette même population est restée, pendant des décennies, à la recherche de quelque raison de ne pas désespérer du pays. Bien plus, cette attente est immense. Si bien que toute attitude de réserve vis-à-vis du découpage administratif est souvent perçue comme suspecte. Une fraction importante de la population veut croire que les avantages liés à cette réforme sont « évidents ». En douter passe pour être attentatoire à l’intérêt national. Les Congolais sont sinistrés par un demi-siècle de gâchis ; ils cherchent à croire qu’eux aussi ont un destin comme tous les hommes, et un avenir comme toutes les nations.

Quel « vouloir-vivre ensemble » ?

         Une entité provinciale, c’est comme du « nshima ». Familière à la table de presque tous les Kasaïens, cette pâte ne prend pas en vertu l’endroit où la ménagère aura choisi de la préparer. Mais, elle tient grâce à la qualité des ingrédients (eau de cuisson, farines de maïs et de manioc). Et davantage grâce à la quantité du feu en dessous de la casserole, grâce au savoir-faire de la ménagère, grâce à l’énergie volontariste  commandant ses bras malaxeurs.

         De même, une province n’épanouit pas les citoyens en vertu de la localité choisie pour héberger son administration. Mais bien grâce à la qualité des hommes et des peuples qui l’habitent, et à la quantité des ressources. Et davantage grâce au vouloir-vivre ensemble qui anime les individus et les communautés. Enfin, grâce à l’expérience et à la compétence des dirigeants, et grâce à l’énergie imaginative de ces derniers.

         Le vouloir-vivre ensemble conditionne  la cohésion dans une province à la manière dont la chaleur conditionne la consistance du nshima dans la casserole. Il fait même davantage : il commande le choix des dirigeants sur la base de l’expérience, de la compétence et de l’énergie imaginative.

La spécificité est-kasaïenne

         Au Kasaï Oriental actuel, tout cela ne sera pas une sinécure ! L’état des lieux impose une grande surconspection à propos du découpage administratif en perspective.

Dans sa configuration actuelle, la province s’étend sur une superficie de 153.000 km². Elle représente la moitié orientale de l’ancienne province du Kasaï. Elle regroupe 11 différents peuples : Kete, Kaniok, Rund, Luba, Bindi, Songye, Tetela, Kuba, Sakata, Tempa, Mputu. Généralement, ce peuplement a pris l’habitude d’être décliné en 4 groupes ethniques distincts : Tetela, Rund, Groupe Isambo (Kuba, Tempa, Sakata et Mputu) et Luba (Songye, Luba-Shankadi, Kete, Kaniok, Luba-Lubangula, Luba-Lubilanji, Bindi). Sans oublier les Batwa et Pygmées.

         Ces communautés ont un poids démographique différent, mais des origines historiques moins différenciées. Elles ont leurs foyers situés sur les terroirs distincts. Elles sont identifiées également par leurs parlers spécifiques, mais dont les apparentements sont accentués par des origines partagées et des brassages incessants.

         En réalité, cependant, l’identification des peuples du Kasaï est une tâche malaisée. Il est souvent considéré comme inconvenant de relever les particularités de chaque peuple.

Comme il est indécent d’opérer des regroupements entre eux. En effet, les distinctions qu’un chercheur peut relever aux fins de mieux identifier ces communautés ont souvent l’inconvénient de taire les affinités qui les flattent. D’autre part, les regroupements qu’on peut en faire, pour souligner des affinités socioculturelles, ont souvent le désavantage de rappeler des hiérarchies qui hissent, ou des conflits vécus dans le cadre d’une parenté historique plutôt mal assumée.

La raison de toutes ces sensibilités à fleur de peau est simple. L’histoire des peuples du Kasaï est certes exempte de grandes guerres entre armées rangées. Mais, elle est une trame faite, comme cela est courant entre communautés voisines, d’un mélange de périodes de paix et de razzias, des alliances de tous genres et des trahisons réciproques sur fond des pactes de solidarité et des préjugés tenaces des uns envers les autres.

         Dans ce contexte, les peuples du Kasaï ont, à ce jour, les uns envers les autres, des appréciations comparables à celles qu’on observe toujours entre groupes apparentés. Ils sont, tout naturellement, plus enclins à se rejeter mutuellement des torts qu’à se reconnaitre réciproquement des mérites.

         En clair, l’échec – au cours de 50 dernières années – du combat commun pour le progrès économique et social au Kasaï Oriental a marqué les esprits sur le terrain. Il les a marqués davantage que l’ont fait les victoires – incontestables – de tous ces peuples sur le plan de la paix et de la solidarité. En conséquence, la responsabilité de la misère actuelle et de sa cohorte de drames quotidiens au Kasaï Oriental est, par chaque communauté, attribuée ou à la paresse ou à l’égoïsme, ou à la roublardise des communautés sœurs. Des actes criminels et des négligences coupables sont souvent reprochés aux élites de ces communautés.

Pour cette raison, le vouloir-vivre ensemble des peuples du Kasaï Oriental est, à ce jour, particulièrement velléitaire, fragile. C’est là une réalité de terrain qu’il ne serait pas honnête de feindre d’ignorer. Réalité que les gouvernants du pays et les élites de chaque coin n’ignorent sans doute pas, et que, dans leur inexorable calcul politique, ils mettent déjà à profit pour conserver le pouvoir ou pour le conquérir. (A suivre).    

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •