Les Congolais esclaves de la faim : voici les causes profondes

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Le Congo que nous héritons du temps est un espace de vie où l’homme semble être devenu superflu. Loin de la grandeur et de l’orgueil caractéristique à l’homme de raison, le Congolais s’est installé, durant des décennies, sous le vertige de la liberté des indépendances et de la dérive de la raison, dans un système aux valeurs qui lui sont
propres, en rupture avec les valeurs communes aux hommes.

Ici l’anormal est devenu le normal et un comportement que les hommes
trouveraient anormal ailleurs est accueilli avec acclamation dans ce
pays. Ici, on ne réclame pas ses droits. C’est normal. Y a-t-il
quelque chose d’anormal quand on travaille des mois sans contrat de
travail, sans être payé ? Non, c’est normal, cela a toujours été
ainsi.
Tout semble permis, car personne n’est inquiété quand il est
ostensiblement corrompu au vu et au su de tout le monde. Ça dépend de
sa force dans le positionnement dans l’échiquier politique du pays…
Et le Congo est là, scandaleusement riche, depuis des décennies, sous
la gestion des fils prodigues qui le pillent, s’amusent avec le
patrimoine national, sous l’instigation des malins qui ont
complètement perverti l’homme congolais.
Ce dernier ne sait plus distinguer le bien et le mal ; car il est
ébloui par la quête de l’intérêt privé dans un système de misère
généralisée, d’extrême pauvreté de la population aliénant sa raison
pour le réduire au niveau de l’animalité. Tous cherchent le pain
quotidien sous l’aiguillon de la faim. L’homme congolais est ainsi
simplement esclave de ce fléau. Il veut avoir une position plus ou
moins rentable qui lui permet de bien « manger. »
Ce ventre congolais affamé n’a point d’oreilles aujourd’hui; il
n’écoute plus la voix de sa conscience lui indiquant l’éthique de la
responsabilité ; la voix de la grandeur. Le Congo est-il simplement
grand sans grandeur au cœur de l’Afrique ? Non, la grandeur qui gît au
fond du Congolais doit se réveiller de son sommeil entretenu par
l’opportunisme de quelques-uns. Oui, nous avons vu et nous voyons
encore la misère de notre peuple.
Il est difficile de diriger ce grand Congo, car la superficialité
dans laquelle baigne l’homme politique congolais l’empêche de prendre
au sérieux le jeu politique. Il joue sur un terrain où tous les coups
lui semblent permis. Car, il n’a comme arbitre que son libre arbitre
ou ses amis complaisants qui n’ont comme seule ambition, de durer
longtemps dans la jouissance des biens. Chacun à son niveau est
complice du mal congolais. Tous, nous regardons comme une fatalité la
perversion des valeurs, en participant quotidiennement aux techniques
de survie qui sont devenues notre vie. Nous sommes dans un pays où
personne ne vit avec ce qui lui revient de droit. Le péché de la
perversion nous pousse même à détester l’ordre, le contrôle et à aimer
le flou qui nous procure des avantages que nous désignons désormais
comme « reconnaissance», «motivation », « prime». «Je n’ai rien à dire
des soleils et des mondes. Je ne parle que de la souffrance de mon
peuple».
Le Congo a besoin des hommes et spécialement d’un homme, « le
prochain président de la République». Ce sera cet homme qui a compris
ou qui comprend déjà le -sens de la grandeur. Parler de grandeur du
Congo est extrêmement évocateur. C’est supposer que celui qui dirigera
le Congo dans le prochain sera un catalyseur de toutes les forces
contraires qui divisent l’Etat et la Nation. Cet homme capable de
créer un nouveau sentiment national, plus profond, qui permette de
surmonter les clivages traditionnels de la vie politique du Congo, en
renforçant le consensus autour de lui et autour d’un nouvel Etat qui
se raffermira de plus en plus tout en incarnant l’intérêt du peuple.
Cet homme sera celui qui aura une vision claire et nette du monde qui
se mondialise de plus en plus. Une vision aussi d’un Etat congolais de
la politique étrangère se situant loin d’un nationalisme agressif,
anachronique et décadent, mais conçu dans un effort contrôlé pour
accroître le rôle de l’Etat en Afrique et dans le monde, sans prendre
le risque inacceptable et sans détruire les bases d’une
interdépendance aussi indispensable à la survie et au développement de
la Nation congolaise.
Le prochain président de la République Démocratique du Congo
comprendra qu’il n’est pas facile d’être président d’un aussi grand
pays aux multiples visages, au propre comme au figuré. La notion de
grandeur ici signifie beaucoup de choses, depuis la simple taille ou «
grandeur » mesurable, en passant par une «grandeur» comportant des
connotations d’étendue sur l’influence, la puissance ou le prestige
politique, social, culturel, moral, spirituel et intellectuel, jusqu’à
un sens plus profond de mérite.
Dans chaque Congolais loge ce sens de futur Chef d’Etat ; un chef
dont le rôle est d’entreprendre les tâches ou les charges de la
République et de résoudre les problèmes auxquels la nation fait face
et doit faire face. En vérité, aujourd’hui, tout le monde au Congo
sent qu’il existe une irrémédiable incompétence disproportionnelle
entre, d’une part, la dimension des problèmes relatifs à l’existence
de l’Etat et, d’autre part, le flou, le doute et l’incertitude qui
planent dans les esprits des citoyens quant à l’avenir même du pays.
Le peuple pense qu’il est grand temps de restaurer démocratiquement
l’autorité de l’Etat, une autorité indispensable à la stabilité et à
la paix.
Le Congo dans son renouvellement, a besoin d’hommes capables de
l’animer et de le conduire ; des gens élites qui voient haut et grand
parce que se considérant chargés d’une mission noble et sacerdotale
dans l’accomplissement de l’Etat. Des gens capables de comprendre que
l’indépendance, dans le monde d’aujourd’hui, ne peut avoir le moindre
rapport avec l’isolement ; elle signifie un désir, une attitude, une
intention qu’a un peuple spécifique de prendre, dans le monde, ses
responsabilités à lui, tout en s’exprimant pour lui-même et par
lui-même et répondant de ce qu’il dit et de ce qu’il fait.
Ainsi, ceux qui, aujourd’hui, prétendent exercer des fonctions
politiques lourdes de la République, doivent comprendre sans tarder
que la démocratie stipule une société organiquement organisée, où
chaque citoyen devra avoir le droit, la liberté d’expression et le
travail garantissant la dignité et la sécurité de tous, dans un
système économique tracé pour tous et non point pour un ou des groupes
occultes et mafieux.
Que dire encore quand nous savons comment les gens se sont battus, et
se battent encore pour ce qu’ils considèrent désormais, dans leur
mental, comme « gâteau », le Congo ?
L’observation banale du comportement de la société congolaise laisse
voir que l’Etat congolais est atteint d’un autre type de pandémie qui
sévit avec une vigueur dévastatrice dans tous les domaines de la vie
nationale. C’est la corruption. Cet état d’être sociétal rendu abîmé
par le harcèlement de cette duelle occulte, à la fois diluée,
sophistiquée et secrète, est entourée de l’opacité faite de
manipulations complexes et difficilement décelables. C’est une maladie
contagieuse difficile à combattre, étant donné qu’elle séduit et
qu’elle est bien capable de s’adapter, pour déjouer l’honnêteté.
Séduire, c’est tenter de plaire dans l’ombre en dehors des normes et
des procédures qui rendent aléatoire son opérationnalité.
Dans le contexte de la gouvernance d’un Etat comme la RDC, la
corruption va de paire avec l’exercice abusif du pouvoir dépourvu
d’idéologies politiques capables de conduire les affaires publiques.
Elle se marie bien avec cet Etat devenu rapidement entité chaotique
non gouvernable ; un Etat où l’éthique de la responsabilité est
dévaluée à tout point de vue. Un Etat où l’ordre du désordre règne.
Prendre conscience d’un phénomène aussi complexe, c’est déjà chercher
à l’éradiquer. C’est aussi une façon de sensibiliser l’opinion et   le
pouvoir   politique  vis-à-vis   d’un  fléau aussi mortel pour la
société.
C’est en principe depuis l’avènement de la dictature au Congo de 1965
à nos jours, que le peuple congolais fait l’expérience amère et
traumatisante d’une gouvernance corrompue. En effet, la maladie s’est
installée lentement et mortellement sûrement à grande échelle dans les
comportements des élites politiques, économiques, intellectuelles,
militaires, administratives et même religieuses. Elle a eu, sans
faille, comme résultat, la transformation négative de tous les
systèmes politiques congolais où son apparition est la traduction
d’une crise socio-politique certaine. Devenant systématique, elle
signifie que les gouvernements qui ont dirigé le Congo jusqu’à nos
jours, ont failli à leur mission ; que la culture politique s’est
diluée dans la privatisation pernicieuse de l’Etat congolais ;
privatisation fondée sur l’informelle, l’illicite. Elle signifie en
deuxième lieu, que les valeurs et les antivaleurs se trouvent côte à
côte d’une manière concurrente et même compétitive, annonçant le
renforcement de celles-ci au détriment de celles-là. Elle signifie en
troisième lieu, que les règles et les normes de la vie simplement
normale de la société congolaise, sont violées et détournées de leur
trajectoire d’une manière drôlement clandestine, floue, faite de
manigance et de connivence.
On ne s’étonnera plus d’entendre les Congolais s’exclamer avec
amertume ; « tolembi…», ce qui veut dire « on n’en peut plus… » ;
que comme Alpha Blondy l’a dit : « la démocratie du plus fort est
toujours la meilleure». En RDC, et cela saute aux yeux, le corrompu et
le corrupteur, à tous les niveaux, « se trafiquent réciproquement ».
Ils vendent les décisions, exercent les influences diverses,
s’ingèrent dans les affaires, prélèvent indûment des pourcentages,
détournent des marchés en faisant des coups bas et pratiquent
l’utilisation abusive des biens sociaux et publics.
Les observateurs attentifs estiment qu’en RDC, la corruption est une
donnée consubstantielle de tout le système de l’Etat ; une donnée qui,
en même temps, sert d’instrument de survie de celui-ci. A son endroit,
on utilise, sans scrupule ni gène, les expressions très imagées de : «
enveloppe », «pot de vin», «il faut comprendre», « coop », «
coopérer», «coopération», « motivation », « encouragement », « madesu
ya bana», « commission », « se retrouver »… La corruption est
devenue la clé fondamentale de la mauvaise gouvernance ; et elle est
entretenue comme la sève de la patrimonialisation de l’Etat. Le jeu
lui-même paye bien en face de la pauvreté et la misère de la
population, la médiocrité des revenus, l’affaiblissement des normes
morales, l’absence de contre-pouvoir et des mécanismes de contrôle,
l’impunité, etc.
Tout en se pavanant au grand jour, la corruption en RDC a effacé la
frontière entre le permis et le défendu, le licite et l’illicite, le
moral et l’immoral. Cette frontière est bien mouvante et poreuse.
L’Etat congolais est un Etat d’incongruités permanentes qui favorisent
l’anarchie.             Les mécanismes engendrés par les anti-valeurs sont
parfaitement intégrés et légitimés au système et par le système
chaotique.      C’est pourquoi dans ce pays, le risque est grand de passer
pour un moraliste désuet, un inquisiteur pointilleux ou un idéaliste
rêveur dès lors qu’on dénonce la corruption.
Qu’à cela ne tienne, les multiples animateurs politiques, ayant pour
première mission de faire éclore un Etat de droit qui tarde toujours à
s’installer, doivent faire preuve d’une éthique de conviction et de
responsabilité, qui toutes les deux se complètent et constituent
l’homme authentique capable de prétendre à la «vocation politique».
Ils doivent sortir du carcan pseudo-politique qui les a hissés au
pouvoir par la force des choses, pour redresser la pente devenue déjà
trop dangereuse qui fait peur au peuple congolais. Ils doivent lutter
contre la confusion entre l’intérêt privé et l’intérêt public, contre
le système de pantouflage (ce passage de haut fonctionnaire de l’Etat
dans le secteur privé.)
En effet, il ne faut pas que la RDC reste à jamais plongée dans une
situation propre à un Etat en péril.

Professeur Kambayi Bwatshia

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