CONFLITS ENTRE KATANGAIS ET KASAIENS : UN PEU D’HISTOIRE…

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I. INTRODUCTION

Le Premier Ministre, SAMA LUKONDE est arrivé à Lubumbashi, en prévision d’une « Table Ronde Intercommunautaire » visant à remédier à l’exacerbation de la haine ethnique qui s’amplifie au Katanga. Cette visite fait partie des résolutions du Conseil des Ministres du 15 avril dernier et de l’audience que le Président la République, TSHISEKEDI TSHILOMBO Félix, avait accordée aux députés nationaux des provinces du Haut-Lomami, du Lualaba, du Tanganyika et du Haut-Katanga. En plus, il nous revient que le Chef de l’Etat projeterait de se rendre aussi à Lubumbashi, pour le même objectif. Difficile de croire que 62 ans après l’indépendance, la RDC serait toujours embourbée dans des crises identitaires. Qu’en est-il ?

            En effet, d’une part, des images ont circulé, montrant des flux massifs non encadrés, une population visiblement abandonnée, en provenance des entités administratives de la région du grand Kasaï, vers des entités administratives du grand Katanga. Des médias ont rapporté des conditions effroyables des voyageurs montés au-dessus des wagons des marchandises ainsi que de graves accidents mortels à répétition. Le dernier datant de mars 2022, avait causé la mort de 75 personnes et des centaines de blessés. D’autre part, il est dénoncé des comportements particulièrement désobligeants des motards, comparables aux Hooligans anglais.

            Pour les uns, il s’agit d’une crise humanitaire sur fond d’une débâcle économique qui devrait susciter compassion et solidarité nationales, en faveur du Kasaï. Pour les autres, c’est le ras-le-bol. Ils pensent que ces flux seraient organisés à dessein, afin de modifier la carte démographique et rendre l’électorat du Katanga favorable au pouvoir en place. Concernant les Hooligans, tous sont d’accord que la Mairie devrait mobiliser les services de sécurité, afin de remettre l’ordre public.

Cependant, certains individus ont déjà initié deux campagnes sur les réseaux sociaux : « Rentrez Chez Vous (RCV) » et « Allez Construire Chez Vous (ACCV) ». Bref, le conflit Katangais et kasaïens refait surface.

II. DES FAITS SOCIO-HISTORIQUES

            Il s’avère que la ville de Lubumbashi s’agrandit géographiquement et se densifie démographiquement. Ce qui était la zone rurale, d’il y a trente ans, est loti, au bénéfice de la Commune Annexe. La ville engloutit des villages entiers des chefferies Kaponda et Kinyama, ainsi que du secteur de Bukanda, dans le territoire de Kipushi. Les services du cadastre et des titres immobiliers se trouvent subdivisés, afin de répondre à une demande exponentielle d’une population qui n’en finit pas de croître. La Police crée des unités spécialisées dites de « proximité ». Que de nouveaux noms : Kasangiri, Zambia, Kasungami, Kashamata, Ernika, Kyalwaya, Poleni, Kawama, Kashimbala et Tumbwe.

            La pression démographique ne se justifie pas uniquement par le flux récent des Kasaïens. L’attraction du boom minier katangais, le chemin de l’exode vers l’Afrique australe, l’effondrement de l’économie des autres provinces de la RDC, la guerre interminable dans les deux Kivu et l’Ituri, ainsi que la saturation de la ville de Kinshasa. Dans les quartiers lushois et villages avoisinants, on y parle concurremment le Swahili du Katanga, le Kiluba-Kat, le Lingala, le Swahili de l’Est ainsi que le Tshiluba.

            Cependant, une certaine opinion accuse le Kasaïen de ne pas s’intégrer. Cet argument en cours de débat est remis en cause par l’histoire de Lukunga, l’illustration de l’ouvrier Kasaïen du Katanga.

            Avant la colonisation, les ancêtres du Kasaïen avaient vécu, du XVe au XIXe siècle, sur l’étendue couvrant les provinces actuelles du Kasaï, Kasaï-Central, du Kasaï-Oriental, du Lomami, du Haut-Lomami, du Maniema, du Lualaba et du Tanganyika. Ils sont partagés entre les groupes ethniques des Basongye, Baluba (du Katanga et du Kasaï), Bena Kanyoka et Bena Lulua.

            La première génération du Kasaïen ouvrier était recrutée de force, entre 1888 et 1910, du Centre et l’Est vers le Sud de l’Etat Indépendant du Congo (EIC). Pour mémoire, la ville de Lubumbashi (Elisabethville) fut créée en 1910, suivant le projet de l’Union Minière du Haut-Katanga (UMHK) d’implanter sa première usine de traitement du cuivre, à côté de la rivière Lubumbashi, située à quinze kilomètres au Sud de Luswishi, dans le District du Lualaba d’alors. Les défricheurs européens et leurs accompagnateurs africains chassèrent les Balamba autochtones qui peuplaient ces lieux.

            La deuxième génération d’ouvriers kasaiens, est à l’image de Lukunga, recruté dans l’ancienne province du Congo-Kasaï, en 1940, contre sa volonté, et acheminé dans les mines de Kolwezi, qui faisait partie du District de la Lulua de l’époque. Comme tout ouvrier de la colonie belge, il fut soumis à la politique de peuplement qui encourageait la naissance de beaucoup d’enfants, afin de pourvoir au besoin toujours croissant de la main-d’œuvre de l’industrie minière. Il en a eut 14.

            La troisième génération de l’ouvrier kasaïen au Katanga, est à l’exemple des seize enfants de Lukunga nés entre 1944 et 1970. Lukunga avait deux femmes, Mulanga et Nsamba, qui lui avaient donné respectivement quatorze et deux enfants. Il convient de noter que les enfants de Lukunga avaient eu en moyenne dix enfants chacun.

            La quatrième génération de l’ouvrier kasaïen au Katanga commence vers 1965 et va jusque vers 1990. Elle est illustrée par les petits-enfants de Lukunga dont Masengu, née à Lubumbashi en 1965. Les petits enfants de Lukunga ont une moyenne de huit enfants.

La cinquième génération de l’ouvrier kasaïen est illustrée par Tshikunda, arrière-petite-fille de Lukunga, née en 1980. Les arrières-petits-fils de Lukunga ont une moyenne de six enfants.

            Lukunga seul avait laissé 16 enfants, qui avaient eu une moyenne de dix enfants, amenant l’estimation à 160 petits-enfants. Les 160 petits-enfants avaient eu en moyenne sept enfants, amenant à dénombrer 1.120 arrière-petits-enfants. La cinquième génération avait une moyenne de six enfants, multipliés par 1.120, soit 6.720 arrières-petits-enfants.

            Il convient aussi de rappeler que dans son ensemble, Elisabethville de 1911 ne s’étendait que sur 600 hectares, dont 370 affectés à l’habitat de près de 6.000 personnes, constituées essentiellement de la main-d’œuvre noire et ses dépendants. En 1924, la population était passée à 15.000. A l’indépendance du Congo, en 1960, Elisabethville comptait 193.900 habitants. Trente ans plus tard, soit en 1990, la population est passée à 722,478. Le cap d’un million a été dépassé en l’an 2000. Vingt années plus tard, soit en 2020, l’on compte déjà 2.478.262 et aujourd’hui, en 2022, l’on estime la population à 2.695.000, sur un rayon de 15 kilomètres, à vol d’oiseau.

            Alors d’où viennent les conflits entre Katangais et Kasaïens ?

III. ORIGINE DES CONFLITS ENTRE KATANGAIS ET KASAIENS

            Il ressort de l’histoire de l’ouvrier kasaïen au Katanga que du premier recrutement de la première main-d’œuvre kasaïenne, pour les mines du Sud de l’EIC, en 1888, à la tenue des premières élections municipales de 1957, soit 79 ans, il n’y avait aucun conflit.

            Le premier conflit avait éclaté lors des élections de 1957, à cause du fait que tous les bourgmestres élus d’Elisabethville appartenaient aux groupes ethniques d’origine kasaïenne, des Baluba et Basongye.

            Le deuxième conflit de 1961-63 avait opposé des indépendantistes aux nationalistes. Ce premier pogrom de la RDC, sous le nom d’Opération Kifakiyo (Balayer), était animé principalement par le Premier Ministre de l’Intérieur du Katanga sécessionniste, MUNONGO MSIRI Godefroid, visant des personnes appartenant aux groupes ethniques des Balubakat, qui appuyaient le nationaliste Jason Sendwe, au même titre que les autres personnes appartenant aux groupes ethniques d’origines kasaïennes, qui soutenaient Lumumba. Les victimes s’étaient retrouvées dans le camp des « réfugiés internes », sous protection de l’ONU, à la Foire d’Elisabethville.

            Le troisième conflit date des années 1992-1993. Il était attisé par des politiciens Katangais, sous l’instigation du régime finissant du Président MOBUTU. Cette deuxième épuration ethnique, sous le nom d’Opération Bilulu (Insectes), était menée par le Premier Ministre de l’époque du Zaïre,  NGUZ A KARL-I-BOND Jean, et le Gouverneur du Shaba, KYUNGU WA KUMWANZA Gabriel, contre des personnes appartenant aux groupes ethniques d’origine kasaïenne, supposées soutenir l’opposant TSHISEKEDI WA MULUMBA Etienne. Plus de 100.000 personnes y avaient trouvé la mort. La terreur avait contraint plus de 800.000 personnes à abandonner leurs résidences et des biens leurs étaient arrachés.

            La crise actuelle de 2022 s’allume autour des élections en vue, en 2023. Le Président au pouvoir à Kinshasa, TSHISEKEDI TSHILOMBO Félix, appartient au groupe ethnique des BaLuba d’origine kasaienne. Il a remplacé le Président KABILA KABANGE Joseph, qui ambitionne de revenir à la présidence. Il appartient au groupe ethnique des BaLuba du Katanga. Il se trouve aussi que, comme en 1957, il y a quatre députés et un Ministre provinciaux d’origine kasaïenne qui énervent les politiciens katangais.

IV. CONCLUSION

            Le présent papier a constaté les quatre points ci-après:

5.1.     La réalité des flux non encadré de la population du Kasaï vers le Katanga, dans des conditions inadmissibles de voyage. Des comportements répréhensibles des motards, semblablesà ceux des Hooligans anglais.

5.2.     L’effectivité de la recrudescence du discours, des attitudes et d’actes d’incitation à la haine ethnique contre des personnes appartenant aux groupes ethniques originaires du Kasaï vivant au Katanga. Elle se manifeste sur Internet, par la campagne : « Rentrez chez vous » / « Rentrez construire chez vous ».

5.3.     Le récit a eu l’avantage de démontrer qu’en dépit de la Constitution qui reconnaît la nationalité congolaise à tout individu appartenant à un groupe ethnique se trouvant sur territoire congolais en 1960, les descendants du kasaïen se trouvant au Katanga avant l’arrivée du colonisateur, ainsi que ceux de l’ouvrier kasaien du Katanga recruté depuis 1888, sont toujours considérés comme des «étrangers».

5.4.     L’étude a révélé que la première génération de l’ouvrier kasaïen a commencé par le défrichement des premiers 600 hectares qui ont fini par abriter Elisabethville, en 1910. Elle avait aussi travaillé dans les usines de production des premiers minerais de cuivre et dans l’entreprise qui avait posé les premiers rails du chemin de fer de plus de 1.000 Kilomètres, connectant l’Afrique australe à Port Franqui (Ilebo). Il avait vécu de 1888 à 1960, sans incident majeur. A titre illustratif, l’ouvrier Lukunga a laissé une descendance qui est à sa sixième génération, en 2022.

5.5.     L’étude conclut que le conflit entre Katangais et Kasaïens est exclusivement politique et ne surgit qu’au moment de la conquête et/ou conservation du pouvoir politique. Il est apparu autour des échéances électorales ou de changement de régime, en 1957, en 1961-1963, en 1992-93 et maintenant, en 2022-23.

5.6. Les conflits constituent des stratégies de la politique de la violence contre la population civile. Ils sont attisés par des politiciens à la recherche de l’argent facile, dans le but de faire pression, négocier ou arracher le pouvoir, sur fond d’affrontements inter-ethniques. La politique demeure cynique !

5.7.     Par ailleurs, pour la population civile, la vie continue, tant bien que mal ! Tantôt, c’est dans l’adversité ou l’animosité. Tantôt, c’est dans l’amitié ou la fraternité. «Je t’aime, Moi non plus». Au gré des vagues politiques, elle vit comme des fanatiques des équipes de football : Vita et Imana ou Lupopo contre Mazembe.

V. RECOMMANDATIONS

Eu égard à l’état des choses ci-dessus décrit, il convient que :

6.1.     Le Président de la République fasse constater, dans un Conseil des Ministres, la catastrophe économique et décréter l’état d’urgence humanitaire au Kasaï. Il convient de prendre des mesures urgentes pouvant estomper le flux continu de la population de la région du Kasaï, qui s’effectue dans des conditions effroyables, exposant, d’une part, la population aux risques mortels, de l’autre, les provinces concernées aux déséquilibres sociaux, économiques, démographiques et politiques.

6.2.     Les Gouverneurs des provinces concernées se réunissent en urgence, afin de travailler ensemble sur ces questions d’intérêt commun, notamment, procéder à la sensibilisation contre des discours, attitudes et actes d’incitation à la haine ethnique.

6.3. Le Gouvernement provincial du Haut-Katanga, les appareils judiciaire et sécuritaire adaptent des stratégies d’encadrement et de répression contre tout individu, ou groupe d’individus dont l’agissement perturberait l’ordre public.

6.4.     La Mairie de Lubumbashi examine urgemment la conformité des pratiques décriées aux bonnes mœurs. Le fait de manger le chien sur la place publique provoque une réaction négative, une mesure d’interdiction devrait être prise et appliquée.

6.5.     Les partis politiques instigateurs des discours, attitudes et actes de violence, ont le devoir de concourir à l’éducation civique et la cohésion nationale, conformément à l’article 6 de la Constitution en vigueur dans le pays.

6.6.     Le citoyen ordinaire arrête tout discours, attitude, acte ou campagne d’incitation, provocation à la haine ou pouvant être interprété comme une stigmatisation des membres d’un groupe ethnique donné.

            En somme, les grandes nations se construisent dans la douleur, par des hommes et des femmes qui ont des visions politiques plus larges que leurs appartenances ethniques, et loin au-delà de leurs époques.

(Par TSHISWAKA MASOKA Hubert, Avocat et Défenseur des droits humains)

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