COMMENT GÉRER LA PANDÉMIE DE LA COVID 19 ET GOUVERNER LE DÉVELOPPEMENT DE LA RDC ? (Fin)

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3.    Quelle gouvernance du développement pour gérer le Covid-19 en RDC ?

3.1. Manque de vision de développement et atermoiements dans sa formulation

         La première section de cet article a souligné les caractéristiques de l’état des lieux comme situation de départ dans laquelle la pandémie de la Covid-19 a fait son éclosion en RDC. C’est un contexte de défis structurels sérieux qu’il faut relever moyennant une vision et une stratégie de cheminement vers un objectif, en mobilisant les instruments et moyens appropriés, et surtout en construisant une cohésion autour de la stratégie de mise en œuvre de ladite vision.

         La pandémie et les efforts d’y faire face ont mis au grand jour des déficits et faiblesses structurels qui ne relèvent pas que du secteur de la santé. C’est pourquoi la réponse efficace à cette catastrophe ne peut être envisagée en dehors de ce contexte, ni des réponses en cours aux défis que ce contexte affiche, en vue de cheminer de manière efficace vers les résultats escomptés. Car le conjoncturel est dans le structurel quelque part. C’est souvent un moment de manifestation rebelle aux déficits structurels, et notamment aux déficits de gouvernance. Il faut souligner à cet effet que, pour des institutions averties de gouvernance, la pandémie  a donné l’opportunité non pas seulement de réveiller la conscience sur les insuffisances des modes de gouvernance en cours ou de leurs héritages, mais aussi l’opportunité d’en tirer des leçons pour rectifier le tir.

         Le changement de leadership l’années dernière évoqué ci-dessus, signifiait pour les populations congolaises, le changement de vision du devenir, et du Congo de demain à construire. Un exercice d’autoprojection dans le futur auquel le pays n’était pas habitué. Ce qui impliquait en plus, le changement de la nature et de modes de gouvernance, aussi bien de gouvernance politique que de gouvernance du développement économique et social. Car ce sont à la fois l’espoir et le rêve fondamentaux et légitimes des populations congolaises, attendant en cela le couronnement de leurs luttes sociopolitiques, et surtout attendant avec empressement, de bénéficier des dividendes de la démocratie et de la paix.

         En vue de rassembler les énergies et les engager dans le relèvement des défis de cette situation pour répondre à ces attentes, le Président de la République (PR) avait défini la vision du Congo de demain qu’il entend construire : « Fonder un État moderne et normal, dans lequel il entend vaincre la pauvreté, décrété Grande cause nationale », en vue de « construire un Congo fort tourné vers son développement dans la paix et la sécurité, un Congo réconcilié avec lui-même, un Congo pour tous dans lequel chacun mérite sa place ». Slogan de campagne ou réalité à laquelle il croît fermement, et se sent porteur politique et redevable de cette vision dans sa gouvernance du pays ? Les réponses sont sans doute partagées, notamment selon qu’il s’agit des forces à idéologie de changement ou de celles à idéologie de statu quo.

         Et c’est en fonction de cette vision du Congo de demain que le PR a fait des engagements politiques – il y en avait vingt  au départ -, comme composantes de sa stratégie de gouvernance du pays sous son mandat. Les vingt engagements de départ étaient groupés autour de quatre axes stratégiques : (i) Bonne gouvernance, (ii) l’Homme congolais ; (iii) Croissance économique durable ; (iv) Société solidaire.

         Le contexte politique ayant conduit à une coalition hybride de gouvernance entre deux lignes différentes de forces politiques, des négociations ont conduit à un accord sur un Programme commun de gouvernement qui fut approuvé par l’Assemblée Nationale. Sur les vingt engagements politiques de départ, quinze engagements du PR ont pu être inclus dans le Programme commun de gouvernement. Ces quinze engagements, qui de ce fait font l’ossature de ce programme, sont présentés comme des piliers sectoriels, groupés inégalement autour de quatre secteurs d’action qui sont : (i) le secteur Politique, Défense et Sécurité ; (ii) le secteur Économie et Finances ; (iii) le secteur Reconstruction ; (iv) le secteur Social et Culturel.

         L’analyse montre que le premier secteur couvre les engagements du PR en matière de l’axe stratégique « Bonne gouvernance » ; le deuxième et le troisième secteur couvrent les préoccupations du programme présentiel en ce qui concerne l’axe stratégique « croissance économique durable » ; tandis que le quatrième secteur est une synthèse des piliers des axes stratégiques 2 et 4 du Programme présidentiel. Les engagements politiques présidentiels majeurs constituent ainsi le cœur du programme de gouvernement, bien qu’ils couvrent quinze piliers sur les vingt initiaux.  C’est un produit de négociations.

         Une faiblesse importante apparaît dans la traduction de ces engagements en Programme commun de gouvernement, du moins tel qu’il a été présenté au Parlement, et adopté par celui-ci. En effet, le Programme du Gouvernement est essentiellement une liste des actions ou des idées à réaliser, comme mode de présentation ou d’énumération des piliers et des lignes d’actions au sein de ces piliers. Il ne présente ni l’état des lieux de départ, ni les objectifs et résultats à atteindre quantitativement ou qualitativement. Le programme est présenté avec des verbes actions génériques à l’infinitif, sans liaisons substantives entre les piliers dans leur synergie éventuelle.

         Tel que diffusé, le programme du gouvernement ne présente pas les atouts, contraintes, faiblesses et défis pour sa mise en œuvre. Les instruments à mobiliser et mettre en œuvre comme les besoins en ressources (humaines, techniques et financières), ni ce que la mise en œuvre du Programme va coûter à la nation sur la période (quatre ou est-ce cinq ans) n’ont pas été annoncés me semble-t-il. Il manque en plus la définition des critères de succès, et des indicateurs de suivi de la mise en œuvre, en vue de prendre régulièrement la mesure des progrès réalisés dans l’atteinte des résultats politiques, économiques et sociaux escomptés.

         En outre ni le découpage sectoriel, ni le découpage géographique du programme ne sont connus. Il est donc possible que des responsables sectoriels et provinciaux ne sachent pas correctement quelles sont leurs responsabilités dans la mise en œuvre des engagements présidentiels, et des pans importants du programme du gouvernement. Le risque à ce niveau est de se trouver devant une situation où il peut être difficile de leur demander des comptes.

         Et pourtant, la mise en œuvre de ce programme est la tâche numéro 1 à l’ordre du jour des institutions de gouvernance, et en particulier du gouvernement. Encore faut-il parler à l’unisson et poursuivre les mêmes objectifs. Encore faut-il disposer de l’adhésion et de la cohésion d’action nécessaires à la synergie pour les résultats, dont tous les acteurs de la gouvernance dans la coalition se sentent porteurs et redevables devant la nation, pour le succès des engagements présidentiels à travers la mise en œuvre du programme du gouvernement. Car en leur absence, l’efficacité d’action dans la gouvernance devient douteuse, en dépit des apparences et déclarations politiques de convergence.

         Qu’on ne m’accuse pas d’exagération. Car je sais qu’on se voilerait la face en cherchant à exclure des incohérences et divergences dans la mise en œuvre des piliers porteurs des engagements politiques présidentiels inclus dans la mise en œuvre du programme commun de gouvernement. Ce serait une marche facile et ouverte vers l’échec. La faible communion des idéologies politiques des parties coalisées est une pesanteur cruciale sur le cheminement vers le succès.

         Historiquement en effet, et malgré l’existence des DSCRP de différentes générations et des PAP du gouvernement, ce dernier n’avait jamais défini une vision du devenir du pays et tracé le chemin pour y parvenir. C’est vers la fin de son mandat que le Premier Ministre (PM) Matata Ponyo, a lancé avec une certaine précipitation, le processus d’élaboration du PNSD, avec ses trois livres : Vision, Stratégies, et Premier Plan pour 2017-2021. C’était un processus cuisiné d’en haut avec un groupe technique. Les préoccupations du PM qui justifiaient son initiative étaient ailleurs. Il quitta les fonctions sans que le document soit discuté et approuvé au niveau du Gouvernement, ni encore moins à celui du Parlement.

         Sous la primature de Tshibala Nzenghe, le processus fut relancé. Certains Ministères sectoriels déclaraient n’avoir pas correctement pris part à l’élaboration du document en leur présence. Le Ministère du Plan mena un second processus plus élargi, en vue de la reformulation du PNSD. Le document du PNSD ne fut ni discuté et approuvé par le Gouvernement ni par le Parlement. De toute manière, personne n’avait réellement le cœur à un tel travail, et n’y croyait même pas, dans le climat politique de transition.

         Le Ministère du Plan actuel sous la primature de S. Ilunga Ilunkamba a  mis l’actualisation du document du PNSD dans son agenda. C’est encore une actualisation d’en haut. Le gouvernement a évité d’avoir à piloter deux documents de base comme cadre stratégique de développement, et de réponse aux défis politiques, économiques et sociaux, dans lesquels la gestion de la pandémie va se mettre en œuvre : le PNSD, toujours en formulation, mais antérieur  au changement et à la prise de fonction du nouveau leadership politique ; et le corps des engagements politiques du PR inclus dans le Programme commun de gouvernement.

         Un travail technique de replâtrage du PNSD pour l’actualiser à la lumière du contenu du Programme de gouvernement a été entrepris et le document final a été récemment adopté par le Gouvernement. Bien qu’adopté en 2020, il porte sur la période 2019-2023, qui est celle du mandat du Chef de l’État. Je parle de replâtrage parce que la version actuelle (mai 2020) ne diffère pas vraiment de celle à laquelle il m’est arrivé d’être associé il y a cinq ans. Le PNSD est présenté comme seul cadre stratégique et programmatique fédérateur de toutes les actions du gouvernement.   

         Il est formulé non pas autour des quatre axes stratégiques des engagements présidentiels et du Programme commun de gouvernement, mais plutôt autour de cinq orientations stratégiques cette fois, bien qu’il y ait toujours des recoupements. Ces grandes orientations stratégiques sont : « (i) la valorisation du capital humain, le développement social et culturel ; (ii) le renforcement de la bonne gouvernance, la restauration de l’autorité de l’Etat et la consolidation de la paix ; (iii) la consolidation de la croissance économique, la diversification et la transformation de l’économie ; (iv) l’aménagement du territoire, la reconstruction et la modernisation des infrastructures ; et (v) la protection de l’environnement, la lutte contre le changement climatique, le développement durable et équilibré ».  Il est entendu que ce plan est une séquence dans la marche vers « l’émergence » de la RDC à l’horizon temporel de 25 ans. C’est dire qu’à la fin de son mandat, le gouvernement sera redevable non pas du programme présenté au Parlement en septembre 2019, mais plutôt du PNSD 2019-2023.  

3.2. La crise du Covid-19 et les stratégies de sa gestion

C’est dans ce contexte institutionnel et programmatique qu’il faut assurer la gestion de la pandémie du Covid-19. Il faut le rappeler avec force : la stratégie nationale de réponse à la pandémie ne peut être mise en œuvre comme un animal à part, séparé des défis de son contexte, ni des stratégies de base en cours. Il faut donc interroger les chances de succès et de gestion efficace de la pandémie dans un tel contexte.

         Il est vrai que toute crise, qu’elle soit sanitaire ou surtout économique, sociale ou politique suscite des réflexions et engage rapidement les plus éveillés et les plus responsables, à penser des solutions, et formuler des stratégies de réponses. Je dois souligner à ce sujet que, pour la crise de la pandémie actuelle, ce n’est pas la santé des congolais qui est en crise, c’est plutôt notre système de santé qui est en crise, accusant des déficits de la gouvernance pour faire face efficacement à l’irruption d’une catastrophe sanitaire. Dans le cadre de la pandémie du nouveau coronavirus, on a vu ou entendu ici et là des propositions éparses des analystes et penseurs individuels pour différentes raisons, cherchant à contenir la pandémie et donner un souffle économique au pays, notamment pour que le pays mérite encore plus l’attention bienveillante des institutions financières internationales.

         Au niveau institutionnel, il y en a comme le CPCM, la Banque Centrale et d’autres qui ont eu à annoncer des mesures de réponse dans le cadre de leur secteur d’activités. De ce fait elles restent des solutions ou mesures partielles, orientées et très conjoncturelles. En ce qui concerne le gouvernement, et outre les efforts d’urgence déployés et la structure de réponse mise en place, ainsi que la collaboration avec des pays amis, il a surtout préparé une stratégie d’intervention et de relance appelée « Programme multisectoriel d’urgence d’atténuation des impacts du Covid-19 ou PMUAIC-19 », sous la direction du Ministère du Plan.

         Il y a lieu de saluer l’initiative du Gouvernement pour se doter d’un instrument de gestion de la crise du Covid-19, avec des réponses à ses impacts sanitaires et socioéconomiques sur la société congolaise. Il est conçu pour une période de neuf (9) mois. À travers la mise en œuvre de ce programme, le gouvernement vise trois objectifs qui sont autant d’axes prioritaires de son action à cet effet : (i) la riposte, la surveillance au Covid-19 et le renforcement du système de santé ; (ii) le soutien à la stabilité macroéconomique ; (iii) l’atténuation de risques et le soutien aux populations. C’est là une des raisons de sa multisectorialité.

         L’architecture de riposte mise en place avec ses trois échelons de responsabilité devra donc rentrer dans ce cadre tel que défini par le PMUAIC-19. Le coût estimatif du PMUAIC est de USD 2,3 milliards répartis à raison de 16%, 31% et 53 % respectivement sur les trois objectifs et axes d’action. Il se veut être un « instrument de plaidoyer envers les partenaires au développement ». C’est pourquoi sa mise en œuvre est liée à l’obtention d’un financement extérieur important, notamment à travers la mobilisation de l’aide au développement, l’allégement de la dette, et les revenus éventuels à recevoir de certains mécanismes internationaux comme le Paiement pour le Service des Écosystèmes (PSE). Il est affirmé que le Gouvernement pourra compléter ce financement extérieur en renforçant ses efforts de mobilisation et de diversification de ses ressources internes. 

         L’analyse du document du PMUAIC-19 permet de relever ne fut-ce que sommairement, quelques faiblesses qui réduisent les chances et le niveau des espoirs de succès que l’on peut attendre de sa mise en œuvre, par rapport à ses trois objectifs. 

         D’abord et comme son nom l’indique avec raison, il s’agit d’un programme d’urgence pour les neuf mois prochains. Il n’entend pas s’attaquer aux problèmes structurels, même pas ceux des trois axes de son action (sanitaire, économique et social). La solution des problèmes structurels de développement est censée relever des responsabilités du PNSD. Le PMUAIC-19 fait référence au PNSD en termes d’affirmations vagues et générales : « il s’inscrit dans le cadre de la vision et de la politique du gouvernement… », il va « permettre une meilleure mise en œuvre du PNSD…), etc. Mais il n’indique nullement des passerelles évidentes ou des lieux d’emboitement substantif dans le PNSD. En fait c’est un animal à part.

         Pour son exécution, en espérant qu’il arrivera à mobiliser le niveau adéquat des ressources estimées pour sa mise en œuvre (2,3 milliards USD) au cours des neuf prochains mois, les responsables sectoriels et provinciaux du PMUAIC-19 sont ainsi amenés à piloter deux outils programmatiques quasiment parallèles : le PNSD 2019-2023 et le PMUAIC-19, l’un pour les problèmes de développement, et l’autre pour les problèmes conjoncturels de pannes du développement. Ce qui peut difficilement être efficace. Il est vrai que le PMUAIC-19 appelle à réduire les ambitions du PNSD compte tenu de la situation de la pandémie et de ses impacts. Il n’a pas si tort. Cela fait partie des impacts économiques de la pandémie de toutes façons.

         Mais la gestion efficace des pannes de développement, catastrophes naturelles et humaines ou sociales, a des chances de succès quand elle est ancrée dans une perspective structurelle. Le risque de détourner les énergies sur le conjoncturel parce qu’humanitairement urgent au détriment des problèmes structurels du développement, n’est pas porteur d’avenir, car il éloigne les échéances de construction de la vision du devenir annoncé de la RDC de demain. La question fondamentale à cet égard est de savoir comment gouverner le processus de développement en maintenant le cap, tout en gérant les pannes conjoncturelles de ce processus, dont la pandémie du Covid-19. Il semble évident que la question n’a pas été posée ou perçue en ces termes, surtout que le PMUAIC-19 est conçue comme un instrument de plaidoyer envers les partenaires au développement.

         En deuxième lieu et du point de vue de son contenu ou réponse programmatique au Covid-19, il y a beaucoup du déjà-vu et du déjà-entendu, des actions sans responsabilisation claire d’acteurs, en particulier quand il s’agit des actions d’ordre général préconisées sous les objectifs et axes d’action 2 (stabilité macroéconomique et relance de l’économie) et 3 ( atténuation de risques et soutien aux populations).

         Par ailleurs, le déséquilibre est évident dans l’attention, les efforts et l’allocation des ressources entre les trois objectifs. Sans chercher à réclamer l’égalité d’affectation des ressources programmées, il est évident que « contenir la dégradation du cadre macroéconomique » (objectif 2) pèse financièrement (31%) deux fois plus que la « limitation de la propagation du Covid-19 » (16%), qui est réellement l’objet et la raison d’être de l’urgence humanitaire censée être au centre du PMUAIC-19. C’est dire que quelque part, les préoccupations et exigences du FMI dominent ou planent sur la conception de ce programme.

         Dans le même ordre d’idées, les actions envisagées au titre de la composante sociale du programme (objectif 3) « la mitigation des risques et le soutien aux populations », va peser financièrement 53% des ressources du programme, soit plus que les ressources allouées aux deux autres objectifs. Outre cette distorsion, il y a surtout celle des actions envisagées sous cet objectif : « assurer la sécurité des populations, l’accès à la justice, limiter et contrôler les mouvements de populations » d’une part, et « améliorer l’accès de la population aux services sociaux essentiels et l’approvisionnement en porduits de base »  d’autre part ! On peut très valablement se demander ce qu’il y a d’urgent dans le social à travers ces actions et objectifs partiels poursuivis, face à l’analyse des impacts sociaux faite à la section précédente.

         De manière générale, les « actions phares » à déployer pour réaliser chaque objectif et axe stratégique du PMUAIC-19, et atteindre les résultats escomptés, non seulement ne présentent pas grand-chose de nouveau, mais reprennent pour l’essentiel, des idées connues et en discussion depuis longtemps. Et la majorité d’entre elles ne peuvent pas être réalisées dans les neuf mois à venir, même si le gouvernement arrivait à boucler le financement du programme. Et dans tous les cas, il est difficile d’en attendre les résultats en termes d’impacts réels d’amélioration de la situation, en particulier quand il s’agit de la relance de l’économie ou du bien-être des populations. Ce qui fait que l’idée heureuse de construire une matrice de cadre de résultats du PMUAIC-19 se justifie et est pertinente. Mais les chances de son effectivité sont faibles.

         En troisième lieu, il y a le problème de la démarche prise par le Ministère du Plan pour l’élaboration du PMUAIC-19.

i) Premièrement, l’analyse du contexte national d’éclosion de la pandémie n’est pas faite dans la perspective de son appréhension comme manifestation rebelle ou panne du processus de développement, et de sa gouvernance, qui sont d’ordre structurel. De ce fait, elle n’a pas intégré le conjoncturel dans le structurel, contraignant ainsi le programme à planer dans la gestion du conjoncturel, à côté du PNSD, qui lui est dans la gouvernance du structurel (développement).

ii) Deuxièmement, Troisièmement, une autre faiblesse méthodologique est peut-être due à l’urgence pour doter le gouvernement de cet outil de plaidoyer. La Ministère du Plan n’a pas pu faire des projections de la situation de la pandémie et de ses impacts, ni sur la période de neuf mois du PMUAIC-19, ni sur un an ou deux. Cela pouvait lui permettre de formuler un programme de réponse ou de riposte plus conséquent, et mieux répondant aux impacts constatés et prévisibles, et mieux ancré dans la perspective structurelle du PNSD.

iii) Troisièmement, l’analyse des impacts n’est pas faite au quadruple niveau comme crise du sanitaire, de l’économique, du social et de la gouvernance. Les impacts de la pandémie portent aussi sur la gouvernance elle-même, et notamment sur celle du développement. Car si le développement est en panne, et cela se manifeste en particulier à travers des crises comme celle de la pandémie du Cpvid-19, c’est que la gouvernance elle-même est en panne. Il aurait été utile d’analyser aussi les impacts de la pandémie sur la gouvernance du pays, et les institutions qui en ont la charge. Les chances de succès du programme dépendent en grande partie de la « bonne santé » de la gouvernance.

         Une des grandes faiblesses du PMUAIC-19 réside dans le financement de sa mise en œuvre. La structure de financement indique que le gouvernement pourra y contribuer à hauteur de 20%, tandis que les partenaires extérieurs identifiés pourraient contribuer pour 23%. Il reste à trouver le solde de financement qui est de 57%.

         La pandémie frappe tous les pays du monde, et les principaux partenaires de la RDC sont parmi les pays durement frappés par la pandémie, avec des conséquences négatives importantes sur leur situation économique et financière. La pandémie est un détonateur de la crise économique mondiale larvée jusque-là. On annonce la récession partout. Beaucoup d’entre eux s’endettent pour pouvoir financer la relance de leurs secteurs privés. Sauf détournement ou réorientation des fonds d’aide déjà alloués, et donc perturbation de l’affectation des ressources de financement du développement, l’espoir de trouver de nouvelles ressources extérieures pour financer le PMUAIC-19 est maigre.

         Même la mobilisation interne des 20% que le gouvernement entend contribuer avec n’est pas évidente. La RDC est aussi dans la récession économique, et il lui sera difficile de mobiliser 460 millions de dollars américains rien que pour la mise en œuvre du PMUAIC-19, alors que d’autres besoins importants, aussi bien d’urgence humanitaires que de développement, font leur pression sur le leadership, et sur la gouvernance en général. Ce sera considérer comme très peu de choses de montrer comme bilan à la fin du quinquennat, que le gouvernement a riposté efficacement à la pandémie à virus Ebola ou de la Covid-19 principalement.

Ce que les populations congolaises attendent de leur nouveau leadership, c’est le véritable changement du paradigme de développement, et de sa gouvernance, afin de les amener à bénéficier et jouir des dividendes de leurs luttes pour la démocratie et pour la paix, et pas  seulement de la réparation des pannes socioéconomiques de parcours.

Conclusion

         Le nouveau coronavirus appelée covid-19 s’est répandu à une vitesse surprenante dans le monde entier depuis ses origines « wuhanniennes » en Chine. Ce qui était une épidémie en Chine est très vite devenue une pandémie mondiale. Tous les pays du monde en souffrent avec près de 7 millions de personnes affectées et près d’un demi-million de morts, sans compter des centaines de milliers d’hospitalisés en moins de six mois. Et on n’est pas encore au bout du tunnel, même s’il est affirmé que le pire est derrière. Les systèmes sanitaires des pays, leurs tissus sociaux, leurs économies et leurs systèmes de gouvernance sont affectés et mis à l’épreuve. Tout le monde veut s’en sortir, et pas seulement sur le plan sanitaire avec la victoire sur la covid-19. Partout els faiblesses structurelles ont été mises au grand jour, la pandémie ayant joué le rôle de détonateur.

         La RDC est dans cette situation et placée devant ce défi. Les conséquences de la pandémie sur la santé des populations, sur l’économie du pays, sur la situation sociale de ces populations et sur la gouvernance sont renforcées par la fragilité du contexte d’éclosion de la pandémie dans ce pays. Le problème pour le leadership national et provincial n’est pas de « contenir » la pandémie, ni de se fourvoyer dans la gestion des conséquences conjoncturelles de la Convid-19. Car l’objectif ultime à poursuivre est de gagner la bataille conjoncturelle de la pandémie comme moment de panne du développement, comme manifestation rebelle épisodique du processus de développement, tout en maintenant la boussole du même processus de développement.

         On n’y est pas encore avec le PMUAIC. Ses chances de réalisation sont visiblement hypothétiques, malgré le soutien annoncé déjà à 23 % des ressources de la part des partenaires. Avec ce programme, le pays risque d’être en train de mobiliser les énergies nationales et de ses partenaires malgré leur sensibilité à l’urgence humanitaire, non pas pour gérer le conjoncturel avec maîtrise du processus, mais plutôt pour gérer une partie des conséquences de ce conjoncturel, renvoyant la gouvernance du processus de développement au lendemain.

         Par ailleurs, lorsqu’on affronte une crise dans la perspective conjoncturelle seulement, c’est qu’on veut reconstruire le monde d’hier, celui d’avant la crise, en le remettant sur les mêmes rails pour continuer la même marche. Les aspirations des populations congolaises,  c’est de voir inventer une autre économie et une autre société, avec une autre gouvernance qui soit capable d’anticiper et de faire efficacement à ce genre de fléaux.

         À ce niveau on peut se poser la question : quel est le sort des engagements politiques du PR entretemps, près de dix-huit mois après sa prise de fonction ? Et qui y veille, quel que soit le niveau de leur prise en compte dans le PNSD ? S’il est mis en œuvre, lorsque le PNSD termine l’année prochaine, ce sera déjà la troisième année du mandat gouvernemental, et le pays sera à un an de la fièvre électorale de la cinquième année du quinquennat. C’est pourquoi il faut sérieusement poser la question : comment gérer le conjoncturel du Covid-19 et ses impacts négatifs, tout en gouvernant le processus de développement du Congo ?

         Le quotidien des populations congolaises est fait de l’insécurité alimentaire et nutritionnelle devenue endémique, de chômage croissant ou manque d’emplois, de manque d’eau potable et d’électricité, de manque de soins de santé accessibles pour la majorité, et de soif de justice sociale. Si le gouvernement dépense une partie non négligeable de son énergie ou des énergies nationales à résoudre les conséquences des troubles conjoncturels de la marche, la mise en œuvre des engagement présidentiels au  bout du mandat n’est pas aussi assurée. Le bilan risque d’être peu louable en fin de compte.

         C’est le moment de prouver ses propres capacités de pensée, d’imagination et de conception ou d’innovation dans les stratégies, les instruments, la  mobilisation des ressources humaines (scientifiques et techniques), matérielles et financières pour faire face aux problèmes de développement et des pannes de parcours, tout comme des problèmes d’urgence découlant de ces pannes.

         Il ne s’agit certes pas d’un appel à faire le choix entre les deux sollicitations : l’urgence de la pandémie à vaincre, et la mise en œuvre du PNSD. Il s’agit plutôt de savoir répondre à l’urgence humanitaire sans perdre de vue la nécessité et l’urgence de transformations structurelles nécessaires. C’est ce dernier cela qui va renforcer les capacités du pays, et le préparer encore mieux à répondre aux urgences humanitaires, et  à construire une société aux conditions améliorées pour les populations congolaises.

Car il faut souligner et rappeler encore que la réponse efficace au conjoncturel et à l’urgence fusse-t-elle humanitaire, doit se situer dans la perspective de réponse au structurel et le pilotage de ce dernier à moyen et long terme.

S-T, le 3 juin 2020.

Prof J. Kankwenda Mbaya

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