Chronique Indépendance : «Le Stanleyvillois» saisi

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Par le Pr Jean-Chrétien Ekambo

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Il est assez curieux de constater que, à seulement un mois de l’indépendance, la censure puisse encore se manifester dans l’espace médiatique congolais. Depuis le début de l’année 1958, les activités politiques se trouvent libérées et les partis ont pignon sur rue. Les meetings populaires, de plus en plus nombreux, sont devenus le lieu et l’occasion où les leaders politiques haranguent les populations. Et surtout, le décret royal du 17 août 1959 est venu confirmer et consacrer ce nouvel élan de liberté pour les autochtones pendant longtemps colonisés.

Pourtant, c’est au cours de cette période de grand espoir que le quotidien Le Stanleyvillois du 25 mai 1960 est frappé de mesure de saisie. Cela peut passer pour une surprise. C’est que, en dehors du cadre général des libertés consenties, il existait encore des contenus et sujets pouvant constituer problème aux yeux de l’autorité coloniale. C’est précisément ici le cas d’espèce.

En effet, le numéro de ce mercredi 25 mai 1960 du journal Le Stanleyvillois contient un article envoyé au journal par Patrice Lumumba. Ce dernier entend ainsi répliquer aux déclarations faites un jour plus tôt, dans les colonnes du même quotidien, par le Général Emile Janssens, commandant en chef de la Force publique. Le thème évoqué dans les deux textes est relatif à l’armée et à l’ordre public. Or, nous avons montré dans les précédentes chroniques que la question sécuritaire, concernant les biens et les personnes habitant le Congo, préoccupait au plus haut point le pouvoir colonial depuis que ce dernier avait été surpris par les événements sanglants du 4 janvier 1959 à Léopoldville. Nous avons également donné des indications aussi nombreuses que précises sur le renforcement en matériel et en troupes des bases métropolitaines de Kamina et Kitona, au moment même où, ensemble, Belges et Congolais négociaient à la Table Ronde de Bruxelles les modalités devant conduire pacifiquement la colonie à l’indépendance. La question de l’armée divisait donc les Blancs et les Noirs.

Cela dit, que peut-on lire dans les numéros du quotidien Le Stanleyvillois le mardi 24 et le mercredi 25 mai 1960 ?

Paroles de Janssens le militaire

Après le retour des leaders politiques congolais de la Table Ronde et après la constitution du Collège exécutif général, le Général Janssens eut l’occasion, le 23 avril, de présenter devant cette sorte de gouvernement provisoire la situation de l’armée ainsi que les mesures préventives qu’il souhaitait pour le maintien de l’ordre public en cette période précédant l’indépendance. Par la suite, le mardi 24 mai 1960, le commandant en chef de la Force publique accorda une interview au journal Le Stanleyvillois et y donna, entre autres, son point de vue sur les troubles qui avaient eu lieu à Stanleyville les 29 et 30 octobre 1959, en marge du congrès du MNC (Mouvement national congolais). Rappel des faits : les discours prononcés par le leader du MNC avaient été considérés par l’autorité coloniale comme subversifs et attentatoires à l’ordre public, ce qui conduisit à l’arrestation de Patrice Lumumba et à sa condamnation à six mois de prison le 21 janvier 1960. Ni Lumumba ni Janssens n’avaient oublié cet épisode et leurs propos dans le journal Le Stanleyvillois en ont témoigné.

Certes, le tribunal n’avait pas retenu Patrice Lumumba comme responsable direct des pillages perpétrés dans la ville au cours de ces journées chaudes. Certes aussi, les casseurs ne furent pas poursuivis par la justice, ni individuellement ni collectivement, en qualité de militants du MNC. Cependant, aux yeux du Gouverneur de province Pierre Leroy et à ceux du commandant en chef de l’armée, toute cette violence avait tout de même une origine politique. En termes radicalement plus militaires, il y avait des victimes dans le camp ami et les agresseurs dans le camp ennemi. L’opposition était donc nette et claire entre les belligérants.

Qu’à cela ne tienne, après la reprise en mains de la situation sur les deux rives de la ville de Stanleyville, l’état-major de la Force publique ne se priva pas de publier des communiqués vantant la bravoure des éléments commis à la tâche de maintien de l’ordre. Et le fait que, au cours de ces opérations, un officier blanc de la Force publique ait été blessé par une lance des émeutiers a convaincu l’état-major de l’armée que les troubles n’étaient pas menés par des simples civils, mais par des hommes tout à fait aguerris.

C’est donc au regard d’une telle appréciation des faits que, dans cette interview accordée le 24 mai 1960 au journal Le Stanleyvillois, le Général Emile Janssens s’attribuera un satisfecit public, confirmant pour sa part que, sans la présence rapide de la Force publique ainsi que son efficacité, le sang aurait coulé plus abondamment dans le chef-lieu de la province Orientale. Et le commandant en chef de la Force publique prendra à témoin toute personne pourvue d’ «honnêteté ». En peu de mots : l’auteur du maintien et de la préservation de l’ordre et de la tranquillité publique, c’est le Général Janssens, commandant en chef de la Force publique.

Cette interview fut publiée pendant que Patrice Lumumba séjournait à Stanleyville. Il y était arrivé quelques jours auparavant en compagnie de ses collègues membres du Collège exécutif général, dans le cadre d’une tournée nationale organisée pour eux en vue d’établir l’état des lieux avant les élections générales prévues pour la fin du mois de mai. Alors, précisément, après une période d’absence de près de quatre mois, Patrice Lumumba a trouvé dans sa ville de Stanleyville son parti assez désorganisé, les « jeunesses » du MNC se laissant aller à quelques abus et donnant ainsi de cette formation politique une image peu crédible. Dans ce contexte, l’interview du Général Janssens avait tendance à laisser croire que le leader du MNC n’avait plus le contrôle de ses hommes, ni celui de la situation générale de la ville ou de la province. En termes plus politiques, c’est le discrédit qui risquait d’entacher le profil de l’homme politique Lumumba.

Paroles de Lumumba le politicien

Le leader du MNC n’a pas attendu plus de vingt-quatre heures pour réagir. Il envoya sans délai au journal Le Stanleyvillois un texte de réplique. Ce document fut publié le lendemain, mercredi 25 mai 1960, sans commentaire de la rédaction. Du professionnalisme !

Il est bien vrai que Patrice Lumumba y admettait que « la situation se détériorait de jour en jour dans sa province », mais il ajoutait que « le rétablissement de l’ordre à Stanleyville est l’œuvre exclusive du MNC et non de la Force publique ». Sa conclusion fut d’ailleurs plus précise : « c’est grâce à ma présence à Stanleyville ».

Le leader du MNC ne manqua d’ailleurs pas de saisir l’opportunité qui s’offrait à lui pour généraliser ses considérations et ainsi réaliser son propre « bilan de l’action combinée de la Force publique et de l’Administration » coloniale : « expéditions punitives injustifiées, suivies de massacres, arrestations et condamnations arbitraires ». Et, afin de ne pas rater sa cible, le texte de Patrice Lumumba s’acheva sur une adresse directe au commandant de la Force publique : « Si la Force publique ne cède pas au chantage, comme le dit le Général Janssens, nous pouvons lui dire que le peuple congolais, épris de sa libération, ne cédera pas non plus à l’intimidation et aux menaces de la Force publique». La polémique était ainsi résolument engagée.

A bien constater les faits, au cours des années 1959 et 1960, E. Janssens et P. Lumumba se sont constamment accusés de « malhonnêteté », selon les cas et les intérêts en présence. Ainsi notamment, juste une semaine avant le duel qui les opposa à travers les colonnes du journal Le Stanleyvillois, Patrice Lumumba venait de prendre ouvertement position en faveur à la fois de la Force publique, de son commandant en chef ainsi que de ses officiers blancs. En effet, dans une déclaration faite le 18 mai 1960, reprise sous forme de dépêche par l’agence de presse Belga, P. Lumumba s’attaquait au renforcement des troupes métropolitaines belges à Kamina et Kitona : « Il s’agit là d’un affront à l’égard de la Force publique du Congo. Il s’agit là aussi d’un affront à l’égard du Général Janssens. La Force publique, avec ses milliers de soldats congolais et ses officiers belges, suffit amplement ».

Il va sans dire que la presse quotidienne de Léopoldville ne manqua pas de faire mention des propos aussi tranchés, surtout qu’ils étaient énoncés par celui qui se montrait plutôt avare de compliments envers la Force publique et son chef. La déclaration de Lumumba se retrouva donc en bonne place dans le numéro du journal L’Avenir du lendemain, jeudi 19 mai 1960.

Le Stanleyvillois saisi

Dans tous les cas, la saisie du numéro du 25 mai 1960 du quotidien Le Stanleyvillois, opérée par l’administration, traduisait un malaise qui entourait la question militaire à quelques semaines de la proclamation officielle de l’indépendance du pays. Ce malaise n’était plus un secret pour les lecteurs des nombreux journaux paraissant dans la capitale en cette année 1960.

Depuis quelques mois effectivement, d’inquiétants et bizarres écrits avaient paru dans la presse, prétendant porter la parole des soldats de la Force publique. Rédigés dans un style outrancier et ouvertement séditieux, ces textes ont été diffusés notamment par deux journaux : Emancipation (19 mars 1960) et Solidarité (2 et 9 avril 1960). Très visiblement, ces deux textes entendaient ergoter sur une déclaration faite par Patrice Lumumba à Bruxelles, reprise dans le quotidien Le Courrier d’Afrique du 4 mars 1960, mais dont la presse n’a pas intégralement reproduit le contexte de son énonciation : « Ce n’est pas parce que le Congo est indépendant que nous pouvons faire d’un soldat de seconde classe un général ». En réalité, Patrice Lumumba voulait tout simplement montrer que, en matière d’africanisation des cadres dans l’armée, la précipitation ne pouvait être de mise.

En tout cas, le seul fait que ces deux organes de partis politiques, respectivement le Parti du Peuple (Emancipation) et le Parti solidaire africain (Solidarité), aient consenti à publier ces textes in extenso était déjà à la limité du sens de responsabilité, à la fois publique et politique. Par ailleurs, l’hebdomadaire Solidarité alla jusqu’à rediffuser ce texte le 9 avril, après une première parution une semaine plus tôt. Les rédactions de ces deux publications ne pouvaient donc pas ne pas se rendre compte de la forme incorrecte de ces documents non signés et du caractère irresponsable de leur langage.

Surtout, ces deux textes laissaient planer l’impression que, dès le départ, il se manifestait une large et irréversible fracture entre les soldats de l’armée nationale et les leaders politiques, alors que l’on était encore à l’aube de l’indépendance.

Dans ce contexte aussi malsain, il est fort probable que, en procédant à la saisie du numéro du journal Le Stanleyvillois du 25 mai 1960, l’autorité administrative ait voulu mettre immédiatement fin à une polémique faisant de l’armée le sujet principal. La méthode était certes plus expéditive que préventive, d’autant plus qu’elle ne fut suivie d’aucune action explicative ou moralisatrice en direction de la presse.

Entretemps, le feu couvait. Il éclata au grand jour moins d’une semaine après le 30 juin 1960. La clause « secret défense » débutait là une difficile carrière dans l’espace médiatique congolais.

Prochaine chronique:

La presse arbitre : Match des Présidentiables

 

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