Bakonga : feuilleton d’une cavale à Brazzaville qui se termine à la Prison Centrale de Makala

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L’affaire de l’ancien ministre d’Etat Willy Bakonga, qui a alimenté l’actualité judiciaire et politique le week-end passé, continue de défrayer la chronique. Bien qu’au terme de sa cavale, son parcours se voit terminé dans un pavillon de la Prison centrale de Makala, des questions se posent. L’opinion cherche à savoir comment tout cela s’est passé. Pourquoi Willy Bakonga avait-il quitté Kinshasa sur la pointe des pieds ? Qu’était-il allé chercher à Brazzaville ? Comment avait-il regagné la capitale congolaise ? Par remords, par souci de répondre à la justice ? Avait-il oublié quelque chose d’important ? Pourquoi la DGM s’était saisi de lui ? Qu’avait-il fait alors que tout le monde voulait connaître son implication dans le dossier de la gratuité de l’enseignement ? Pourquoi a-t-il été condamné à trois ans de prison seulement ? Qu’est-ce qu’on lui reproche exactement ? N’est-ce pas là une façon d’étouffer l’affaire de détournements des deniers publics ? Qu’a fait son fils pour être condamné à 6 mois de prison ? Pourquoi les immunités de Willy Bakonga n’ont pas fonctionné ?

            Pour éclairer l’opinion sur cette première affaire, puisqu’il y en a d’autres, voici le feuilleton d’une cavale dans l’autre rive du fleuve Congo, qui se termine curieusement par une condamnation judiciaire à 3 ans de SPP, en passant par la terrible épreuve de l’arrestation à l’aéroport international de Maya Maya et de son retour à Kinshasa.

            Les ennuis judiciaires de Willy Bakonga ont débuté quand le Chef de l’Etat, Félix Tshisekedi, initiateur de la gratuité de l’enseignement en RDC, a réalisé que ce projet-phare,destiné à soulager les familles démunies, était « saboté » par celui-là même à qui l’on avait confié la responsabilité de sa mise en œuvre, le ministre d’Etat Willy Bakonga. Il y a eu d’abord la protestation de la Banque Mondiale dont quelques sources ont révélé des détournements à même de compromettre la réussite de ce grand projet.

            Après des enquêtes menées par l’Inspection générale des finances, deux principaux responsables de l’EPST étaient mis en accusation. Il s’agit de Michel Djamba, l’inspecteur général de l’enseignement, et du directeur Kampay  du Service de contrôle de la paie des enseignants. Reconnus coupables de malversations financières et du recours au marché de gré à gré au détriment de la loi sur la passation des marchés publics, les deux responsables ont été condamnés tous les deux à 20 ans de prison, ainsi qu’aux peines subsidiaires.

            Tout au long de ce procès, Michel Djamba et Kampay ne manquaient pas de signaler à la justice que pour certaines pratiques illicites, les instructions venaient du cabinet du ministre. Plus tard, un mandat de comparution était déposé au domicile de ce dernier sis avenue de la Montagne n° 10, quartier Joli Parc, commune de Ngaliema. Le ministre d’Etat Willy Bakonga, conscience troublée, avait fait l’appel à ses avocats pour entrevoir la possibilité de défendre ses intérêts devant la justice. Par ses conseils interposés, il a sollicité le report de la date de sa comparution pour des raisons médicales. Au Parquet général près la Cour de cassation, la bonne foi du prévenu étant manifestée, on ne pouvait que lui faire confiance et patienter.

            Et l’homme avait imaginé alors la stratégie de se soustraire aux poursuites judiciaires.

Cavale à Brazzaville

Ce que l’on sait de cette stratégie est que la traversée du fleuve Congo par le beach Ngobila n’offrait pas de garantie de liberté de mouvement. A ce poste frontalier, la présence des agents de la DGM, de la Police nationale, de ceux des différents autres services, inquiétait. Il ne restait plus que l’option de la traversée par une embarcation privée.

            Une nuit, une équipe des surveillants de la Régie de Voies Fluviales  consignée pour une mission particulière au port de cette régie de l’Etat, attendait l’arrivée d’une autorité qui devait voyager pour Brazzaville. Au comité d’accueil, on voyait quelques membres de famille du V.I.P., téléphones collés aux oreilles en train de suivre l’arrivée du cortège. A 18 H 40’, on avait signalé l’arrivée imminente du V.I.P. . Soudain, la barrière levée, trois véhicules glissaient dans le port jusqu’au débarcadère.

            «Est-ce que ça va ? s’est enquis un homme de bonne stature et de teint sombre». «Jusque-là tout va bien, Excellence !» Après avoir échangé quelques confidences avec son épouse et lui avoir gratifié d’une bise, cette dernière lui a souhaité bon voyage. Son fils Joël à ses côtés en fit de même, avant d’embarquer dans un hors-bord confortable. Tenant solidement sa barre, le commandant avait donné alors des instructions à ses deux matelots de détacher les amarres. Ce qui fut fait. Immédiatement, lancé à vive allure, le hors-bord fendait les vagues des eaux du fleuve. La nuit et la météo complices, Willy Bakonga et son fils Joël étaient bien arrivés et sans incident, à Brazzaville, où les attendait un autre comité d’accueil qui avait apprêté deux véhicules devant conduire les fameux voyageurs jusqu’à un lieu sûr.

            Le jour du voyage pour la France, raconte une source, Willy Bakonga et son fils étaient coincés lors des formalités d’embarquement à bord d’un régulier d’Air France. Dans les valises du père et de son enfant, il y avait plus de 30.000 dollars en espèces sonnantes et trébuchantes, ainsi que 75.000 FCFA. Ces sommes n’avaient pas été déclarées malheureusement aux services de douanes brazzavilloises. Conduits aux bureaux de la police des frontières de Brazzaville, ils étaient soumis aux procédures administratives avant d’être refoulés. A Kinshasa, ils seront accueillis au beach Ngobila par des agents de la DGM et seront entendus par le chef de division Vicky Owanga, OPJ à compétence générale, et gardés jusqu’au jour de leur transfert au Parquet général près la Cour de cassation. Notons qu’en présence des agents de la DGM, les deux passagers suspects ont assisté au constat et au comptage des sommes dissimulées dans les chaussures et autres poches de valises, avant de les entendre sur procès-verbal.

En dehors des effets vestimentaires, il a été relevé au total la présence de la somme de 75.000 F CFA, 305 dollars, trois liasses de 10.000 dollars chacune, soit 30.000 dollars. A l’issue de l’interrogatoire, les deux prévenus ont reconnu que ces montants étaient cachés dans leurs valises.

Le procès en flagrance à la Cour de cassation

            Le 28 avril 2021, les deux prévenus, acheminés sous solide escorte policière, sont arrivés au Parquet général près la Cour de cassation, où un haut-magistrat les a soumis à un feu nourri des questions. Convaincu de soupçons pesant sur eux, le dossier a été transmis le même jour à la Cour de cassation.

            Le président Yemomima, entouré de six conseillers, a ouvert jeudi à 18 H , l’audience en procédure de flagrance, par la lecture de l’extrait de rôle faite par le greffier. A la barre, Willy Bakonga et son fils, qui était en même temps son parsec, ont comparu en personne assistés tous les deux par le même collectif d’avocats.

            Ayant la parole, l’officier du ministère public a dévoilé l’acte d’accusation, signalant que les deux prévenus sont poursuivis pour détention illicite et transfert à l’étranger d’une somme de plus de 10.000 dollars. Il a fait savoir que les deux faisaient l’objet de poursuites judiciaires en corréité pour participation criminelle, notamment pour avoir enfreint la loi sur la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme, ainsi que pour dissimulation des fonds.

            Que pense le prévenu Willy Bakonga de charges articulés contre lui ? demande le président Yemomima. Mais pour déblayer le terrain des préalables, il a demandé aux avocats de relever quelques exceptions. Pour les conseils de l’ancien ministre d’Etat, c’est à cette audience que tous, ils découvraient les charges reprochées à leurs clients. La flagrance ne pouvait pas être évoquée dès lors qu’aucun élément n’a été brandi pour justifier le caractère de flagrance. Ils ont conclu que les droits de la défense étaient violés surtout qu’ils n’ont pas eu accès au dossier. Ils découvraient tout à l’audience et pourquoi faut-il juger nuitamment les prévenus ? Ils ont alors sollicité une remise.

            Répliquant à ces moyens, le ministère public a rappelé les conditions qui justifient la flagrance, en citant les faits qui se commettent maintenant ou qui viennent de se commettre ou que des effets relevant de la violation de la loi ont été trouvés sur eux. Le président Yemomima ne s’est pas fait prier deux fois pour ajouter que cette flagrance se justifie aussi par le fait que les prévenus sont poursuivis par la clameur publique.

            Après avoir balayé la distraction de la procédure par les conseils des prévenus, le débat au fond a démarré sur la présence des fonds dans les valises des prévenus. A ce sujet, Willy Bakonga a reconnu et c’était acté qu’il avait transportait 12.700 dollars dans ses valises et que son fils ne détenait que 2.000 dollars. Il ne sait expliquer comment d’autres fonds se sont retrouvés dans ses effets. Son fils a cru savoir que cela ne pouvait être que sa maman qui avait préparé ses valises et avait enfoui des sommes dans ses chaussures.

            Et comment était-il arrivé à Brazzaville ? Avec quelles autorisations ? Willy Bakonga soutient qu’il avait adressé sa lettre de démission au Premier ministre et était sénateur lors de son voyage. Connait-il la législation sur la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme ? L’ancien ministre d’Etat a reconnu qu’il ne devait pas voyager avec plus de 10.000 dollars. Pourtant dans ses effets, lui a fait remarquer la cour, il disposait de plus de 30.305 dollars.

            Dans ses réquisitoires, le ministère public a requis 3 ans de prison contre Willy Bakonga et 6 mois de SPP contre son fils et a sollicité leur condamnation aux peines d’amendes équivalentes à 3 fois le montant trouvé sur eux, soit 90.000 dollars.

            Les avocats de Willy Bakonga et de son fils ont relevé ce qu’ils considèrent comme irrégularités, notamment l’absence des P.V de constat établis à Brazzaville, car les infractions ont été commises sur un territoire étranger. Ils ont évoqué le cas de Koffi Olomide, expulsé au Kenya pour des violences commises sur le territoire de ce pays. Tout en soutenant que leur client était ministre, il ne pouvait blanchir de petites sommes comme 30.000 dollars. Et comment pouvait-il dissimuler ces montants, alors qu’il en avait besoin pour son voyage et surtout pour faire face aux dépenses prioritaires ? Les avocats ont insisté sur l’origine des fonds. Selon eux, cet argent ne provenait pas du trafic de drogues, ni des opérations maffieuses. Sur cette base-là, les prévenus étaient innocents et devraient être acquittés tout simplement.

            Le dernier mot de Willy Bakonga concernant le réquisitoire du ministère public est qu’il a été ministre, et a construit des écoles de renom dans toutes les provinces. Avoir 30.000 dollars sur lui n’est pas un miracle, «Je suis actuellement sénateur», s’est-il enorgueilli. Je clame mon innocence et plaide mon acquittement». Son fils et parsec de surcroit, a abondé dans le même sens.

            Les débats clos, après plus d’une heure de délibération, la décision de la Cour était connue avec comme mesure subsidiaire, l’arrestation immédiate. Le père et le fils ont été ramenés au Parquet général près la Cour de cassation avant d’être transférés le vendredi 30 avril à la Prison centrale de Makala.

            Pour Willy Bakonga, avec tout ce qui se raconte déjà dans la ville, les ennuis judiciaires ne font que commencer. Quelle sera la suite de ces feuilletons judiciaires ? Attendons voir !J.R.T.

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