APPRENTI-SORCIÉRISME OU ININTELLIGENCE POLITIQUE CHEZ LES POLITICIENS ET POLITICO-RELIGIEUX CONGOLAIS : QUELS HORIZONS POUR 2020 ?

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Introduction

 Encore de la cacophonie politique en cette fin 2019 et début d’année 2020. Les prophètes politiques et politico-religieux occupent le terrain et prêchent la voie du salut. Chacun se croît être l’émetteur de la bonne parole et cherche à se faire une place dans l’opinion avec sa propre prédication. Les acteurs politiques directs et indirects rentrent dans le remue-ménage politique. Les opinions nationale et internationale sont servies, mais l’accueil et le jugement varient énormément.

            Il y en a qui avalent avec joie les prédications des voies du salut, et se mettent à crier en écho à leurs prédicateurs qui se veulent leurs leaders politiques ou politico-religieux. Il y en a qui questionnent, doutent, voient le tableau et la théâtralisation du terrain politique. Ils jugent le niveau de conscience et d’intelligence politique des Congolais, et en tirent des leçons ou des conclusions.

            On parle de menace de balkanisation de la RDC qui commencerait par le Kivu, dans le cadre d’un plan concocté notamment par ou avec le Rwanda entre autres. On parle d’arrêter les massacres du Kivu et le plan de balkanisation en faisant la guerre au Rwanda pour l’annexer et en faire une nouvelle province de la RDC. Les opinions s’emballent, les acteurs tricotent, fomentent, dressent les opinions, créent un imbroglio et une atmosphère sociopolitique, sinon spirituelle de tension et d’incertitude, mais aussi d’angoisse jusqu’à un certain point. On s’agite sur les réseaux sociaux, devant les caméras des médias, etc. Volontairement, par calcul politique ou par inconscience et inintelligence politiques, on distille un sentiment d’instabilité institutionnelle, de prédication d’incapacité des institutions politiques, et on s’y active, on participe de l’intoxication.

            Ne nous perdons pas dans cette cacophonie, et évitons d’en ajouter à la confusion volontairement ou involontairement fomentée. Examinons les choses de près, aussi bien des actions que des acteurs à l’avant-plan.

Le contexte historique

            Parmi les événements politiques marquants de l’année 2019, on peut mentionner en particulier les faits saillants qui suivent, qui caractérisent et font partie de l’essence du contexte historique dans lequel s’insère l’agitation autour du supposé plan machiavélique de balkanisation de notre pays par le Rwanda et de la relation avec ce dernier.

            La première caractéristique est bien sûr le changement politique à la tête du pays. La kabilie en tant que système mobuto-kabiliste est mise de côté et remplacée par un système mixte CACH-FCC. Le mariage politique est antinomique, boiteux, bancal et marche avec difficultés du fait de la différence des idéologies de gouvernance du pays. Mais on s’en accommode dans le fonctionnement des institutions, quitte à voir quand le divorce devient nécessaire et inévitable.

            Avec cette première caractéristique il faut souligner le lourd héritage passif sur les plans de la gouvernance, de la cohésion nationale, de la construction d’un pays de fierté pour les populations congolaises, dans un style de service au peuple et à la nation, de gestion responsable avec résultats tangibles, de démocratisation de la vie sociopolitique, et de développement aux bénéficies partagés par le peuple et avec lui. Il faut donc tout refaire, pour ne pas dire refonder complètement la gouvernance du pays sur des valeurs non partagées dans ce couple CACH-FCC. Des tiraillements, des jalousies de voir l’autre réussir et collecter des dividendes politiques dans l’opinion là où on n’a rien fait ou on a fait des choses pour la confrérie régnante, mais contre le peuple.

            Outre ce tiraillement, il y a des faits liés à la position des uns et des autres dans le processus électoral et l’attitude devant les résultats proclamés. Ce microbe-là, porté par des acteurs politiques et politico-religieux de premier plan, instigué par les fabricateurs de leadership africain à l’image de l’expérience ivoirienne par exemple, reste actif dans le chef de ces acteurs.

            Le deuxième trait caractéristique est la résurgence de la guerre de Minembwe. Les autochtones refusent de voir ceux qu’ils ont accueillis à un moment donné, réclamer l’appropriation sinon l’extorsion de leurs terres, et la création d’un territoire propre en leur sein, simplement du fait de leur accointance avec le pouvoir qui était en place, et de la complicité de ce dernier. Ils se souviennent des propos de James Kabarebe : « il n’y a pas de peuple banyamulenge au Congo ». La résurgence est due au fait que les accueillis craignaient que le départ du régime qui faisait partie de leur plan n’était plus au pouvoir et qu’il fallait forcer les choses et mettre les autochtones en situation de fait accompli. Tandis que pour les autochtones, il fallait renforcer la résistance compte tenu du changement de tenants du pouvoir au sommet de l’État. Il y a en l’air les prémisses de la mise en œuvre de ce fameux complot de balkanisation. Les autochtones le sentent et y résistent.

            Le troisième fait saillant est l’annonce et la mise en œuvre du programme présidentiel de cent jours. Ce programme a été financé par des ressources propres du pays. Les réalisations devenaient palpables, certaines au cours des cent jours, d’autres au-delà de ce délai. Le nouveau Président n’est pas venu avec l’argent de ses parents. Il a utilisé et réorienté l’utilisation des fonds qui existaient, mais que le régime antérieur utilisait pour le compte de la confrérie régnante. Et ceci se faisait aussi bien à Kinshasa que dans les provinces. Le succès, même partiel de ce programme, faisait des jaloux politiques et engendrait des réactions parfois négatives dans les discours comme dans les actes.

            Le quatrième fait caractéristique est la guerre menée par le nouveau Président de la République contre l’insécurité et les massacres dans le Nord-Kivu, et contre l’épidémie à virus Ebola. Il mène hardiment les deux combats et les populations commencent à voir les lueurs des bouts des tunnels. L’armée se sent appuyée et sur la bonne voie. Les soi-disant islamistes et rebelles ougandais se sentent menacés sérieusement et nagent entre deux feux : les FARDC et la famine. Ils deviennent comme un lion blessé et se lancent sur les populations pour se venger. D’autres milices et groupes rebelles se rendent de plus en plus aux forces armées. Le nouveau Chef de l’État commence à en récolter les dividendes politiques dans l’opinion locale, nationale et internationale. Cela ne fait pas plaisir aux tenants du régime de son prédécesseur qui s’est nourri de cette crise, communiant avec le fameux projet de balkanisation, et se nourrissant de la gestion de l’épidémie. Cela ne fait pas non plus plaisir à tous ceux qui politiquement avaient combattu l’élection du nouveau président, élection qu’ils ont diabolisée de tous les noms, et contre laquelle ils ont engagé des actions. On comprend le climat dans le regard des uns envers les autres.

            Le cinquième fait saillant est la mise en œuvre de la promesse de campagne de l’actuel Président, en ce qui concerne la gratuité de l’enseignement de base. On s’y est opposé, on l’a déclaré impossible parce que les moyens financiers ne le permettaient pas, et même certains courants scolaires s’y sont mêlés. La population a accueilli la nouvelle avec grande joie, et cela a eu un impact important dans le dividende politique du chef de l’État. On ne voit pas de gaité de cœur ou avec un regard d’ange la réussite de son adversaire, ni de son successeur là où on a échoué. Pire on ne le laisse pas réussir en l’appuyant ou le glorifiant. On le perturbe, on pagaie à contrecourant si pas ouvertement, mais au moins sournoisement. On minimise le succès ou la marche vers le succès de l’autre. C’est de bonne guerre.

            La sixième caractéristique est le retour remarqué et accepté sinon vanté de la RDC sur la scène internationale. Le pays était devenu un « nain politique », sans voix qui porte sur les échiquiers régional, continental et mondial. Les actions du nouveau pouvoir font rendre progressivement à la RDC sa place sur ces différents échiquiers. Ceux qui avaient réussi à noyer le pays, à en faire l’enfant malade éternel de l’Afrique s’en offusquent, se sentent désapprouvés dans l’opinion nationale et africaine, ce qu’ils savaient bien de toutes façons. 

            Le septième fait caractéristique est le retour à une gouvernance démocratique, tolérante et sécurisante. La liberté de parole et l’amorce du retour à un État de droit sont perceptibles. Sans vouloir faire l’apologie du nouveau pouvoir qui a aussi ses faiblesses dans la gouvernance, je ne peux m’empêcher de reconnaître et encourager ce qu’il fait de bon pour notre peuple et pour notre pays.

            En fin d’année, le huitième fait saillant arrive avec l’annonce de la manœuvre de pillage et de prédation qui a endetté la Gécamines. Bien qu’on n’ait pas encore tous les éléments du dossier, et que ce dernier se trouve dans les mains de la justice, il semble que l’ouverture de cette affaire a sérieusement secoué la kabilie pour des raisons qui ne sont pas difficiles à deviner. L’agitation est allée jusqu’aux menaces pour certains acteurs, et cela en a ajouté quelque chose de salé dans le climat politique, et dans le contexte des prestations des Muzito-Ambongo dans le Nord-Kivu, et certainement dans celle de Kamhere à Kigali. 

            Le dernier fait caractéristique que je voudrais signaler est le discours du Chef de l’État pour présenter l’état de la nation devant la Congrès, et donc devant le peuple congolais. C’était un discours bilan de l’état des lieux de la nation. Mais c’était aussi un discours programme, construisant sur le programme annoncé dans le discours d’investiture certes, mais surtout approfondissant et élargissant les ambitions de réalisations envisagées, compte tenu de l’expérience d’un an de pouvoir, et d’un souci plus marqué encore, de répondre aux attentes des populations en matière de dividende partagé de la paix et de la démocratie. Le discours est amplement ovationné par le congrès et le peuple, mais juste entendu par le FCC, à voir leurs têtes dans la salle. Il est même critiqué par les ténors de Lamuka et leurs tambourinaires. 

            En résumé, le contexte politique est fait de deux traits caractéristiques majeurs. D’une part l’amorce de succès du nouveau pouvoir sur différents fronts, bien accueillis par les populations et encouragés par certaines puissances extérieures, mais succès critiqué, minimisé et jalousé par certains leaders politiques et politico-religieux à l’intérieur. De l’autre la création de l’imbroglio et de l’intoxication politiques par ces leaders, exploitant à leur manière les crises de l’est du pays, de l’Ituri au Sud-Kivu. C’est dans ce contexte historique qu’il faut analyser les déclarations, interventions et prestations politiques des derniers jours. Je les regroupe en deux catégories.

La prestation Muzito-Ambongo-Ngbanda

            Pour les fêtes de fin d’année, chaque leader politique ou religieux fait un message à son audience et à ceux qu’il veut attirer dans son audience reconnue. C’est l’occasion de leur montrer qu’on s’occupe et même se préoccupe d’eux, de leur souhaiter le meilleur du monde pour l’année nouvelle, et de s’engager ou de renouveler son engagement pour faire encore mieux pour eux. Certains accompagnent ces vœux avec la distribution des cadeaux occasionnels. C’est une civilité ressentie comme un devoir et même un devoir devenu classique.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le voyage du tandem de Lamuka (Adolphe Muzito et Matin Fayulu) dans la région de Beni-Butembo dans la province du Nord-Kivu. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre aussi, le voyage du Cardinal Ambongo dans la même région quelques jours après les premiers. L’objectif et le souci partagés étaient d’apporter une consolation politique et politico-spirituelle aux populations meurtries de cette région, victimes d’une double catastrophe : les massacres des prétendus ADF-NALU et l’épidémie d’Ebola. Le Président de la République l’avait fait auparavant, alors pourquoi pas d’autres leaders de la société congolaise, surtout s’ils se connaissent ou se reconnaissent un rôle politique quelconque, direct ou indirect?

            Dans le cours du voyage des leaders de Lamuka en fin d’année 2019, ledit tandem « découvre », que les populations concernées étaient victimes d’un plan de balkanisation orchestré par le Rwanda. Ce plan consisterait à éliminer physiquement les populations Nande et autres autochtones pour les remplacer progressivement par des populations rwandaises, en vue de repeupler la région par ces populations importées, et créer une zone de peuplement qui deviendra plus tard un territoire facile à annexer au Rwanda.

            Adolphe Muzito, qui n’avait rien vu en tant que Premier Ministre et « homme politique », a une inspiration et trouve une solution à cette menace : il annonce qu’il faut devancer le Rwanda dans son plan diabolique et lui faire la guerre pour l’annexer comme une nouvelle province de la RDC. Et le tour est joué avec le discours. Le thème est très sensible dans le pays et particulièrement dans le Kivu où les faits de massacres surviennent quotidiennement, dénoncés avec force par les organisations de la société civile et par certains leaders politiques de la région. C’est là que le leader de Lamuka choisit pour faire sa déclaration, et dans le contexte politique évoqué précédemment.

            Martin Fayulu confirme la découverte et accompagne le coordonnateur-président régnant de Lamuka durant leur voyage de consolation des populations au Nord-Kivu, en attendant son tour. Les deux autres leaders de Lamuka prennent distance ou se désolidarisent de cette déclaration. Les réactions pour et contre, et beaucoup plus contre que pour se multiplient. Apprenti-sorciérisme et/ou inintelligence politique, manière et stratégie de minimiser l’action engagée par les FARDC qui semble avancer, et a des chances de donner un crédit au nouveau Chef de l’État, occasion de s’afficher aussi dans le contexte politique de l’heure ou tout cela réuni ? On va y revenir.

            Ce voyage des leaders de Lamuka dans la région Beni-Butembo est suivi à quelques jours d’intervalle par celui du Cardinal Ambongo, en tant qu’Archevêque de Kinshasa, vice-président de la CENCO, et/ou Primat de l’Église Catholique si ce titre existe en RDC et s’il l’est effectivement. Il vient aussi apporter ses consolations politiques et spirituelles sans doute, à ces populations meurtries. Il fait la « même découverte » que le tandem Lamuka : le plan diabolique de balkanisation de la RDC en commençant par le Kivu dont les auteurs sont les pays voisins de l’est, avec le Rwanda au premier plan. Il préconise une solution : attirer l’attention des autorités (qui ne semblent pas en être conscientes), et les inviter avec une certaine autorité à prendre des actions vigilantes pour parer à cette tentative diabolique à laquelle le peuple congolais dans son ensemble, et les populations du Kivu particulièrement, s’opposent.

            J’ai toujours apprécié les sorties de nos pasteurs – discours, déclarations, communiqués, prédications et prises de positions sociopolitiques et spirituelles -, lorsqu’ils montrent qu’ils s’occupent ou se préoccupent du bien-être terrestre de leurs ouailles. Il m’est déjà arrivé de les féliciter et les encourager par lettre officielle. Je parle de nos pasteurs, toutes chapelles confondues, qu’il s’agisse de ceux qui croient nous endormir ou de ceux qui prétendent nous réveiller. Mais je ne suis pas certain que cela soit le cas dans la situation qui nous préoccupe dans cet article.

            Le lendemain ou surlendemain de la déclaration du Cardinal Ambongo, Honoré Ngbanda de l’extérieur, lui emboite le pas comme lui-même en avait emboité au tandem de Lamuka. Il soutient le Cardinal et dénonce la passivité sinon la complicité du pouvoir. Dans la même foulée, le Rév. Dr. BOKUNDOA-bo-LIKABE André, chef de l’ECC, fait sa déclaration qui va dans le sens de celle d’Ambogo et Ngbanda, et appelle aussi aux consultations politiques.

            Les médias et réseaux sociaux qui jouent à l’ascenseur montent rapidement au créneau et diffusent largement. Il y a une certaine polarisation des débats autour de ce problème. Le même questionnement se pose : apprenti-sorciérisme et/ou inintelligence politique, manière et stratégie de minimiser l’action engagée par les FARDC qui semble avancer, et a des chances de donner un crédit au nouveau Chef de l’État, occasion de s’afficher aussi dans le contexte politique de l’heure ou tout cela réuni à la fois ? On va y revenir.

            Les deux déclarations de Lamuka et Ambongo sont faites dans la région concernée, donnant ainsi un autre tonus politique que la prétendue consolation de fin d’année aux populations qui s’étaient déjà révoltées avec raison contre la présence des troupes de la MONUSCO.

            « Dis-moi qui te fréquente ou qui t’appuie et je  te dirai qui tu es ». Ce n’est pas mon adage, je le reprends de la sagesse populaire. Outre leur communion dans la découverte apparemment récente du plan de balkanisation de la RDC, en commençant par l’est du pays dont le Nord-Kivu en particulier, ces déclarations de Lamuka et Ambongo communient aussi par leur solution : prendre les armes pour aller en guerre ou prendre les armes pour se défendre et défendre l’intégrité territoriale en cas d’attaque. Que le discours soit ouvert ou voilé, la communion d’idées et de solutions est là.

            Ces déclarations communient aussi par leur opportunisme ou ignorance des faits passés concernant le danger d’implosion provoquée de la RDC. En effet, tous les leaders politiques et ou militaires qui ont eu à afficher leur patriotisme congolais ont été éliminés physiquement durant la guerre et l’aventure politico-militaire de l’AFDL. Cela est connu de tous.

            La société civile du Kivu a régulièrement dénoncé les faits des interventions du Rwanda et des autres pays voisins, leurs infiltrations dans les institutions politiques et militaires de notre pays et dans celles de cette région en particulier, les complicités du pouvoir d’alors à Kinshasa et dans les provinces du Kivu, l’implantation d’un pouvoir économique de ces pays dans cette région, etc. Comment les Muzito-Ambongo n’ont-ils pas entendu ces cris persistants, pour se lever contre le pouvoir d’alors qui, de toute évidence, jouait cette carte en RDC même? Leurs voix s’élèvent plutôt quand il y a changement au sommet de l’Etat, quand il y a des actions d’envergure du nouveau pouvoir, notamment à travers les forces armées de notre pays. Opportunisme ou calcul politique caché ? Pourquoi ne dénonçaient-ils pas ce complot quand la kabilie régnait et se faisait l’acteur interne dudit plan de balkanisation ?

            Si pour des raisons politiques, Muzito et Fayulu peuvent ne pas parler au Chef de l’État pour attirer son attention sur ce fameux plan au cas où il n’en serait pas conscient, pourquoi le Cardinal Ambongo ne lui a pas écrit ou simplement appelé pour lui donner conseil d’abord, au lieu de juger plutôt que c’était son opportunité pour faire sa sortie et parler politiquement aux populations sur un ton accusateur du pouvoir? Pourquoi ont-ils ignoré ce que le pouvoir est en train de faire dans ce cadre ? C’est cela qui cache mal d’autres intentions dans ces déclarations.

            Et pourtant, les dénonciations du fameux complot de balkanisation sont vieilles ! Pas plus tard qu’en octobre-novembre dernier, la Commission Justice et Paix du Diocèse de Beni-Butembo faisait une déclaration pathétique, dénonçant ledit plan de balkanisation, qui serait déjà en œuvre dans la région. Je ne me souviens pas avoir entendu un écho de la part des auteurs de ces déclarations de fin et début d’année, encore moins dans leurs visites de consolation.

            En 2005, je publiais un livre (L’économie politique de la prédation au Congo-Kinshasa) où je soulignais le rôle néfaste des puissances extérieures et leur projet de balkanisation de la RDC dans le cadre de leur compétition sur les ressources de ce pays. La page de couverture de ce livre préfigurait d’ailleurs un éclatement du pays. J’avais enfoncé le clou quatre années plus tard avec des interviews sur Télé 7 pour dénoncer ouvertement l’existence de ce plan, préparé ou conçu dans les laboratoires occidentaux, et exécuté doucement notamment à travers les pays voisins, et le processus de guerres de courte et de longue durée dans la partie orientale du pays.

Par après, l’ICREDES avait organisé en mai 2012 à l’UNIKIN, avec la participation du Centre d’Études Politiques (CEP) de cette Université et le groupe de presse Télé 7, une conférence publique sur les enjeux des guerres incessantes dans l’est de la RDC, et les menaces de balkanisation du pays.

            En début 2013, l’ICREDES avait publié un livre qui a fait date sur le thème : « La RDC face au complot de balkanisation et d’implosion ». C’est un livre de 416 pages, fait de douze chapitres qui analysent la question et la menace sous toutes ses coutures. Il était préparé par une dizaine d’analystes, professeurs et chercheurs congolais de haute facture. Ce livre a été lancé publiquement à Kinshasa, bien que dénonçant les faiblesses coupables et complicités du pouvoir en place. L’événement était largement couvert par les médias. Les chancelleries et officines diplomatiques étaient les premières à s’intéresser à ce livre, cherchant à connaître ce que l’intelligentsia congolaise pensait de leur complot. Le groupe de presse Médias 7 en avait fait un thème régulier de ses diffusions.

            La même année, et quelques mois après la publication de ce livre, la CENCO avait fait une déclaration dans laquelle elle avait inséré un paragraphe pour s’élever contre toute tentative de balkanisation de notre pays. Il y a moins de trois ans, le Révérend pasteur qui officiait le culte lors de la cérémonie religieuse de commémoration de l’assassinat du Président Laurent Kabila à l’église protestante du centenaire, avait interpellé et mis en garde les pays voisins contre tout plan ou ambition territoriale sur la RDC. Son homélie lui a coûté l’exil.

            Tout cela est connu. Il n’y a donc rien de nouveau ni d’actuel dans ces déclarations de Muzito et Ambongo. Rester dans l’ignorance de tout cela ou afficher cette ignorance et sortir aujourd’hui comme « marabout politique » des populations au Nord-Kivu, c’est-à-dire diseur ou prédicateur des voies de salut aux peuples en désarrois existentiel, c’est soit de l’inintelligence et de l’opportunisme politiques, soit de l’apprenti-sorciérisme. Un sage chinois disait : « Qui n’a pas fait d’enquête, n’a pas droit à la parole ». Il avait et aura toujours raison.

            Comment les personnalités politiques et politico-religieuses de leur niveau pouvaient ignorer cet état de choses, et ne le découvrir que lors d’un voyage soi-disant de consolation dans la région Beni-Butembo en fin 2019 ou début 2020 ?

            Je le dis parce que dans le contexte politique actuel, la RDC a besoin de construire des relations de paix avec ses voisins dans la région, quitte à agir en interne sur les points faibles de notre gouvernance pour sécuriser le présent et le futur, et notamment sur les groupes rebelles réels ou fomentés et instrumentalisés de l’extérieur pour les mettre hors d’état de nuire, et ne plus servir de tremplin à tout plan diabolique. L’action actuelle des FARDC depuis novembre dans l’est du pays se situe dans cette perspective, appuyée par des actions sociopolitiques et économiques en faveur des populations.

            Le langage belliqueux ou de va-t-en-guerre ne peut en aucun cas aider la RDC à s’en sortir, et se construire comme une nation centrale au cœur de la région et du continent. Cela n’est pas sa vocation. Surtout quand on ne connaît même pas grand-chose des capacités militaires et du niveau d’engament politique des troupes des FARDC.

            En outre et au-delà de cette prétendue découverte du plan de balkanisation, l’archevêque de Kinshasa a fait un appel aux autorités pour un dialogue avec les leaders de Lamuka en vue de résoudre la crise congolaise, revenant ainsi à ses positions antérieures de refus des résultats de l’élection présidentielle dont il était un des ténors religieux au sein de la CENCO. Le voyage dans le Nord-Kivu était donc une autre communion avec le leadership de Lamuka. C’est de l’intox et de l’amalgame politiques.

            Il n’y a pas actuellement une crise politique en RDC. Il y a crise politique dans un pays lorsque les institutions politiques sont paralysées, leur opérationnalité nulle ou très réduite, les populations les contestent ou les rejettent, et cela demande le dépassement ou la refondation de ces institutions comme solution à la crise politique. La RDC ne vit pas une telle situation aujourd’hui. Il n’y a pas crise politique parce que des amis contestent le résultat d’une élection. Par ailleurs le dialogue préconisé en vue de l’insertion des leaders de Lamuka dans les rouages du pouvoir ne résout pas le problème de la menace de balkanisation.

La prestation de Kamerhe

            C’est dans ce contexte des déclarations quelque peu incendiaires et irresponsables des Muzito-Ambongo-Ngbanda- et compagnie, avec un potentiel de création de tensions inutiles pour le pays et sa gouvernance, qu’arrive un autre fait qui alimente l’actualité politique et qui est largement commenté, parce qu’il est intimement lié aux relations avec le Rwanda, comme s’il était une sorte de réponse aux déclarations précédentes.

            En début du mois de janvier 2020, Vital Kamerhe, le Directeur de Cabinet du Président de la République, effectue un voyage à Kigali pour répondre à une invitation privée : participer à la célébration du mariage du fils de son « ami et grand frère », qui se trouve être James Kabarebe. Dans sa prestation à cette occasion – il a fait un court speech politique à sa demande personnelle ou à celle de son hôte –, il a déclaré qu’il venait offrir le Kivu au Rwanda. Les Rwandais acclament. En fait, il l’a dit avec des termes politiquement voilés : il venait « renforcer les relations entre le Rwanda et le Kivu ». Mais il n’a pas dévoilé la nature des relations qu’il venait consolider par son acte et sa prestation. S’agit-il des relations commerciales transfrontalières, culturelles, économiques, financières, politiques, ou tout cela combiné ? Que cache et quelle est la portée politique d’une telle déclaration?

            Je me permets de partager mon entendement de cette déclaration. Les relations à renforcer sont celles entre la RDC et le Rwanda et non entre ce dernier et une province de la RDC, fusse-t-elle voisine. Et en tout cas pas avec le Kivu où le ressentiment des populations et les déclarations précédentes ont encore rendu le problème de ces relations très sensible politiquement. Par ailleurs Kamerhe n’avait aucun mandat politique pour aller renforcer les relations entre le Rwanda et le Kivu, ni du Chef de l’État, ni du gouvernement congolais, ni encore moins des institutions provinciales et des populations des trois provinces du Kivu. Comment peut-il s’attribuer un tel mandat politique très dangereux et porteur d’ambigüités, quand on connaît le rôle joué par le Rwanda au cours des deux dernières décennies notamment dans l’aventure politico-militaire de l’AFDL, les massacres de masses en RDC, les pillages des ressources du pays, les infiltrations des institutions de gouvernance en RDC, etc., tout cela bien documenté par les Nations Unies dans le Rapport dit Mapping ? Les relations extérieures sont du domaine du Président de la République, qui agit notamment à travers le Ministre des Affaires Étrangères.

            Par ailleurs, comment lors d’un voyage à titre purement privé, le directeur de cabinet peut s’arroger des fonctions politiques et faire des déclarations politiques, lui qui n’est pas une institution politique au pays ? S’il a pensé répondre aux déclarations de Muzito-Ambongo pour montrer que la réponse à la prétendue découverte du plan de balkanisation de la RDC par le Rwanda consistait à offrir le Kivu à ce dernier, et consolider ses liens avec lui, alors, il préconise une solution contre le pays, pagaie à contrecourant pour le Président, et il a trahi la nation et l’âme kivutienne dans le contexte de la sensibilité politique actuelle à ce problème en RDC et au Kivu-même.

            Par ailleurs, Vital Kamerhe a déclaré que le Président de la République avait exprimé ses regrets de n’être pas invité aux festivités où son directeur de cabinet était invité. Il y en a qui ont cherché à minimiser cette faute politique (et non une gaffe politique), en disant que c’était une blague. On ne blague pas sur ce genre de questions et surtout pas de la part d’un acteur politique de son rang et de son expérience. Je m’explique. Dire que le Chef de l’État congolais regrette de n’être pas invité au mariage du fils de Kabarebe à Kigali est une humiliation et une insulte au Président.      

            Présenter le Chef de l’État comme demandeur d’une invitation de participer aux festivités de mariage du fils d’un conseiller de son homologue, c’est franchement l’humilier. Il ne s’agissait pas du mariage du fils de son homologue Kagame, mais du fils d’un des conseillers de ce dernier, mariage auquel Kagame lui-même ne semble pas avoir assisté. Kabarebe est politiquement en déclin : de Chef d’État-Major Général à Ministre de la Défense pour lui enlever le commandement des troupes, de Ministre à conseiller de son chef d’État, montre qu’il serait sur une pente descendante pour le moment. Comment le Chef de l’État congolais peut-il regretter de n’être pas invité à un tel mariage ? En outre, Vital Kamerhe a présenté les choses comme si le Président de la République l’enviait, lui, son directeur de cabinet, d’être invité à ce mariage alors que lui aussi aurait voulu y être.

            Si l’invité était Vital Kamerhe, celui qui a invité n’était autre personnage que James Kabarebe de très triste mémoire en RDC au vu de ses tueries de masses dans plusieurs villes et endroits du pays durant la guerre d’invasion rwandaise attribuée à l’AFDL, de son génocide des populations Hutu en fuite en RDC, de sa tentative de coup d’État à Kinshasa, et de son détournement des troupes de la base militaire de Kitona pour marcher sur la capitale et renverser Laurent-Désiré Kabila. Répondre à cette invitation, c’est remuer le couteau dans la mémoire historique du peuple congolais. Il fallait simplement la décliner dans le contexte actuel du pays. Les Rwandais qui ont organisé la diffusion de la vidéo de la prestation de Kamhere savaient politiquement ce qu’ils voulaient, et ils l’ont obtenu, en réponse aux Congolais et aux déclarations  de Lamuka-Ambongo.

            L’offre de trente vaches de son élevage au fils de son « ami et grand frère Kabarebe » dans une ambiance où une personnalité rwandaise lui a demandé à haute voix de s’exprimer plutôt en Kinyarwanda en a ajouté une goutte de trop. Personne n’oublie la fameuse cassette vidéo de Mubake déclarant qu’il s’était trouvé à Kigali, avec Kamerhe, qui parlait en Kinyarwanda avec deux personnes qui étaient venues le voir, et qui étaient ses oncles paternels selon un responsable militaire rwandais. Le peuple congolais n’a jamais eu droit à une réponse ou une clarification de l’actuel Directeur du Cabinet du Chef de l’État.

            Il est vrai que c’est un geste personnel, et Kamerhe peut donner ce qu’il veut à qui il veut. Mais, dans le contexte privé qu’il avait rendu politique, c’est normal que les Congolais se demandent pourquoi il ne fait pas le même geste pour ses « amis et frères » congolais, les orphelinats et maisons de vieillards congolais, les écoles et les hôpitaux de ce pays. Il est vrai que dans un contexte où les Bizima Karaha sont devenus Bizima, les Nkundabatware, Nkunda tout court, les Rutayisire, Ruta, il n’est pas exclu que les Kabarebe deviennent un jour des Kabare, pour congoliser un nom ou un patronyme très rwandais.

            La prestation de Kamerhe à Kigali engage un processus de questions auxquelles certaines réponses sont inquiétantes à l’analyse. Ce n’est pas un Directeur de Cabinet qui, même s’il adore s’afficher, devrait ignorer les méfaits et fautes politiques de sa prestation au mariage du fils de son « ami et grand frère » à Kigali. Réponse maladroite à la prestation de Muzito et Ambongo ? Loyauté douteuse envers le Président de la République et envers la Nation congolaise? Calcul de pré-positionnement dans le cercle CACH pour les échéances à venir ?

            Lorsqu’on combine tout cela avec les différentes informations sur le mode de gestion du Cabinet du Chef de l’État, sur le mode de composition des délégations qui accompagnent ce dernier dans les missions à l’extérieur, la gestion des dossiers financiers, etc., les observateurs se posent des questions, y compris sur le sens et la portée de l’alliance CACH, et cherchent des réponses.

Quels horizons pour 2020 ?

            Dans le discours sur l’état de la nation, le Chef de l’État a annoncé qu’il plaçait l’année 2020 sous le signe de l’action. Année de l’action et non du discours. Année du faire, de l’agir et non du parler. Année de réalisations et non de promesses. Actions de changement et d’amélioration du bien-être des populations et des méthodes de gouvernance sans doute, et non de continuité de la mauvaise gouvernance et de la régression de la RDC sur les échiquiers régional, africain et mondial.

            Pour arriver à ces résultats rêvés, il faut s’y préparer ; il faut s’y engager résolument. Il faut surtout l’action conjuguée des différentes forces de la nation, et leur communion dans une même vision de ce devenir partagé. Il n’est pas évident que ce succès dans l’action soit partagé à la même hauteur dans les alliances et coalitions en place. Il ne l’est pas non plus au niveau de la classe politique dans l’ensemble. La conscience historique et de l’identité nationale, les pesanteurs du sentiment patriotique semblent faibles sinon combattues par certains pour des raisons idéologiques, d’inconscience politique, d’opportunisme et d’ambitions personnelles mises à l’avant-plan.

            Les fissures sont visibles dans les coalitions et les alliances. Elles sont à gouverner aussi pour déboucher sur la cohésion et la synergie, et sur des résultats escomptés au cours de cette année de l’action de changement dans le meilleur pour la nation et pour les populations congolaises.

Prof. Kankwenda Mbaya Justin

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