54 ANS APRÈS, «LE MANIFESTE DE LA N’SELE» N’A PAS PRIS UNE RIDE

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Le 20 mai 1967, le président Mobutu est à la fête. Une année plus tôt, il avait lancé le Corps des Volontaires pour la République, CVR en sigle, signe avant-coureur de sa volonté de se maintenir au pouvoir.

Le 20 mai 1967 fut un autre jour de gloire pour l’homme du 24 novembre. Il était à la recherche d’une légitimation du pouvoir qu’il avait conquis à la faveur d’un coup d’Etat, et des actions à venir de son gouvernement et de lui-même.

         Il avait eu des échanges avec des politiciens qui pesaient de son gouvernement avant le lancement de son parti politique, le Mouvement Populaire de la Révolution, MPR en sigle. A la différence du CVR,  le lancement du MPR fut précédé par la rédaction d’un acte fondateur dénommé «Le Manifeste de la N’sele», du nom d’un village situé à 30 kilomètres du centre-ville de Kinshasa, lequel devint une cité mythique, grâce au domaine présidentiel qui y sera érigé plusieurs mois plus tard.

         «Le Manifeste de la N’sele est un document auquel beaucoup d’observateurs reconnaissent des mérites, en ce qu’il réaffirmait le droit des Congolais aux libertés fondamentales, au progrès social, au multipartisme  (plus précisément au bipartisme), et à l’expression publique de leurs désaccords à travers un débat démocratique, pour toutes matières ayant trait au bien commun.

         Rédigé par messieurs Etienne Tshisekedi, Joseph Nsinga Udjuu et Justin-Marie Bomboko, que les historiens reconnaissent comme co-fondateurs du MPR, ce document avait choisi le non-alignement comme la boussole politique d’une République qui ne devait être ni à gauche, ni à droite.

         A partir d’une interprétation très personnelle des prescrits du «Manifeste de la N’sele», le président Mobutu devait qualifier plus tard cette ligne politique de «troisième voie», la voie du «nationalisme congolais authentique».

         Son cercle étroit de conseillers avait été renouvelé dans l’intervalle. La politique de «retour» puis de «recours» à l’authenticité lui avait permis de se débarrasser des politiciens de la première heure. Cette politique avait un chantre en la personne de Dominique Sakombi Inongo qui s’efforçait,  à travers conférences et conférences-débats tenues aux quatre coins du monde, à convaincre philosophes, politiciens, sociologues,  politicologues,  journalistes, hommes de culture, etc, qu’une nouvelle négritude était née.

         Cette politique de «Recours à l’authenticité» avait malheureusement pour exigence principale une société de juxtaposition avec un chef unique, vénéré par ses courtisans et par son peuple, à la différence de la société  dite d’opposition de type occidental, caractérisée par le multipartisme, les contestations politiques et sociales, et des remises en question.

         Les chantres de la politique de «Recours à l’authenticité» allaient encourager le président sur la vie du monolithisme de pensée et du monopartisme. Ils empruntèrent à Hitler le slogan «un seul chef, un seul peuple, un seul parti», supprimant le multipartisme, transformant toute contestation en  crime de lèse-majesté, et élevant le président (désormais unique fondateur) du MPR au rang d’un Dieu  («mulopwe» Mobutu), un personnage infaillible, auquel devaient obéir toutes les institutions de la République et auquel le peuple devait exprimer sa déférence, et sa reconnaissance, pour l’oeuvre salvatrice qu’il avait enterprise au bénéfice du Congo et de son peuple. Sa parole publique était désormais non seulement reputée infaillible, mais avait aussi force de loi.

         Le 30 décembre 1974, le «Mobutisme» détrôna l’authenticité et devint la philosophie politique du MPR. Jean Nguz prit du galon et devint le principal interprète du mobutisme qu’il éleva, grâce à un verbiage pseudo-scientifique, au même rang que le libéralisme et le marxisme-léninisme, à la fois comme doctrine et comme idéologie politique.

         Ce déviationnisme par rapport aux prescrits du «Manifeste de la N’sele» fit des vagues. Etienne Tshisekedi et douze autres parlementaires crièrent leur ras-le-bol dans une lettre dite des «13 parlementaires», dans laquelle ils en appelaient à la démocratie et au progrès social.

         Le président Mobutu, qui avait pourtant lâché du lest en 1977, après la première guerre du Shaba, n’en fit qu’à sa tête. Il fit souffrir le martyr à ses opposants. Plutôt le bâton de l’oppression que la carotte de la démocratie. Plutôt l’enrichissement de quelques-uns, que la justice sociale.

         Puis, il y eut la Glasnost en Russie, la chute du «Mur de Berlin» en 1989 et l’effet Ceaucescu. Les dictatures n’avaient plus bonne presse au moment où la guerre froide prenait fin.

         Lorsque,  sous la poussée des événements, le président Mobutu fit enfin part, le 24 avril 1990,  de son émotion, à N’sele, et autorisa le multipartisme, «Le Manifeste de la N’sele» n’était plus qu’un accessoire tout juste bon pour amuser la nomenklatura mobutienne.

         Beaucoup auraient même voulu le remettre au goût du jour, mais, au vu du bilan et des dérives dont s’était rendu coupable le parti dont il fut le document  fondateur,  beaucoup lui préfèrèrent le renouveau.  Très vite, le MPR lui-même devait se retrouver orphélin, sans idéologie claire, balloté par des courants contraires qui finirent par l’emporter avec la chute du régime.

         Cinquante-quatre ans après sa signature, «Le Manifeste de la N’sele» n’a pas pris une ride, même s’il n’a plus qu’une existence anecdotique. Il demeure néanmoins un maillon important de notre histoire qui appelle relecture pour mieux comprendre les dérives de la Deuxième République.Hubert Kabasele

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