Kivu : l’avenir est dans le lac

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lac albertLa nouvelle effraie tout le monde : le Kivu dans sa globalité est menacée de disparition ! Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, celle-ci ne viendrait pas de nos voisins belliqueux, ceux-là mêmes qui y orchestrent l’insécurité depuis plus de deux décennies et qui y planifient des massacres à grande échelle à travers des milices qu’ils arment et financent.

La disparition du Kivu ne donnera pas lieu à l’annexion de nos
territoires  par ces voisins. Simplement parce qu’il n’y aura plus
rien à prendre. En dehors de quelques minerais enfouis sous terre et
qui pourraient résister à la puissance du feu, tout le reste, la
population comprise, cherchera désespérément un refuge dans l’au-delà.
A la base de cette situation apocalyptique que tout le monde redoute,
il y a le gaz méthane qui dort de manière très abondante au fond du
lac Kivu. Evalué à 65 milliards de normaux mètres cubes, soit 50
millions de tonnes équivalent pétrole et 300 milliards de normaux
mètres de dioxyde de carbone, ce méthane se régénère chaque année au
rythme de 250 millions de normaux mètres dont la moitié environ reste
piégée dans le lac.
Pour prévenir les risques d’implosion, il est indispensable
d’exploiter ce gaz. C’est ce que le Rwanda fait déjà avec la mise en
route d’une centrale de production de l’énergie électrique. Côté
congolais, l’inaction est toujours de rigueur alors que la présence du
gaz représente d’énormes  opportunités pour le développement,
l’industrialisation,  et la création d’emplois dans le pays.
Mais au lieu d’orienter les investissements vers ce secteur, on
assiste curieusement à la promotion des micro-projets de production
d’électricité qui ne permettent pas au pays de voir  plus grand et de
faire coup double :
Electrifier tout l’Est du pays afin d’éviter la disparition de nos
forêts, et  mettre la population à l’abri d’une  éventuelle implosion
de la région qui viendrait précisément du gaz méthane logé dans le lac
Kivu.
Pour éclairer ses lecteurs sur cette importante problématique, Le
Phare a rencontré un spécialiste, Frédéric Futu, ancien Fonctionnaire
dirigeant du projet Gaz méthane du Lac Kivu et ex-Directeur Général de
la société d’Etat SOCIGAZ.  M.Futu a participé de 1983 à 1998 à
pratiquement toutes les réunions de la Commission Technique Mixte sur
le Gaz méthane du Lac Kivu (CTMZR) et il a bien voulu répondre à nos
questions articulées autour de l’inaction des Congolais dans ce
dossier ; les préalables requis pour l’exploitation du gaz; les
avantages que le pays peut en  tirer pour son développement ; et
enfin, les risques  pour l’environnement et la population en cas
d’exploitation. Ci-dessous, les réponses de l’expert :
Freddy Futu : Comme vous le savez, le gisement de gaz méthane du lac
Kivu est situé à la frontière entre la R.D.C et le Rwanda. Les
réserves exploitables en méthane sont évaluées à 65 milliards de
normaux mètres cubes (Nm3), soit 50 millions de tonnes équivalent
pétrole (tep) et 300 milliards de Nm3 de dioxyde de carbone. Le
méthane se régénère chaque année au rythme de 250 millions de Nm3,
dont environ la moitié reste piégée dans le lac. La configuration de
ce gisement est un  fait unique au monde. Les autres gisements de
méthane connus consistent en la dégradation thermique du pétrole brut
(craquage naturel).
La mise en valeur du gaz méthane du lac Kivu a toujours figuré parmi
les objectifs prioritaires de la politique du développement de la
R.D.C. (Est du pays) et du Rwanda, car ses retombées potentielles qui
intéressent plusieurs secteurs économiques seraient particulièrement
bénéfiques pour le développement non seulement de la R.D.C. et le
Rwanda, mais également des pays de la Sous-Région.
Car, le méthane peut être utilisé non seulement comme source
d’énergie, mais aussi comme matière première pour l’industrie
chimique. Il convient, cependant, de noter que la situation de guerre
qui a sévi à l’Est du pays depuis vingt ans a certainement influé
négativement sur le développement du projet gaz méthane côté
congolais, alors que le Rwanda a profité pour progresser dans la mise
en valeur du gisement; ce  qui a  creusé davantage le retard qui
existait déjà entre le Rwanda et la R.D.C. dans l’exploitation du
méthane.
Avant d’aborder vos questions, je voudrais que vous puissiez noter,
ci-après, la particularité du gisement du gaz méthane du lac Kivu;
particularité qui complique son exploitation:
– Suite à des conditions spécifiques de pression et de température, le
gaz méthane se trouve dissous dans les profondeurs du lac Kivu (à
partir de 250 mètres de profondeur). A côté du méthane, le lac Kivu
regorge également du dioxyde de carbone dans un rapport de 1/5. La
recherche du procédé pour séparer sous pression ces deux gaz,
constitue le préalable pour exploiter cet hydrocarbure. Ce que le
Rwanda, apparemment, vient de développer.
– Le PH (acidité) du lac Kivu est basique en surface et acide en
profondeur (difficulté dans le choix des matériaux).
– La taille du gisement (65 milliards Nm3), relativement faible sur le
plan mondial, et l’enclavement de l’Est de la R.D.C. (obligation de
paiement de droits de passage en cas d’exportation), exclut
l’exportation du gaz méthane à l’état brut.
Quant à la question soulevée, relative à l’exploitation du gaz
méthane du lac Kivu par la R.D.C., il y a lieu de noter, que
contrairement au Rwanda qui s’est toujours intéressé à l’exploitation
de cet hydrocarbure, notamment en mettant en place une structure
chargée de la promotion et de l’exploitation du gaz méthane du lac
Kivu «UPEGAZ», la partie congolaise ne s’est pratiquement jamais
intéressée à cette richesse. Certes, quelques actions ont été menées
depuis fin 2013 pour la mise en valeur de ce gaz côté congolais.
Actions restées sans suite concrète à ce jour, alors que la R.D.C.
possède un plus large débouché pour le gaz méthane. En effet, outre le
fait que le Nord et le Sud- Kivu connaissent présentement un déficit
énergétique, le gaz méthane peut servir dans la propulsion automobile
ou encore dans la fabrication des engrais azotés.
Je suis d’avis que l’exploitation rapide et harmonieuse du gaz
méthane du lac Kivu par le Congo, passe par une meilleure implication
de la COHYDRO qui devrait davantage s’investir dans la mise en valeur
du gisement, de manière à:
– identifier les projets à réaliser à court, moyen et long terme;
– négocier des partenariats avec des futurs investisseurs et assurer
ainsi le transfert de technologie. Pour ce faire, le Gouvernement
congolais devrait permettre à COHYDRO de «miser» le gaz méthane dans
les négociations avec les partenaires dans la création des
joint-ventures.
– pouvoir optimiser l’exploitation et veiller à maximiser la
production du méthane par concession.
– assurer la promotion du gisement, sans pour autant créer une
nouvelle structure qui nécessiterait des frais de fonctionnement.
Autrement dit, il faudrait envisager de mettre en place une structure
autonome chargée du développement de ce gaz, à l’instar du Rwanda
(quid de son financement).
Aujourd’hui, à part les aspects techniques, notamment le
développement des procédés d’extraction de gaz, rien ne s’oppose à
l’exploitation industrielle de cette richesse. En effet, les deux pays
(Rwanda et R.D.C.) ont signé le 03 mai 1975 la Convention de Bukavu,
instituant une copropriété de deux Etats sur cette ressource. Le 15
avril 1998, le Rwanda et la R.D.C. ont signé à Kigali les Textes
Réglementaires qui fixent les conditions financières d’exploitation du
méthane. Ce document permet à chaque pays copropriétaire du gisement
de produire sur son «sol» le méthane, moyennant le versement de la
redevance de copropriété. En d’autres termes, le pays copropriétaire
du gisement qui exploite, de manière industrielle, le gaz méthane doit
verser à l’autre une taxe, appelée redevance de copropriété, fixée à
0,007 DTS/NM3.
Par ailleurs, en vue de pallier ou réduire le retard enregistré par le
Congo dans l’exploitation du gaz méthane du lac Kivu, il revient à la
R.D.C.:
– de mettre tout en œuvre pour relancer SOCIGAZ et bénéficier du
procédé d’extraction du méthane développé par le Rwanda, par le
truchement de SOCIGAZ, en conformité avec les textes qui la régissent.
– de négocier avec le Rwanda, notamment en s’appuyant sur les accords
antérieurs (cfr les différentes résolutions des CTMZR), pour amener le
Rwanda à mettre à sa disposition le fameux procédé, de manière à
lancer l’exploitation de cet hydrocarbure du côté congolais dans les
meilleurs délais.
Les 2 pays ont tout intérêt à exploiter rapidement et à grande échelle
ce gisement. En effet, il faut éviter que l’accumulation des gaz
dissous (surtout le dioxyde de carbone) atteigne le seuil de
saturation, au risque de connaître une implosion du lac Kivu, qui
provoquerait la mort de plus de TROIS MILLIONS d’âmes.
Quant à moi, je reste disponible d’une part, pour tout renseignement
complémentaire et d’autre part, pour apporter  toute ma contribution
au développement de cette richesse dans tous ses aspects.
Propos recueillis par VAN

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