24 novembre 1965 – 24 novembre 2021 :il y a 56 ans, le coup d’Etat du lieutenant-général Mobutu

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Au début des années 1970, le président Mobutu débarque à Kananga pour une visite officielle. Il prend place à bord de la jeep militaire qui va le conduire à la résidence du gouverneur. À ses côtés, Takizala, le gouverneur de province. Une foule l’attend à perte de vue pour lui souhaiter la bienvenue.  Il se tient debout dans la jeep, saluant avec enthousiasme cette foule en liesse.

         Cependant, lorsque le cortège arrive à la hauteur de la bifurcation d’où part la route qui mène vers l’EFO (Ecole de Formation des Officiers) de Kananga qu’il avait fréquentée à l’époque coloniale comme soldat de la Force publique, et où son superviseur immédiat fut un certain sergent-major Louis de Gonzague Bobozo),  il y a un bruit de canon qui sème la panique et la débandade.

         Aucune émotion ne transparaît sur son visage.  Le soldat n’a pas peur du bruit des armes. Il reste droit, debout, comme si l’événement ne le concernait pas, alimentant plus tard radio-trottoir qui répétait à satiété qu’il se tourna alors vers le gouverneur et lui demanda: “Takizala, atshi mbuta anyi ntshini?» (entendez: “Takizala, est-ce un coup de feu ou quelque chose d’autre?”)

         Le coup de feu  se révéla être une simple crevaison; une crevaison d’un pneu de la jeep militaire qui transportait le président. Ce petit détail révéle à lui seul combien cet homme était courageux.

Je me souviens

         J’étais encore jeune adolescent, mais j’avais déjà terminé la lecture du livre «Mobutu, l’homme seul» que lui avait consacré le journaliste belge Francis Monheim; livre que j’avais découvert sur le bureau de mon père, et que j’avais amené avec moi à l’internat, pour mieux connaître l’homme du 24 Novembre.

         Jeune élève à l’école primaire de la gare (Léopoldville), j’avais eu la chance de lire le livre photographique consacré aux «50 derniers jours de Patrice Lumumba» dont il était l’un des acteurs principaux. On l’y voyait au four et au moulin, et je garde toujours en mémoire la scène où on le voit venir chercher le général Lundula au volant de  sa jeep, habillé d’un simple singlet, alors que le général craignait pour sa sécurité, après le coup de colère du président Kasa-Vubu qui venait d’apprendre de la part du colonel Mobutu, que c’est Lundula qui avait mis à la disposition du premier ministre révoqué, Patrice Lumumba, la jeep militaire à bord de laquelle ce dernier avait tenu un meeting dans la commune de Dendale (actuelle commune de Kasa-Vubu). Des mouvements anormaux des troupes aux environs de sa résidence avaient suffi pour paniquer le général qui sollicita aussitôt  l’aide du colonel Mobutu qui vint le chercher, pour le mettre à l’abri.

Je me souviens

         Dès 1960, on pouvait se rendre compte que sa route vers le sommet du pouvoir était balisée. Il mit en place le collège des «Commissaires généraux», liquida politiquement son mentor – Patrice Lumumba – qui l’avait pourtant accueilli dans son équipe lors des travaux de la Table Ronde de Bruxelles, lui qui passait le plus clair de son temps à distribuer des tracts en faveur du MNC et de Lumumba dans les rues de Bruxelles, plutôt que de se consacrer à son stage de journalisme, comme me le confiera, en 1979, monsieur De Baker, qui l’avait accueilli pour ce stage, en compagnie de Marcel Bauwens qui deviendra plus tard chef du service politique du quotidien Le Soir de Bruxelles, où je fis sa connaissance en 1978. Lumumba ira même plus loin en le nommant délégué du MNC à la table ronde économique où il siégea avec un certain Mario Cardoso (Losembe sous l’authenticité), puis secrétaire du MNC à Bruxelles, et enfin, comme secrétaire d’Etat à la défense du premier gouvernement du Congo indépendant. Il l’éleva même au grade de colonel, lui qui avait été démobilisé de la force publique au grade de sergent, en 1957.

Je me souviens

         Je me souviens de ces superlatifs qui faisaient partie de notre langage commun: «Beau gars», «Ya mokolo», «l’Aigle de Kawele», «le guide», «Le guide suprême de la révolution zaïroise authentique», «le Père bien aimé de la révolution», «Président-fondateur», «Maréchal», «l’homme du 24 novembre», «l’homme seul», «le pacificateur», «le père de la nation», «le grand léopard», etc…

Mobutu était pratiquement un dieu sur terre. Sakombi ne s’y trompa pas, lui qui sut le faire descendre des nuages sur fond de la chanson «Dia lelo» grâce à un générique du JT parfaitement conçu et exécuté, par des réalisateurs télé de génie, et qui avaient pour noms Benoît Lukunku Sampu, Kayumbi Beya, Lutu Mabangu, Mansevani Seseva, et j’en passe.

         L’homme avait su marquer son temps. Poigne de fer héritée d’une discipline militaire et génie oratoire  (à l’exemple d’un certain Hitler)… il savait capter l’attention….il savait se faire craindre…il savait se faire aimer par un peuple, tant que tout lui réussissait, tant qu’il était un monarque absolu.

         Vaincu par la crise économique, miné par l’imprévoyance de sa gestion, détruit par un cancer meurtrier et envahissant, chahuté par les vaillants combattants de la démocratie,  le sauveur d’un certain 24 novembre 1965 s’était éteint sur les terres arabes du royaume chérifien.

         Au moment de sa splendeur, on disait de lui qu’il avait apporté la solution du scalpel à un État désarticulé et totalement vermoulu. Il sut mettre fin au chaos. Il sut rendre, pour un temps, au Congolais sa dignité. Il sut forger, pour un temps, l’unité nationale: «Tata bo moko, ekolo bo moko, mokonzi bo moko», au point d’inspirer Dindo Yogo qui fit un carton avec sa chanson «Mokili echanger», et dans laquelle cet artiste disait: «le 24 novembre 65 date ya mbongwana. Tata Mobutu aye kobikisa Kimia ekoti na mboka. MPR parti ya lokumu esangisa bana ya Zaïre. Tata moko, mama moko, ekolo moko, mokonzi moko eeeh….»  Ce tube fit un malheur, au moment où la danse «zekete zekete» faisait rage.

         Mobutu a quitté Kinshasa sous les sifflets, le 16 mai 1997, escorté par des chars jusqu’à l’aéroport, vaincu militairement, trahi par ses généraux et vomi par la population. Après l’entrée des troupes de l’AFDL à Kinshasa, il s’envolera de Gbado au milieu des valises sous les balles sifflantes de sa propre garde, la DSP. Il est finalement mort dans l’intimité des siens, vaincu par le cancer, sur une terre d’exil.

Devoir de mémoire…

Il faut parler

         Cet homme avait dirigé le Congo, modelé nos vies et marqué l’histoire de l’Afrique.

Je me souviens

Je venais d’avoir dix ans, et je n’avais aucune culture politique. J’étais élève en 5ème primaire à l’école de la gare, première école primaire officielle mixte construite à Léopoldville, à côté de la gare centrale, et dont je faisais partie de la quatrième promotion.

         Je me souviens. Nous étions sur le chemin de l’école, ma soeur Alphonsine, 12 ans, et moi-même, lorsque cette dernière commenta l’événement d’un air enchanté: «basali quand même bien, po bakongo bakomaki lufundu trop». Je me souviens: il n’eût point d’effervescence excessive, mais ce coup d’Etat militaire fut bien accueilli dans l’opinion non seulement par ma soeur Alphonsine, mais aussi par tous ceux qui en avaient assez de la politicaille et de la descente aux enfers du Conseil monétaire, notre monnaie.

Je me souviens

         Oui, je me souviens comme si c’était hier. Le lieutenant-général (grade que lui avait donné le président Kasa-Vubu une semaine jour pour jour avant le coup d’Etat) Mobutu nomma comme premier ministre le colonel Mulamba alias «l’homme de Bukavu», surnom que ce dernier avait gagné à la suite de sa campagne victorieuse contre la rébellion. Ce poste fut plus tard supprimé, laissant ainsi le champ libre à «l’homme seul», pour reprendre le titre fameux du livre de Francis Monheim.

         Mobutu fut un journaliste éphémère, qui était entré dans la profession presque par effraction, alors qu’il servait encore dans la Force Publique. L’armée publiait un journal, et avait besoin de quelqu’un pour le traduire en lingala. Mobutu se révéla d’une aide précieuse, d’autant plus que sa maîtrise de cette langue défiait toute concurrence. Il en récolta des dividendes, parce qu’il fut promu rapidement sergent, grade qu’il ne pouvait obtenir que trois ans après la fin de ses études à L’EFO de Luluabourg (Kananga).

         Lorsqu’il fut démobilisé en 1957, il n’était pas tout-à-fait un inconnu. Il fut accueilli à bras ouverts dans la profession, et le journaliste belge Pierre Davister, son mentor,  ne se priva même pas de prononcer un discours dithyrambique, lors de la réception d’adieu qu’il organisa, en 1958, peu avant le départ du sergent Mobutu pour son stage de formation en journalisme, en Belgique.

         Rien d’étonnant qu’il ait eu tant de journalistes à ses pieds, au lendemain de l’accession du Congo à l’indépendance. Ils le connaissaient. Certains, dont Davister, l’avaient parrainé. Ils étaient là, toujours là, pour le soutenir, l’aider à toujours monter plus haut.

         En plus de ce soutien de la majorité des journalistes belges, Mobutu pouvait aussi compter sur ses exceptionnelles qualités de communicateur pour vendre sa personne et son projet. Son meeting au stade Prince Baudouin (rebaptisé stade Tata Raphaël puis plus tard stade du 20-Mai) du mois de décembre 1965, fit merveille. Il lança l’opération «Retroussons les manches», pour remettre le Congo au travail.

Je me souviens

         Oncle Pierre bondit de sa chaise lorsqu’il prononça le mot bilan. «Bilan, dit-il, c’est la première fois que j’entends ce mot depuis l’indépendance. Aucun politicien ne nous a jamais parlé de bilan jusqu’à présent».

         Sur le plan politique, vous connaissez presque tout. Pendaison de la Pentecôte. Création du CVR (Corps des Volontaires de la République).  Suppression des 22 provincettes au profit de 8 provinces plus viables. Pacification du pays et émergence d’un sentiment de fierté nationale, grâce à la politique du «Recours à l’authenticité». Manifeste de la N’sele et création du MPR. Monolitisme politique plus tard, avec notamment, la consécration du MPR comme parti-Etat.

         Une tentation totalitaire qui fut renforcée au lendemain de son voyage historique en Extrême-Orient en 1974: modélisation du fonctionnement de l’appareil de l’Etat sur les régimes communistes chinois et coréens, avec, comme symbole-phare, la construction du Palais du peuple et la création du Comité Central.

         Première guerre du Shaba (1977) qui consacra l’échec d’un service de renseignements jusque-là performant, rétablissement du poste de premier ministre en 1977, élections, même manipulées, des députés et commissaires politiques au suffrage universel direct, en 1977 toujours, et surtout, ce discours historique sur le mal zaïrois, prononcé la même année, et qui rendit Elebe ma Ekonzo, à l’époque DG de l’Agence Zaïre presse, prolifique.

Je me souviens

         Avènement d’une opposition intérieure avec la lettre des treize parlementaires de 1980, puis la création de l’UDPS en 1982. Discours du 24 avril 1990 et rétablissement du multipartisme. Dérive contrôlée du processus de démocratisation, avec une floraison sans précédent des partis politiques, «alimentaires» dans la plupart des cas. Victoire militaire de la rébellion kabiliste avec l’appui des armées ougandaises et rwandaises. Exil forcé dans des conditions plutôt humiliantes, et décès au Maroc, rongé par un cancer dévastateur.

         Sur le plan économique, des réformes importantes dont la création d’une monnaie stable – le Zaïre – dont la parité intangible avec le dollar résista à toutes les tempêtes, tant que le dollar resta «gagé» sur l’or jusqu’en 1973. Nationalisation réussie de l’Union minière, mise en chantier de nombreux projets économiques dans le textile, la sidérurgie, les services, etc., dont beaucoup devaient se révéler plus tard comme des éléphants blancs. Mise en route, dès décembre 1973, de la politique de zaïrianisation, basée sur une logique de spoliation des opérateurs économiques étrangers, laquelle fut un échec qui mit à mal le tissu économique et social de la république.

         «Radicalisation» de l’économie fin 1974, avec la nationalisation des grands groupes de construction, des services, etc. Plusieurs canards boîteux engendrés par la zaïrianisation, passèrent sous la coupe d’un Etat en mal d’oxygène. Chute des cours du cuivre, aggravation de la dette extérieure, suivie d’une mise sous tutelle par la Banque Mondiale et le FMI. Rigueur kengiste à partir de 1982, descente aux enfers du Zaïre monnaie, inflation et destruction du tissu social et économique. Pillages (1991 et 1992) des lendemains du discours du 24 avril 1990 prônant le multipartisme, paupérisation accrue et faillite de l’Etat qui finirent par baliser la chute du régime et une victoire facile et facilitée de la rébellion kabiliste.

Je me souviens

         De toutes ces contradictions qui avaient fragilisé un régime qui avait confondu non-alignement et politique des emprunts symétriques. Un pas à gauche. Un pas à droite. Comme si le Congo, ce grand et beau pays était devenu un frêle esquif zigzaguant sur une mer agitée, et dont le capitaine avait perdu le contrôle.

         Mobutu avait perdu le pouvoir un certain 17 mai 1997, miné par un cancer de la prostate particulièrement agressif, vaincu par les forces militaires des pays voisins, et vaincu par un ancien maquisard qui s’était reconverti dans le trafic d’or, et qui avait été rappelé aux affaires pour servir de caution aux troupes rwando-ougandaises d’agression.

         Il nous avait légué une nation en lambeaux après l’avoir reconstruite d’une main de fer. Il nous avait laissé honteux, au bas de l’échelle du classement mondial, après nous avoir redonné fierté et honneur au lendemain de son accession au pouvoir. Il nous avait laissé plus divisés que jamais, après nous avoir appris le sens de l’appartenance à une nation.

         Mobutu est mort, bien mort. Il nous avait marqué à la culotte, des années durant, souvent, pour le pire de notre pays bien aimé. Beaucoup parmi les membres du MPR fait privé, ne résistent  plus à la tentation de le faire  réhabiliter. Ce fut un homme de son temps, un dictateur féroce qui avait commis beaucoup d’erreurs une fois qu’il avait perdu le contrôle du navire Zaïre. Nous avons le devoir de nous débarrasser de son ombre.

Dr Hubert Kabasele Muboyayi Kalonji

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