Un nouveau venu dans le monde du livre : sous la plume du professeur Kambayi Bwatshia : la Belgique coloniale et le (s) Lumumba (s) au Congo

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L’honneur a échu à Polydore MUBOYAYI Mubanga, Editeur-Directeur Général du Journal Le Phare, de procéder au baptême du livre « La Belgique coloniale et le (s) Lumumba (s) au Congo » écrit par le Professeur Jean KAMBAYI Bwatshia. La cérémonie a eu lieu le vendredi 28 juin 2013 dans la Salle Paroissiale Sacré-Cœur de la Gombe, pleine à caquer, en présence d’éminentes personnalités provenant de tous les milieux de la capitale. Côte-à-côte il y avait des leaders politiques, tels Vital KAMERHE, ancien speaker de l’Assemblée Nationale de la première législature de la 3ème République et président National de l’Union pour la Nation Congolaise, André-Alain ATUNDU Liongo, ambassadeur honoraire et président d’un parti politique de la Majorité Présidentielle, le professeur KALELE Ka Bila, ancien Secrétaire à l’Organisation de l’UDPS, aujourd’hui président d’un parti de l’Opposition Politique et ancien ministre des Mines du gouvernement de la Transition, Jean-Baptiste BOMANZA, conseiller politique de Jean-Pierre BEMBA, Coordonnateur-Adjoint et Porte-parole de l’Union pour la Nation, Aubain NGONGO Luwowo, ancien cadre du MPR-Parti Etat et actuellement Sénateur élu au Maniema et proche de l’Opposition Politique, etc.….

            De nombreux professeurs d’universités et Instituts Supérieurs ainsi que des écrivains congolais ont effectué le déplacement de la Paroisse du Sacré-Cœur pour vivre cet évènement haut en couleurs qui a salué la sortie officielle de ce livre consacré aux grandes péripéties de l’histoire du Congo dès l’Etat Indépendant du Congo avec le Roi Léopold II comme souverain et propriétaire jusqu’aux premières années après l’accession de la RDC à la souveraineté internationale. Une coïncidence heureuse car cet évènement a eu lieu deux jours avant la commémoration du 53ème anniversaire de cette date historique et inoubliable.

            Après le mot de bienvenue prononcé par le Professeur Valentin MATUMELE Malia, Directeur Général de l’Institut Supérieur Pédagogique de la Gombe, le Chef des Travaux MATA Bafuidi Soni, historien Eugemonia, a lu la préface de ce livre. Il sera suivi par la lecture de la Postface faite par Franck Basile MBOLE, le Chef du Département de Français de l’Institut Supérieur Pédagogique de la Gombe.

            Côté témoignages, l’assistance a été chauffée à blanc par celui du professeur MUKENDJI Mbanda Kulu de l’Université Pédagogique Nationale. Celui-ci a présenté l’auteur de ce livre dans son intimité. Tout d’abord lorsqu’il était le tout premier professeur congolais détenteur d’un titre de graduat en Histoire au Collège Saint Pierre de Mbuji Mayi vers les années 1967. Ironie du sort, Jean KAMBAYI va demander et obtenir la main de sa grande sœur et c’est lui qui va l’introduire dans le monde universitaire en le poussant à faire un doctorat d’Etat en Philosophie. Devenu Ministre de l’Enseignement Supérieur et Universitaire, c’est encore KAMBAYI Bwatshia qui va le nommer professeur à l’Université Pédagogique Nationale, a indiqué le professeur MUKENDJI Mbanda Kulu.  Avant de décortiquer en Tshiluba le nom et le postnom de l’auteur en leur donnant plusieurs sens selon les intonations.

            Vital KAMERHE a, quant à lui, insisté sur la responsabilité des hommes politiques dans les différentes crises politiques qui ont secoué ce beau et riche pays avant et après l’indépendance. Il ne sert plus à rien d’incriminer les « NOKO » Belges. L’on doit se tourner vers l’avenir pour reconstruire et instaurer un Etat de droit et une véritable démocratie au cœur du continent africain. C’est la seule façon d’honorer la mémoire de tous ceux qui ont versé leur sang afin que le Congo accède à la souveraineté internationale, a ajouté le président de l’Union pour la Nation Congolaise.

            Jean KAMBAYI Bwatshia a alors pris le micro pour remercier tous ceux qui de loin et de près ont concouru à la rédaction de cet ouvrage, ainsi que ceux qui ont manifesté leur encouragement par des apports matériel et financier à la tenue de cette cérémonie, notamment le Sénateur Modeste MUTINGA, fondateur du Journal le Potentiel. Viendra alors la présentation du livre par le professeur Antoine MANDA Tchebwa Tcha Malu.

 

F.M.                  

1. Introduction

 

Dans les 48 heures à venir, la R.D. Congo va à nouveau se remémorer un héros intemporel, Patrice Emery Lumumba. Fauché de la manière que l’on sait par le glaive de l’impérialisme, voilà que Lumumba réapparaît devant nous ce jour sous la figure d’un Immortel par la vertu de la plume du professeur Kambayi Bwatshia.

Deux jours avant cette date, voici un énième ouvrage sur Lumumba, qui vient enrichir les rayons de nos bibliothèques. Serait-ce un hasard de calendrier? Pourtant, tout porte à croire que le hasard en cette matière n’existe pas.

C’est que l’histoire, une fois de plus, vient nous démontrer qu’elle est porteuse d’une dynamique intrinsèque qui n’obéit à aucune logique mathématique. L’histoire est l’histoire. A la fois science et art de dire le temps, les faits et les hommes dans une dialectique du souvenir et du présent, du présent et de l’avenir. Comme nous le rappelle fort bien l’homme du jour, lui-même historien émérite et maître de la Chaire de la mentalistique, je cite : « L’histoire doit marcher tout le temps, en compagnie de l’homme, de tous les hommes, du temps de l’homme. Le temps, lui-même par nature est un continuum et un perpétuel changement. De l’antithèse de ces attributs, viennent les grands problèmes de la recherche historique. Accepter ce dilemme, c’est respecter la contingence humaine, c’est faire œuvre d’honnête historien », fin de citation.

Et comme honnête historien, le professeur Kambayi Bwatshia en est un. Historien doublé d’un intellectuel exigeant, exigeant avec lui-même ; qui plus est, exigeant vis-à-vis des principes et règles de son art d’historien. C’est là, à partir d’une écriture magistrale mise au service de la vérité historique, que l’historien se souvient, réorganise l’espace mental, rapporte enfin en amplifiant l’écho de ce qui s’entend moins bien à partir de la vérité première des faits. Et un de ces faits mémorables et emblématiques est attesté par ce livre qui nous réunit ce jour et que j’ai l’insigne avantage de présenter.

 

2. Un récit de trop ?

 

Kambayi Bwatshia est indubitablement l’un des plus assidus et prolifiques chercheurs congolais qui, unique en son genre dans un domaine qu’il maîtrise comme personne, ne manquent jamais d’honorer son propre calendrier de production. Avec, au-delà d’un florilège d’articles scientifiques de grande autorité paraissant à intervalles réguliers, un minimum d’un livre par an, si pas deux. On aurait intérêt à parcourir sa bibliographie personnelle pour mesurer combien est féconde et riche sa production scientifique, combien est abyssal son regard sur l’homme comme acteur d’une Histoire qui participe, tour à tour, de l’historiographie, de l’historicité et de I’historique du cadastre humain dans ses déclinaisons les plus nobles, les plus prégnantes, parfois les plus tortueuses.

A l’image d’un « criminel » (rassurez-vous, le terme est ici évoqué sous le prisme de l’oxymore) qui, comme tenté par on ne sait quel diable, revient toujours sur son lieu de crime, voilà que l’historien dans sa virtuosité de mentaliste revient à son tour, une fois de plus, au vu et au su de tout le monde, sur son champ de prédilection : la mémoire. Ce, dans son ardent désir de partager avec vous et moi le fruit de ses exils, que dis-je de ses ermitages, dans les abysses de la mémoire de notre temps en quête de ce qui fait sens à l’histoire contemporaine. Et ce qui donne sens au destin singulier d’un héros et pionnier de notre indépendance, P. E. Lumumba, qu’il a choisi de disserter cette fois en chaussant ses lunettes de mentaliste.

Sur Lumumba, bien de chercheurs, congolais et étrangers ont écrit, on le sait. Chacun y allant de sa verve la plus truculente, critique, voire vitriolée, selon le bord où on se place. Qu’il nous souvienne de :

Ludo de Witte, Vie et mort de Lumumba; J. Benot, la mort de Lumumba; Thomas Turner, l’ethnogenèse de Lumumba; Brassine et Kestergate, qui a tué Lumumba; De Vos, Vie et mort de Lumumba; Frantz Fanon, La mort de Lumumba : pourrions-nous faire autrement ?; Kalenga Mpiana, La face cachée de P.E. Lumumba ; Mabiala Mantuba-Ngoma (dir.), Lumumba et la crise congolaise. A la découverte de P. E. Lumumba; Thomas Kanza, The rise and fall of Patrice Lumumba; Kapital Mulopo, Lumumba. Justice pour le héros;

Mutamba Makombo, Lumumba correspondant de presse, etc. La littérature en cette matière est abondante et tout à fait à la dimension du personnage convoqué ce jour.

Mais dans cette arène de récits, de témoignages et d’analyses aussi doctes ou qu’exotiques, où des mémoires diffractées se télescopent, parfois dans un indescriptible tohu-bohu idéologique, quelle patine prendrait l’essai que voici ; « La Belgique coloniale et le(s) Lumumba (a) », 288 pages, publiée par les Editions « La Confidence » ?

La question mérite d’être posée à l’idée surtout que les chercheurs n’ont pu à ce jour disposer de la même perception du personnage et son histoire.

On connaissait un certain Patrice Emery Lumumba. Père et pair de l’indépendance congolaise. Nationaliste au sang chaud, tribun à la verve ignée, roulant sa voix dans un registre rebelle au dogme géopolitique de son temps, mais qui a fini par pâtir des rigueurs d’un système de pensée occidental repu de son égocentrisme cannibale. Il était Lumumba homme seul. Seul face à son destin tragique, seul inscrit en épigraphe sur une tombe immatérielle, sinon virtuelle. Une tombe qui devin in fine un lieu d’un esseulement sans trace.

C’est que dans les sillons de sa mémoire, en ouvrant la voie des martyrs à son corps défendant, Lumumba féconda d’autres Lumumba(s), c’est-à-dire tous les martyrs morts comme lui, morts ou virtuellement morts pour la bonne et même cause, celle d’un Congo en quête de sa vraie autonomie de penser, de se gouverner et d’écrire sa propre histoire à partir du terreau ancestral. Une histoire, comme l’indique le préfacier Philippe Biyoya, d’une nouvelle lutté, sublime, belle et exaltante; une histoire du génie congolais rêvant de faire du Congo, le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière arrimée à une « géopolitique de l’avenir panafricain capable de montrer  au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté pleine et entière. »

C’est que, en Lumumba lui-même il y a plusieurs Lumumba(s) ou avatars. A la lumière de ce livre, i’en distingue deux formes : les avatars endogènes et exogènes.

Commençons par la couverture de ce livre qui, elle-même, est porteuse d’un de ses avatars endogènes et exogènes. Voici exposé le dernier regard du supplicié, image teintée d’une dose de dolorisme qui montre Lumumba dans sa passion, en route vers son calvaire. Ce regard désespéré mais combien grave, c’est le regard d’un homme presqu’à l’article de la mort, qui, accablé par la souffrance, dans un ultime sursaut nationaliste interroge encore la conscience des siens. Bourreaux comme compatriotes lamda compris.

Ce regard-là, c’est celui d’un condamné sans appel en route vers la potence, nullement effrayé par la mort, car ce sera sûrement une de plus qu’aura infligé la colonisation au peuple du Congo, après celui de l’autre prophète dit « illuminé » Simon Kimbangu, mort plus tôt dans les geôles coloniales de Lubumbashi. C’est que  Kimbangu, l’aîné des nationalistes du pays, autre avatar exogène, est une sorte de Lumumba avant la lettre.

Pour le moins dire, la mort prochaine de Lumumba que prédit cette photo n’appelle pas vengeance en ce compris que sa charge rédemptrice ne vaut guère sa « décarnéité » annoncée. Et juste à côté, admirez, si besoin en est, ce salut de vainqueur qu’arbore l’autorité coloniale, ci-devant en contrepoint dans sa tenue d’apparat, dans une posture majestueuse et condescendante, se résumerait en une phrase : « Je prends acte de votre reddition, adieu canaille. »

Surgit ici l’avatar d’un Lumumba martyr, résigné, passionné de son pays ancré solidement dans le limbe de ses idées nationalistes, que la couverture du livre de

Kambayi Bwatshia met en exergue comme pour célébrer le geste martyrelogique d’un héros en devenir.

Le geste lumumbien se décline dans ce livre en 10 chapitres bien équilibrés ; 10 chapitres écrits d’une main docte mais combien chatoyante et plaisante; 10 chapitres balisés de sous-titres ponctuant la lecture comme des sémaphores d’une historicité exigeante qui, dans son approche épistémologique, se situe à la frontière de l’histoire contemporaine, de l’étiologie, de la psychologie sociale, de l’anthropologie coloniale et de martyrologie. Champs de recherche qui, dans un renvoi circulaire, nous ramènent à une même réalité: celle d’un homme opérant sous les lumières de son destin personnel face à une puissante machine à décrédibiliser et (dé) essentialiser, qu’est la superstructure idéologique occidentale de l’heure et ses dogmes impériaux, intangibles. N’importe comment, face à la colonisation, convient-il de le préciser, il faut apprendre à dire toujours « oui » si l’on veut tirer le meilleur parti des bonnes grâces du système colonial. Il faut donc apprendre à penser, réfléchir… sous I’emprise immanente du paradigme mental institué par le « Bwana », entendez le « maître »… à penser.

A travers ces dix chapitres, l’auteur nous convie à une véritable anthropologie de la pensée coloniale, où noirs et blancs confrontés à une même réalité sociopolitique la décryptent chacun armé d’une grille d’analyse qui lui est propre, et ce à partir de sa propre position sociale au sein d’une société explicitement clivée.

Le développement qui suit, quoiqu’en faisant une rapide économie, nous permettra d’en donner la meilleure indication.

 

3. Dieu s’était-il trompé ?

 

Le chapitre 1er plante le décor du théâtre où va se dramatiser une histoire de rencontres, assez  ambiguë et triviale. Une histoire qui va se tisser à partir d’un quiproquo. Victime résignée du grand capital, cette terre édénique que « découvrent » les explorateurs occidentaux et dont le roi Léopold II en fera une propriété privée, au sens figuré et au sens propre, est un oblat que les Congolais dans l’innocence de leur hospitalité offrent à l’étranger blanc.

Il s’agit d’une terre mirifique, avec ses paysages féériques, ses vastes forêts naturelles, ses verdoyantes savanes et ses multiples cours d’eau, auxquels s’ajoutent des incommensurables richesses minières. Pays que l’on va appeler Association Internationale du Congo (AIC), pour commencer, entre dans l’histoire de l’humanité comme un banal terrain d’études scientifiques. En fait, un « bien privé » d’un souverain étranger, conquis au mépris de la dignité de ses habitants que l’on y croise sans réellement les voir. Des habitants que l’on croise au quotidien dans leurs haillons sommaires à la limite du nu intégral sans daigner leur tendre la main, sans leur parler, sinon juste pour leur transmettre des injonctions à exécuter sans broncher.

Usant de la boutade de l’époque, née de la controverse suscitée autour de cette nouvelle « terre promise » et l’indignation qui s’en est suivi, voici ce qu’en dit l’auteur : On peut dire que les voisins européens de Léopold II étaient près d’envoyer auprès du Bon Dieu une déclaration chargée de lui présenter leurs griefs. A un seul et unique pays, disaient-ils, Dieu avait tout donné: l’immensité du territoire, la forêt riche, les terres fertiles, faune et flore, plaines, sol et sous-sol, fleuves, poissons, climat, port ouvert. Etait-ce une manière de concevoir la justice divine ? Dieu réfléchit à cette avalanche d’arguments et, en son for intérieur, admit qu’il avait eu en cette occasion la main lourdement généreuse. Alors pour contrebalancer ces avantages et privilèges exorbitants, Dieu créa Léopold II et les Belges, (p. 25).

Léopold II et les Belges acceptèrent d’assumer la tutelle de cet immense territoire, 80 fois plus vaste que la métropole pour y implanter une colonie-état, puissante, prospère et éternelle.

Ce pays dont on parle ainsi est I’actuelle R. D. Congo, dont la genèse ainsi métaphorisée indique le contexte, chargé de malentendus et de trivialité, qui permit au système capitaliste de l’époque de s’emparer des terres du Congo au nom de la science, au nom de la civilisation et au nom des affaires, surtout. Ainsi le Congo, pays d’exploitation essentiellement capitaliste, devint-il pour les trusts et leurs supports coloniaux davantage une source miraculeuse de bénéfices.

Lumumba et sa génération ont sûrement lu l’essentiel de la littérature coloniale qui sous-tend cette séquence fondatrice de l’histoire coloniale du Congo et la frénésie qui s’ensuivit à travers le développement de l’industrie coloniale impériale, aidés en cela par des « techniciens spirituels ». Qui dans une habile pirouette stratégique en vinrent à quelque chose d’impensable et qui témoigne de la grande agilité de coalition Eglise-Colonat. L’image est celle dont nous a gratifié l‘Antillais Patrick Chamoiseau dans son Ecrire en pays dominé (1977) et que nous adaptons au cas du Congo de la manière que voici: A son arrivée au Congo (avant la colonisation), le colon avait en mains une bible, et l’autochtone congolais la terre et ses richesses.

Mais une fois la colonie établie, le Congolais avait la bible, et le colon sa terre et ses richesses.

Pilier de la colonisation l’Eglise missionnaire, maîtresse de la « plénitude humaine et de la perfection », se charge d’annoncer l’Evangile à ceux qui sont dans « les ténèbres de l’erreur en les arrachant à l’emprise du diable ». Elle fait figure de croisé en jouant la médiation au sein des communautés indigènes. Bien au-delà, elle administre à sa manière une nouvelle civilisation aux indigènes via la colonisation de l’esprit, tout en faisant l’impasse sur les indicibles atrocités qui accompagnent la mise en valeur de ses richesses minières et la cueillette de la sève de caoutchouc. LeLivre du Sang sur la liane de D. Van Groenweghe en fait l’économie la plus poignante.

Dans sa jeunesse, Lumumba et toute sa génération ne manquèrent pas là aussi de se nourrir de toute cette littérature coloniale, à partir de laquelle Lumumba apprit à forger les prémices de sa pensée citoyenne. Il semble d’ailleurs lui aussi avoir compris, comme le souligne I’auteur, que soucieux de préserver à tout prix ses intérêts financiers dans la colonie, les efforts du colonisateur ne pouvaient être orientés que dans le sens d’asservir les populations autochtones. Menés de manière subtile, ces efforts, sont autant efficaces que la coercition physique qui les accompagne. On peut même dire, en paraphrasant Kambayi Bwatshia, que «  l’oppression est sournoise et clandestine tant que l’on n’a pas pris conscience de la manière dont les croyances, les valeurs, les attitudes, les buts et les aspirations de la puissance colonisatrice finissent par être partagés par les opprimés, pour devenir partie intégrante de la mentalité et des mécanismes de pensée de l’opprimé  (p. 69).

Encore en planque, Lumumba ne peut se priver d’intérioriser cette réalité, lieu de tant de frustrations et de traumatismes.

 

4. Que faire alors d’un tel pays ?

 

Telle est la question poignante que se pose le colon belge, dans le chapitre 2ème de l’ouvrage. Dans un texte daté de 1920, le Ministre des colonies, Louis Franck est clair : « Nous y poursuivons un double but : répandre la civilisation, développer les débouchés et l’action économique de la Belgique (… ) les magistrats et les missionnaires prêtent un concours précieux à la colonisation. »

C’est dans ce chapitre que l’on voit comment se consolide l’alliance stratégique entre l’Etat léopoldien et I’Etat missionnaire. Par calcul politique les deux acteurs coloniaux s’emploient à favoriser I’expansion coloniale-capitaliste dans le but d’affermir l’influence politique de la métropole au Congo.

Partout, en ville comme dans les villages, les Noirs sont drastiquement mis au pas. « Contraints de simuler la conversion pour acquérir le droit de cité dans le monde des Blancs, les Noirs du Congo belge vivent finalement en cachette leur propre vie. Associant prêtres, missionnaires, soldats, agents de sécurité, colons, dans une même crainte, dans une même haine latente, ils opposaient passivement, mais profondément une résistance, à diverses formes, à tout ce qui émanait du Blanc », écrit Kambayi Bwatshia. L’œuvre missionnaire, instrument idéologique par  excellence devient, paradoxalement et davantage, le bras séculier de la colonisation.

L’histoire du colonat montre à cette étape en quoi il fut utile à l’appareil colonial de tout mettre en œuvre pour mater quelque résistance qui viendrait contrarier les intérêts de la Belgique. Donc il faut veiller à ce qu’aucune culture spirituelle d’inspiration locale ne vienne éclairer la lanterne de l’indigène. Sont donc visés : le kimbanguisme, le kitawala ou encore le kakisme.

Voilà pourquoi, nous dit Kambayi Bwatshia, « un indigène qui offense la morale coloniale n’a pas sa place dans la colonie. On le traque, on cherche à l’abattre, parce qu’il dérange l’action civilisatrice ». L’arrestation de Simon Kimbangu à Thysville et son transfert à Elisabethville le 12 septembre : 1921 est le signal fort que la colonisation adresse à tous les rebelles de son espèce. Sa mort en prison en 1951, à l’âge de 64 ans, porte un double message: c’est qu’il est peut-être possible de tuer un homme, mais jamais sa détermination et ses idées; il est possible de résister au Blanc en l’affrontant sur son domaine interdit, la religion, nanti de ses valeurs propres. Patrice Lumumba, encore jeune, n’est pas loin de cette vision des choses. Une fois en action, il ne manquera pas de marcher sur les pas de son illustre devancier.

Reste que c’est une société hybride qui, chemin faisant, servira de cadre à une cohabitation duale et conflictuelle, du reste fondée sur des préjugés de race et le mépris des indigènes. C’est 1à que le mentaliste nous fournit l’explication la plus plausible : « Le Congolais est en présence d’un groupe de Belges de type spécial qui vivent dans une situation d’illégitimité. Etrangers venus au Congo par le hasard de l’histoire, ils ont réussi, non seulement à s’y faire place, mais à prendre celle des autochtones qu’ils ont exploités comme inférieurs. Et les voici devenir usurpateurs tout en s’accommodant des regards soupçonneux de leurs victimes. » (p. 61).

Les coloniaux eux-mêmes appelés à se rendre au Congo après un tri sévère, qui tient compte de la qualité de la santé et de la conduite, ne deviennent à la fin ni Belge, ni Congolais. Il faut donc bosser dur, de peur d’être surpris par l’indépendance prochaine qui n’augure rien de bon pour eux. Ni ici ni en Belgique.

Côté Noir, « l’évolué » congolais opérant en « clausus numerus » (nombre fermé), est celui qui observant l’Administrateur blanc, et aspirant l’égaler socialement, s’emploie à mimer ses tiques, son parler, son beau maintien, ses jurons, jusqu’au port du casque colonial. Considéré comme l’allié du Blanc, il se dresse parfois contre son frère de race qu’il aura tendance à inférioriser. Ainsi une doctrine pragmatique est-elle à l’honneur dans une société où n’émerge à peine qu’une esquisse de classe moyenne. Et comme cela se voit à l’époque, « tous ceux qui, bientôt, vont devenir des évolués », quelques-uns de la génération P. Lumumba donc, sont ceux qui seront jugés « capables » de se  comporter comme Blancs », et cette autre carte dite d’ « immatriculation » sera décernée à ceux qui pourront « parler la bouche pleine », ceux qui seront élevés au niveau d’une carte spéciale d’identification appelée « la carte de mérite civique », ceux qui feront partie de ce que Jungers jusqu’en 1950 et M. L. Pétillon en 1952, ont appelé la « communauté belgo-congolaise », ceux-là donc ont vécu de plus près le fait que les deux mondes, Noirs et Blancs, n’étaient pas du tout complémentaires, mais bien au contraire, obéissaient à une logique d’exclusion réciproque, de peur d’agression, de qui-vive, de trac et d’ennemis » (p. 65).

C’est là que la religion élitiste de la colonisation, paternaliste et l’idéalise qui plus est, semble avoir atteint son but: celui d’installer la culture politique et spirituelle de I’occupant en niant celles du colonisé.

Mesurant la charge antagonique et inique qu’inspire une telle entreprise d’aliénation mentale, Lumumba ne put qu’en être rebuté. Sa fibre patriotique à peine mise en branle convoque déjà ses premiers réflexes de rebelle anti-colonat.

Le courant panafricanisme (alors appelé « pannégrisme » qui jaillit, dans un premier temps, sur le terreau de la diaspora antillaise et américaine du XIX’ siècle à l’ombre de l’Occident colonialiste, est l’occurrence qui déclenche l’éveille de la conscience noire anticoloniale à partir des années 1945.Le mouvement prend tantôt des accents d’une lutte tous azimuts contre la traite négrière et l’esclavagisme et toute autre forme de colonialisme, tantôt les allures d’un messianisme ardent. Ses grands ténors sont Edouard Willmot Blyden (1832-1912), Henri Silver Williams, initiateur du 1er « Congrès panafricain à Londres en 1900; Aurelius Marcus Garvey, le Jamaïcain, activiste du mouvement du retour en Afrique, WEB Dubois et George Padmore, le futur conseiller politique et idéologue de Kwame N’krumah.

Galvanisé par la justesse de ce combat qui, dans ses grands traits ne s’oppose nullement à celle sur lequel Lumumba se fonde à son tour pour conjurer le « terrorisme culturel, politique, économique » qu’induit la colonisation, les patriotes congolais adhèrent au panafricanisme l’oeil rivé sur l’horizon 1960.

C’est que, c’est l’Afrique de l’Ouest qui a donné le ton, dès l’âge héroïque de la colonisation, avec en tête N’krumah, Sékou Touré et bien d’autres pères de la décolonisation. Ils s’opposent farouchement au système colonial décadent. Affaiblie par la guerre, l’Europe a perdu son souffle et son influence sur ses colonies autant que sur sa propre administration métropolitaine. C’est en pleine décolonisation, matière que traite avec une grande maîtrise Kambayi Bwatshia dans le chapitre 5 de son ouvrage, qu’on voit comment Lumumba, lesté d’une vision panafricano-patriotique, s’emploie à chercher un appui auprès de la conférence panafricaine d’Accra, dans la perspective de « l’indépendance immédiate » du Congo que lui et ses congénères progressistes appellent de tous leurs voeux. Il est sur les traces du Dr Namdi Azikiwe, pionnier et leader politique camerounais qui servit, autant qu’il nous en souvienne, de modèle à N’Krumah.

L’entrée en scène du jeune Lumumba sur le plan de la géopolitique africaine le conduit à tisser des alliances idéologiques et stratégiques avec des amis panafricanistes tant de l’Afrique de l’Ouest, de l’Afrique australe que de l’Est. Les différents épisodes de cette aventure pionnière mettent en lumière un jeune leader plein de fougue doublé de son étonnant statut d’autodidacte qui apprend vite la politique. Une politique qui ne manquera pas dans la foulée de lui jouer des tours. Si sa voix se fait déjà entendre dans tous les cercles politiques du pays, il n’y compte pas que des amis. Faisant face à de multiples épreuves, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, Lumumba est de plus en plus seul.

Les chapitres 6, 7, 8, 9 et 10 fournissent des détails, complets et suffisamment documentés, sur l’ascension politique du nationaliste Lumumba, les tractations pour

l’indépendance du Congo, les prédations économiques des sociétés étrangères, sans oublier les conspirations dont il sera l’objet, etc. Dans tous ces chapitres, Lumumba est au coeur du destin de son pays déployant une grande énergie morale et d’importants mécanismes de résistance, fût-ce face à l’adversité. Chemin faisant les conditions de l’accession du pays à son indépendance étant fixées dans une ambiance des plus épiques, il ne reste plus qu’à se préparer à assumer le nouveau destin.

Depuis le retour de la Table Ronde politique de Bruxelles, début 1960, Lumumba est devenu une cible croisée de certaines forces politiques internes et externes. Forces centrifuges et centripètes se liguent contre ses allures et ses options politiques. Une fois élu Premier Ministre, il se trouve confronté à des écueils de tous ordres : la mutinerie de la Force publique, la sécession katangaise, les velléités fédéralistes au Kasaï, etc. La chienlit est à son comble. Le pays devient ingouvernable.

A la fin, il sera seul à porter sa couronne d’épine, au motif d’avoir pactisé avec le bloc communiste, la peste du monde capitaliste d’alors. Alea jacta jacta est. L’homme était bon pour la potence. Et c’est dans un bain d’acide qu’il disparaîtra du monde des hommes dans un tintamarre indescriptible. Le livre de Kambayi Bwatshia en fait un descriptif plus complet et enrichit d’un regard nouveau les derniers segments de la vie tumultueuse du héros et nationaliste intransigeant.

Dans sa conclusion, Kambayi Bwatshia n’y va pas par quatre chemins. Pour lui, la geste de Lumumba est comme une symphonie inachevée. Lumumba a commencé une oeuvre régénératrice pour la nation congolaise qui mérite d’être achevée par d’autres Lumumba(s). A la vérité, « Lumumba est apparu dans la scène comme l’un des rares Congolais à avoir compris que la colonisation était un mal. Jusqu’à sa mort, il n’a cessé d’ébranler l’édifice. Il est, pour cela aujourd’hui, l’incarnation de la lutte du peuple congolais dans son histoire de libération. Cela n’est pas encore terminé. Si, à son époque, P. Lumumba était « l’ancêtre de l’avenir du Congo », aujourd’hui la colonisation continue son oeuvre dans le néocolonialisme. La République Démocratique du Congo a besoin d’autres ancêtres de l’avenir. Son peuple est bien orphelin et a besoin des prophètes » (p. 258).

 

Les Lumumba(s) et nous, aujourd’hui

 

Saisi sous le prisme mentaliste, ce livre vient de nous dévoiler les avatars de Lumumba, héros d’une épopée inachevée sinon achevée dont I ‘espérance se dilua dans un fût d’acide. Héros d’une geste pluralisée qui dit une aventure politique au goût de vitriol dans les pointillés des non-dits.

Lumumba est aussi un acteur de I’histoire politique, disons mieux un acteur d’une géopolitique dont le destin lui échappait parce qu’articulée sous d’autres cieux par plus forts que lui. Pour ce faire, il lui a fallu camper plusieurs postures, selon le mode pirandellien, lui le fils du Congo mal aimé des autres parce que rebelle dans sa pensée nationaliste. C’est là qu’il sied de savoir saisir ces Lumumba(s) continus et changeants du livre de Kambayi Bwatshia dont parle avec une rhétorique savoureuse son préfacier, le sémillant « politiste » Philipe Biyoya. Fort de sa verve légendaire arrivée à une herméneutique solide, Kambayi nous révèle dans son livre à coups de citations, puisées aux sources diverses et crédibles, plusieurs Lumumba(s) marchant sur le fil du destin, lanterne de pionnier de I’indépendance en mains, faisant face aux pièges et intrigues de l’histoire postcoloniale.

On y voit l’homme écrivant son histoire en acteur libre de pensée et libre de conscience. Mais qui reste cependant, aux yeux des autres, un simple « pion » sur un échiquier géopolitique qui, le moment venu, devrait s’attendre à être couché sur une case noire pour consommer  avec fracas : « échec et mat ».

Mais une question que pose le livre demeure toujours : sans doute a-t-on tué un homme, qu’en est-il de ses idées ? Mort en héros devenant du coup une sorte de divinité immaculée jouissant ad vitam aeternam du bénéfice du doute, qu’en sait-on du lumumbisme ? Ces questions, reprises dans la postface du didacticien de l’histoire Ekombe Isenkangi, lancinent encore et méritent une réponse définitive dans les prochaines livraisons de I’historien des mentalités.

Le mérite de cet imposant et intéressant livre sur Lumumba est qu’il maîtrise le référent mentalistique à l’aune de l’ingéniosité de l’inventeur de ce concept qu’est le professeur Kambayi Bwatshia. Il ‘s’y déploie avec une éblouissante clarté l’antagonisme si criard entre l’homme politique, sans cesse traqué de l’intérieur tout comme de l’extérieur, face à ses protagonistes occidentaux, co-acteurs d’une même aventure politique (avec le colon) que tout oppose: d’une part, le reproche  d’un patriotisme cocardier fait à charge d’un Lumumba bien souvent incompris, qui reste pourtant, envers et contre tout,un nationaliste indécrottable droit dans ses bottes; d’autre part, la condescendance d’un colon repus d’un narcissisme bon enfant incapable d’aménager quelque espace de convivialité en faveur de l’autre, le colonisé.

Le grand art de I’historien est encore plus remarquable dans sa capacité à concilier la diachronie et la synchronie des faits dans une même écriture, riche de ses 182 références bibliographiques arrachées aux sources les plus inédites et rares, sans perdre l’essentiel de son ambition d’historien averti, en l’occurrence :

a) Faire dire à l’histoire sa vérité première ;

Faire assumer aux personnages historiques leur vrai destin ;

b)  Faire accoucher le lecteur, à partir d’une subtile maïeutique, sa propre vérité face aux fait, actes et situations;

d) Faire bénéficier à la science universelle un savoir neuf digne de foi et de mémoire.

A la fin, et c’est là que je rejoins Philippe  Biyoya lorsqu’il note non sans une once de majesté dans le propos : « Lorsque l’histoire se propose de réécrire et de relire celle de la relation coloniale et des Lumumba(s) au Congo, elle participerait difficilement à débrouiller l’écheveau congolais. L’histoire quand ça concerne le Congo, ce n’est ni simple, ni facile, parce qu’elle balbutie, quand elle ne bégaie pas ; elle hésite souvent entre l’anthropologie, la sociologie et pourquoi pas la géopolitiques. Souvent, elle oublie l’économie politique  (p. 6).

A vrai dire, Lumumba et ses autres avatars exogènes, parmi lesquels ses devanciers (Simon Kimbangu) et comp4gnons d’infortune (Maurice Mpolo et Okito) et ses descendants (Mzee Laurent Désiré Kabila), participent d’une même célébration au coeur d’une odyssée éternelle, tragique et effroyable. Odyssée à travers laquelle se révèlent les vrais porteurs de I’espérance congolaise, arrachés avant l’heure de l’affection de leurs congénères sous les bégaiements de l’histoire.

Mais les Lumumba(s) endogènes, eux, profondément ancrés dans les abysses du personnage historique participent de la totalité du destin pluralisé de l’homme: politicien un peu naïf, diraient ses détracteurs, mais lucide et constant dans sa vision politique et ses ambitions patriotiques; panafricaniste convaincu de l’unité africaine, essayiste méconnu mais porteur d’un talent qu’il n’a pas eu le temps de développer; poète à ses heures perdus piaffant encore d’impatience devant le portillon de la gloire;redoutable marqueteur au sein d’une brasserie locale (Polar) qui en réalité n’était pas sa vraie vocation; indomptable rebelle, anticonformiste incapable de se maîtriser quand les enjeux de l’heure l’exigent (cf. discours du 30 juin devant le roi Baudouin 1er ) ; anti paternaliste prêt à revendiquer le sevrage du Congo faisant fi du réalisme affiché par le professeur Van Bilsen à travers son projet de décaler l’indépendance de 30 ans , etc. Autant de postures empruntées dans une vie exemplaire, pourtant si agitée et si courte, à partir desquelles se dessinent les

Multiples  profils de Lumumba dont il est possible d’actualiser le regard sous la figure d’un ardent aggiornamento.

Il reste qu’en tous ces Lumumba(s), il y a toujours et encore quelque chose qui couve sous l’évidence de la lumière: c’est que les vrais héros, sous l’autorité d’une histoire rigoureusement élaborée selon les règles de l’art (comme nous le démontre Kambayi Bwatshia à travers son excellent ouvrage) et quelle que soit leur ultime fortune, les vrais héros ne meurent jamais.

C’est en cela que je reste convaincu que ce livre est le chainon manquant dans la panoplie de tous les travaux consacrés à cette figure emblématique de la résistance congolaise. Car ici apparaît un Lumumba encore plus grand, majestueux, immortel, intemporel, drapé de son auréole d’inventeur de l’âme patriotique congolaise. Un Lumumba qui mérite assurément d’être convoqué et célébré toujours au pluriel.

Je vous remercie pour votre attention.

Prof. Manda Tchebwa Antoine

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