Un mois après sa mort, hommage à Tabu Ley Rochereau

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tabuleyIl était une fois Pascal Rochereau Tabu Ley. La légende aux milles facettes, qui vient de tirer sa révérence, était, dans une autre vie, Pascal SINAMOYI.

Il voit le jour le 13 novembre 1940. Le destin personnel d’alors, se traçait à l’aune de la politique coloniale. On naissait pour devenir clerc, on vivait pour servir la Belgique, on mourrait pour que vive à jamais la colonie.

Pascal SINAMOYI atterrit en 1959, après un cursus scolaire ordinaire et quelques virées ailleurs, dans les bureaux de l’Athénée de Kalina comme responsable administratif et financier.

Mais à peine s’ouvrent les espoirs de sa carrière que déjà poussent dans ses neurones, dans ses cordes vocales et dans son corps, tel un désir irrépressible et tel un fantôme inconjurable, le talent de compositeur, le tremolo de chanteur et la fougue enjôleuse de danseur.

Rochereau commence à se sentir à l’étroit dans le personnage de SINAMOYI. Le solfège pousse ses ailes dans toutes les directions, se frayant un chemin hors du corps de cet employé de bureau.

SINAMOYI, tel un serpent en pleine mue, commence à faire de la place à la peau reluisante  de Tabu Ley, lustrée par l’énergie que dégage son talent inégalable. Rochereau décide de quitter les bureaux feutrés de l’administration pour gagner les podiums nus sur lesquels, avec ses amis de l’African Jazz, il claque les semelles et les talons de ses chaussures, pour le plus grand plaisir des mélomanes.

Dans sa nouvelle vie, ses compagnons l’aident à forger et à affiner déjà, à leur propre insu, des capacités qui deviennent le canal d’expression d’un savoir-faire hors du commun. Ils pensent travailler avec un égal, ils modèlent en fait une star ; ils espèrent garder un collègue, ils propulsent plutôt une étoile qui brillera pour toujours dans le firmament de la musique congolaise.

Rochereau compose comme jamais personne ne l’avait fait auparavant : Tete, Ndaya Paradis, Bonbon sucré, Marie Chantal, Kaful Mayay, Nzale, Gipsy, Silikani, Maze. Et cela durera plus de 30 ans.  Les tubes succèdent à d’autres. Les chefs-d’œuvre ne quittent le hit-parade que pour être remplacés par  des succès populaires. Mokolo na kokufa, Jolie Elie, Micheline, Muanke, Beyanga : les chants se disputent la place dans sa tête ; les mélodies s’affrontent, les unes plus belles que les autres.

Qui n’a jamais fredonné du Rochereau ? Des  termes du jargon kinois  tels MUKALA et MONGALI, ont emprunté leur célébrité aux titres ou aux mélopées de Ley. Même les talents ultérieurs, sortis des générations qui l’ont suivi, ont resservi ses titres au public, avec une sauce recomposée mais tout aussi succulente.

Rochereau dirige avec maestria. Son orchestre trône au panthéon des meilleurs. Pendant des lustres, il ne quitte jamais la scène musicale. Son groupe change plusieurs fois de nom : African Fiesta Le Peuple, African Fiesta National, Afrisa, Afrisa International. Mais quel que soit le label, il recrute parmi les meilleurs musiciens du Congo : Sam Mangwana, Michelino, Guivano, Attel, Pépé Ndombe, Mekanisi Modero, Dino Vangu, Empompo Loway, Mbilia Bel. Il forme un ensemble de renommée internationale, une référence de la musique africaine.

Sa concurrence avec Ok Jazz de Luambo Makiadi, empreinte d’élégance et de loyauté, l’a, d’après lui-même, contraint à la perfection permanente. Il s’imposait de ne pas prêter le flanc à l’échec, dans cette guerre noblement fratricide.

Rochereau chante d’une voix exceptionnelle. Il la couple, l’ajuste, l’accorde avec des timbres mythiques comme celui de Grand Kallé, de Sam Mangwana, de Pepe Ndombe, de Mbilia Bel. Des duos célèbres, des merveilles auditives, des chants mémorables, un résultat à tous les coups magistral.

Rochereau danse avec les qualités d’un véritable showman. A elles toutes seules, ses chorégraphies constituent un spectacle. Son pas de danse unique et inimitable et ses  shows télévisés ou filmés sont à consommer sans modération et constituent autant de thérapies à prescrire sans hésitation.

Rochereau écrit des textes de philosophe : Mokolo na kokufa, Congo avenir, Mofuku na libenga. Il puise dans la culture du Congo profond, il ressuscite notre sagesse ancestrale, il flatte l’égo de tout un peuple dont il gonfle le moral à bloc, dans la diversité de nos défis quotidiens : autant le mari qui défie les intempéries pour être utile à son épouse bien aimée et à son pays, que le citoyen ordinaire à l’adresse de qui il peint un avenir radieux pour le Congo.

Rochereau est un précurseur hardi et inventif : il rassemble à l’Olympia, fin des années 60 et en plusieurs productions, un public pour qui la musique africaine n’est encore que folklore et percussions dissonantes. Il imagine une chorégraphie féminine d’accompagnement pour des spectacles musicaux qui, dans notre pays n’en étaient encore qu’aux balbutiements. Il compose, arrange, vocalise, mais au lieu de lui-même, fait chanter une femme, en l’occurrence MBILIA BEL, seule ou avec lui en duo, pour produire des merveilles tels que Beyanga, Ba jeux de coin, Yamba ngayi.

Mbilia Bel disait : ‘’ les phénomènes se révèlent une fois tous les cinquante ans’’.  Rochereau n’était pas un phénomène. Il était un démiurge. Il ne s’inscrira pas dans les pronostics ou dans les prédictions car moi je dis : les phénomènes ont des successeurs, les démiurges n’en  ont pas.

Rochereau ne sera jamais apprivoisé par le temps, car il était dans l’intemporel. Il n’a pas appartenu à un espace car il était adulé de tous. Il ne peut être collé à une époque, car sa musique est inoxydable.

Rochereau n’est pas mort, car sa musique retentit encore si souvent dans mes oreilles, quelque fois inaudible, d’autre fois en sourdine ; certaines fois à tue-tête  mais toutes les fois de façon harmonieuse.

Rochereau est derrière l’horizon, à un endroit où on reste présent mais sans apparaître. Il est dans les esprits comme une silhouette évanescente, il est dans les cœurs comme un amour pugnace,  mais fugace, comme une entité réelle mais impalpable.

Rochereau repose dans les lieux inaccessibles ou seul l’amour est la clé d’entrée, ou l’imagination construit le réel, tel qu’il a pu le faire en nous ramenant dans la réalité le fruit de son imagination créatrice.

Repose en paix.

JP Mukadi Mubenga

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