Trois discours de Lumumba

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Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors, dès aujourd’hui, chaque vendredi et pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

L’histoire est souvent réductrice, obligée de sélectionner dans le flot ininterrompu d’actions et événements quotidiens ceux qu’elle montera en épingle. La mémoire collective n’est que rarement un parfait reflet de la réalité passée et vécue. L’histoire parvient même à étonner les acteurs qui en ont été les artisans. Ainsi notamment, les habitants de Léopoldville ont pu conserver d’autres souvenirs que ceux que les conteurs actuels s’évertuent à restituer concernant ce jeudi 30 juin 1960. La présente chronique s’efforcera de ramener à la lumière certains aspects que les médias ont négligés, tout comme d’autres que ces mêmes médias ont portés à exagération.

Ainsi par exemple, les femmes et les hommes de « Lipopo » de ce jeudi mémorable ne comprennent pas, à ce jour, que soient passés totalement sous silence des faits qu’ils ont eux-mêmes personnellement vécus et dont ils gardent un frais souvenir : le défilé des forces vives égayé singulièrement par les élèves à l’uniforme impeccable ; l’office religieux catholique au cours duquel le « Te Deum » a été chanté avec charme par des chantres congolais ; la bruyante manifestation publique orchestrée par une centaine de militants de l’aile Kalonji du MNC (Mouvement national congolais) venus protester devant le Parlement contre l’exclusion de leur parti de ce gouvernement congolais de coalition…

En revanche, les journalistes ont concentré leur particulière attention sur le déroulement de la cérémonie proprement dite de proclamation de l’indépendance du pays. Pourtant, ce n’est  pas le déroulement protocolaire de la cérémonie qui est restée le symbole de la journée du 30 juin 1960. Singulièrement à cause de la sélectivité de la presse ! Effectivement, à propos de ce rituel du 30 juin 1960, il est devenu maintenant une coutume d’évoquer seulement le discours de P. Lumumba. Encore une fois, à cause de la sélectivité de la presse !

La chronique de ce jour s’applique à sortir des sentiers battus. D’une part, elle s’emploiera à redessiner le décor du rituel, ce qui permettra de comprendre en grande partie l’attention accordée à l’acte de prise de parole impromptue par le Premier ministre Lumumba. D’autre part, l’on rappellera un fait avéré : ce jeudi 30 juin 1960 Patrice Lumumba ne prononça pas un seul discours. Il se distingua plutôt par trois allocutions, en une seule journée. En tout cas, sans nul doute, la presse est intimement liée à cette partie de l’histoire du pays.

Le protocole de la proclamation de l’indépendance

Il convient, en tout premier lieu, de reconstituer le décor physique qui a été planté pour ce rituel de passation des pouvoirs. Sont si explicites et révélateurs à ce propos les si nombreux clichés pris ce jour-là par les reporters-photographes, dont principalement ceux commis à la tâche par Congopresse, label sous lequel le Commissariat général à l’information éditait ses publications et diffusait ses images.

La cérémonie se déroule au « Palais de la Nation », dans la commune résidentielle de Kalina (Gombe). Ce périmètre de la ville était toujours empreint de solennité. Cet élégant « Palais de la Nation », devenu siège du Parlement congolais, était initialement conçu pour servir de résidence-bureau du Gouverneur général. Il ne fut cependant pas encore occupé par ce dernier jusqu’à ce 30 juin 1960.

La salle sélectionnée pour le rituel était la plus grande du « Palais de la Nation ».  Mais, tout compte fait, ce n’est encore qu’une salle. Le temps n’a pas été suffisant pour qu’elle soit transformée en hémicycle et que le parterre en ciment soit dénivelé. Les sièges emmenés dans cette grande salle ne sont que des chaises à bras, qui provoquent du bruit quand on les déplace négligemment. Seul a pu être apprêté le perchoir pour la présidence des séances. Et le 30 juin, effectivement, ce sont le président Joseph Kasongo de la Chambre des députés et, à sa gauche, le président Joseph Iléo du Sénat qui sont les maîtres des céans. Arborant tous les deux le nœud papillon de circonstance, Kasongo et Iléo ont pris place au perchoir sans se faire entourer des membres de leurs bureaux respectifs.

Le protocole a réservé une place de choix au Roi et au Président, à gauche du perchoir. Tous les deux sont assis sur des chaises à bras, avec un micro à perche installé devant eux. A partir de cet emplacement, ils sont convenablement offerts en spectacle, surtout par rapport aux preneurs d’images.

A l’autre bout et à droite du perchoir sont placées deux rangées de chaises à bras. La toute première ligne est occupée par six personnalités des gouvernements belge et congolais. Le Premier ministre Patrice Lumumba est assis au milieu de la rangée, avec deux belges à sa gauche, deux autres Belges et un Congolais à sa droite. Devant ces six personnalités il n’est mis aucun micro. Vu de la salle, ce coin à la droite du perchoir donne l’impression d’un espace pas convenablement aménagé. En effet, à côté des hommes assis en deux rangées et même derrière eux se sont retrouvés une vingtaine de personnes de race blanche et dont le rang ne pouvait être deviné par une apparence certaine et évidente. Ils étaient debout, ce qui donnait de cet espace des aspects presque quelconques.

En dehors de ces côtés gauche et droit du perchoir, il y a le devant. Il y avait été mis un meuble pouvant servir de lutrin. Un micro est placé dessus ; c’est le troisième micro de la salle, outre celui réservé au président la séance et celui placé juste devant les sièges du Roi Baudouin et du Président Kasa-Vubu.

Enfin, devant le meuble servant de lutrin, ont été installés très en vue une table et deux chaises. Sans que les apparences ne puissent l’indiquer, elles étaient en réalité destinées à accueillir les personnalités des gouvernements belge et congolais qui allaient signer le document d’acte d’indépendance du Congo. A savoir : les Premier ministre belge Gaston Eyskens et congolais Patrice Lumumba ainsi que les ministres des Affaires étrangères  belge Pierre de Wigny et congolais Justin Bomboko.

Comme on peut s’en rendre compte, cette mise en place prédestinait la cérémonie à une séance strictement protocolaire, aux détails conventionnels et réglés d’avance. Le rituel fut cependant bousculé. Et c’est la presse qui transforma ce cérémonial tout à fait protocolaire en événement médiatique mondial. La presse, une fois de plus !

Le reportage en direct à la radio

Effectivement, il y eut un détail de grande importance qui ne relevait pas de la compétence du service du protocole : toute la cérémonie de l’indépendance était diffusée en direct à la radio. Nous insistons : en direct !

Certes, au Congo le poste récepteur n’est pas à la portée de toutes les bourses. Certes aussi, la diffusion de la RNC (Radio nationale congolaise) est réalisée sur ondes courtes, ce qui n’offre pas du tout d’excellentes conditions d’écoute à l’arrière-pays. Mais, ce sont tous les Blancs du Congo ainsi que les hommes intéressés par le Congo en Belgique qui suivent attentivement cette accession à l’indépendance dont on a redouté bien de surprises. Le bruit avait couru tant à Léopoldville qu’à Bruxelles que, le 30 juin 1960, des émeutiers congolais chasseraient tous les Belges du Congo et procéderaient à des voies de fait.

Dans tous les cas, dès le début de la cérémonie à 11 heures, le rituel se passe selon la règle prévue d’avance. Une seule petite différence cependant : les éléments de la Police militaire qui assurent la discipline en ces lieux n’ont pas pu empêcher que quelques Congolais non invités puissent pénétrer dans la salle. Ils se situent au fond de la salle et constituent ainsi une zone peu contrôlée. Cette présence contraste avec l’ordre conçu par le protocole royal, selon lequel les autorités congolaises occupaient les chaises placées autour de l’allée centrale, chaque rangée portant une lettre de l’alphabet (A, B, C…).

C’est le Roi Baudouin qui fut le premier à prendre la parole. Debout, il utilisa le micro à perche placé devant Kasa-Vubu et lui. La lecture du discours royal fut suivie par l’assistance avec une attention soutenue certes, mais également dans un silence assez profond. La deuxième et dernière personnalité à devoir prononcer une allocution fut le Président congolais. Joseph Kasa-Vubu se mit lui aussi debout, à côté du Roi assis, et usa du même micro à perche que le monarque belge quelques instants plus tôt.

Après ces deux interventions, le président de la Chambre des députés Joseph Kasongo dut reprendre la parole, apparemment pour annoncer la clôture de la séquence réservée aux discours. Mais, contrairement à l’ordre protocolaire prévu, Joseph Kasongo invita plutôt le Premier ministre congolais à prendre la parole à son tour.

A vrai dire, ce n’était pas une « surprise ». Pour deux raisons au moins.

D’une part, pendant la cérémonie, l’assistance pouvait voir clairement Patrice Lumumba avec des feuilles sur ses genoux. Il les lisait ou y faisait des annotations, pendant tout le temps que le Roi ou le Président étaient au micro. En tout cas, parmi les six personnalités assises sur cette rangée à droite du perchoir, le Premier ministre congolais était le seul personnage à tenir quelque chose en mains. Et comme ces feuilles étaient naturellement blanches, elles étaient aisément visibles pour toute personne qui jetait un regard vers ces autorités.

D’autre part, pendant que les personnalités assistaient à l’office religieux dans la matinée, un « vent favorable » avait amené auprès des journalistes belges présents l’information selon laquelle Patrice Lumumba allait prononcer un discours « musclé » lors de la cérémonie au « Palais de la Nation ». Certains d’entre ces reporters étaient même déjà en possession d’un exemplaire de ce texte, polycopié sur stencil par les soins de Reginald Hemeleers, commissaire général à l’information, donc la plus haute autorité coloniale dans ce domaine. En termes journalistiques clairs : « la surprise était déjà annoncée ». Et pour le malin plaisir des reporters, il ne restait plus qu’à observer très attentivement comment les différentes personnalités, surtout belges, allaient se comporter et réagir tout au long du discours de Patrice Lumumba. Bel exercice journalistique !

D’éloquents vivats

Répondant alors à l’invitation du président de la séance, Patrice Lumumba se leva de son siège situé sur la première rangée, à droite du perchoir. Il dépassa les deux personnalités belges assises à sa gauche et parcourut quelques mètres pour aller vers le micro placé sur le lutrin en contrebas du perchoir. Et le Premier ministre congolais débuta son discours : « Congolais et Congolaises, combattants de la lutte aujourd’hui victorieux, je vous salue au nom du gouvernement congolais… ». Patrice Lumumba fut applaudi sept fois, alors que Joseph Kasa-Vubu l’avait été deux fois et le Roi Baudouin aucune fois.

Sur la place dans la salle, la première réaction constatée par les reporters fut la posture du Roi qui, à un moment donné, se pencha vers le Président Kasa-Vubu et lui adressa quelques mots. Les micros ne purent pas enregistrer ces propos. Quoi qu’il en soit, les journalistes ont pu remarquer que, juste après la cérémonie dans la salle, le roi Baudouin se retira avec les ministres et autres personnalités belges dans une des salles du « Palais de la Nation ». Le bruit se répandit alors auprès des journalistes que le Roi avait exprimé son désir de repartir tout de suite à Bruxelles. En même temps fut colporté le détail selon lequel le monarque belge était néanmoins disposé à changer d’avis si l’auteur du discours considéré comme « discourtois » acceptait de faire une autre intervention, alors de nature « compensatoire ».

Patrice Lumumba ne trouva pas d’inconvénients à cette procédure. L’opportunité pour accomplir cette réparation était d’ailleurs toute indiquée. Pour célébrer l’indépendance, en effet, un déjeuner de gala était prévu par le protocole, sur la pelouse du verdoyant jardin du « Palais de la Nation ». Les journalistes notèrent cette déclaration de Patrice Lumumba : « Sire, Excellences, au moment où le Congo accède à l’indépendance, le gouvernement tout entier tient à rendre un hommage solennel au Roi des Belges et au noble peuple qu’il représente pour l’action accomplie ici en trois quarts de siècle… ». Et surtout il ajouta : « Ces réalisations magnifiques qui font aujourd’hui la fierté du Congo indépendant et de son gouvernement, c’est aux Belges que nous les devons… ».

Quoi qu’il en soit, à la très grande différence de son premier discours en fin de matinée, le deuxième que venait de prononcer Patrice Lumumba en début d’après-midi n’a pas été diffusé en direct à la radio. C’est ainsi que les paroles « réparatrices » qui y étaient contenues ne furent pas du tout relayées dans l’opinion. Comme pour dire qu’il n’y eut de réparation qu’au seul niveau formellement diplomatique. Seuls le Roi et les autorités belges ont pu entendre de leurs propres oreilles les mérites que venait de leur attribuer Patrice Lumumba.

Cela dit, outre ce deuxième discours au jardin du « Palais de la Nation », Patrice Lumumba eut une troisième possibilité de parole. En effet, un banquet avait été prévu pour permettre à la presse internationale de sympathiser avec les nouvelles autorités congolaises. Le Premier ministre Lumumba fut présent et y prit la parole. Pour la troisième fois. Patrice Lumumba se montra homme de grande courtoisie, promettant aux journalistes les conditions de travail correctes. Toutefois, comme pour son deuxième discours, cette troisième allocution ne fut pas diffusée en direct.  Elle passa donc inaperçue dans l’opinion.

En définitive, ce n’est pas tant l’homme qui fut l’acteur de l’histoire ce jeudi 30 juin 1960. C’est davantage le « reportage en direct » qui fut le principal artisan de l’histoire. C’est le « reportage en direct » qui offrit de Lumumba l’image de politicien « discourtois ». C’est l’absence de « reportage en direct » qui relégua aux oubliettes le profil de Patrice Lumumba reconnaissant vis-à-vis de l’œuvre belge au Congo. 

Prochaine chronique : Autocensure de Kasavubu et Lumumba 

(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

 

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