Transfert de l’eau du Fleuve Congo au Lac Tchad : nouvelles observations pertinentes

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fleuvecongo(Par Sinaseli TSHIBWABWA, Expertise en Biodiversité des poissons d’eau douce d’Afrique/Écologie des Eaux continentales)

Nous avons publié dans les colonnes du Journal Le Phare du 26 au 27 Mai 2014 notre analyse du projet de transfert d’eau du bassin du Congo au Lac Tchad. Nous voudrons présenter un petit rectificatif suite à une réaction quasi virulente à notre endroit de la part de M. Lawrence Freeman, Dir. Africa Desk, EIR Journal (EIR=Executive Intelligence Review. LaRouche Publications), un des lobbies du projet Transaqua. En effet, M. Freeman, en dehors de quelques amalgames délibérément formulés pour nous discréditer et porter atteinte à l’équipe du ‘’Projet Congo’’ (dont certains membres sont de hautes personnalités scientifiques mondialement connues) qui fait l’inventaire de la biodiversité des poissons d’eau douce du cours inférieur du fleuve Congo, nous a appris que le projet Transaqua (identifié T1 et T2) dans notre analyse et le projet de transfert d’eau de la rivière Oubangui vers le Lac Tchad (identifié T3 dans notre analyse) sont deux projets distincts. Malgré cette différence dans leur localisation, il convient de noter la convergence de leurs objectifs, leur finalité et leurs termes de référence: transférer l’eau par un canal au fleuve Chari qui l’acheminera à son tour au Lac Tchad, développer la navigation sur le nouveau canal, le fleuve Chari et le Lac Tchad, créer des zones multifonctionnelles, développer l’agriculture par irrigation et construire des centrales hydroélectriques et des axes routiers, etc. Quel que soit le projet envisagé dans sa localisation (voir les figures publiées dans mon analyse), mes puissantes observations, suggestions et conclusions demeurent valides du point de vue des intérêts de la R.D. Congo, de sa population et de ses besoins immédiats et futurs.

Nous avons également lu dans les colonnes du Journal Le Phare du 03 Juin 2014 un article de NKK (non autrement identifié), hydrogéologue et membre du Laboratoire d’Aménagements Hydrauliques de la Faculté des Sciences Agronomiques de l’Université de Kinshasa. Nous avons été consterné par le contenu de cet article qui vient malheureusement confirmer l’une de nos inquiétudes faites dans notre analyse à savoir le Congo doit juguler non seulement les menaces extérieures mais aussi les menaces internes. Ci-dessous notre analyse de cet article qui transpire la naïveté et l’absence d’une vision globale de la problématique de l’eau. Pour des raisons de cohérence, notre analyse ne portera que sur le sujet de l’heure, à savoir le Transfert de l’eau du bassin du Congo vers le bassin du Lac Tchad.

Invitation au sens civique et patriotique pour la protection des intérêts de notre pays

Notre analyse ci-dessous n’est pas une invitation à une polémique stérile comme nous en sommes malheureusement et souvent capables en tant que communauté. C’est plutôt une invitation à toutes les filles et tous les fils du Congo (Hydrologues, Climatologues, Sociologues, Agronomes, Ingénieurs forestiers, spécialistes de la biodiversité, Politologues, Économistes, Juristes environnementalistes, Juristes constitutionalistes, Éducateurs, ONG du secteur de l’environnement, Opérateurs économiques, Journalistes et Vulgarisateurs communautaires, Chefs coutumiers, etc.) pour unir nos compétences respectives afin de protéger les intérêts de la R.D. Congo et de notre peuple. Nous tirer dans les pieds les uns les autres ou publier ce genre de texte pour semer inutilement la confusion dans l’esprit des Congolais ne peut que faire le bonheur de ceux qui convoitent nos ressources naturelles, en l’occurrence nos ressources en eau.

TRANSFERT DE L’EAU VERS LE BASSIN DU LAC TCHAD

1. Éléments constitutifs de la demande

Sous ce titre, NKK reprend presque textuellement le paragraphe portant sur l’aperçu historique de notre propre analyse. Il aurait pu tout simplement y faire référence comme d’habitude en Sciences.

2. Éléments scientifiques préliminaires de la faisabilité

Sous ce titre, NKK parle «d’éléments scientifiques» alors qu’il n’en donne qu’un seul, à savoir la variation des débits moyens du fleuve Congo à Kinshasa enregistrés sur 82 ans. Il ne donne aucune source de ces données ni à quelles stations du fleuve Congo à Kinshasa elles ont été enregistrées.

Première observation :

Dans la quasi-totalité des mémoires de fin d’études que nous avions dirigés sur le Pool Malebo, de Kinsuka à N’Sele, nous avions fait le constat suivant : toutes les données disponibles dans ce domaine montrent un gap de 1960 à 1966 suite à l’abandon de différents services techniques de l’État à cause des troubles qui avaient suivi l’indépendance du pays, puis de 1984-1990 suite à l’absence ou au sous-financement par l’État zaïrois des différents services hydrauliques et météorologiques (Cfr. la triste histoire du Centre Météo de Binza et de la R.V.F.). Nous nous demandons comment NKK a-t-il pu réunir d’une manière continue, des données sur 82 ans, soit approximativement de 1930 à 2014 ou de 1920 à 2002.

Deuxième observation :

Le graphique qui appuie ces prétendus «Éléments scientifiques préliminaires de la faisabilité» qui plaideraient pour un transfert d’eau au Lac Tchad a été réalisé sur des données prélevées à Kinshasa. Or, les régions concernées par le détournement de l’eau sont respectivement dans le nord-ouest (projet Oubangui) et dans l’Est-Nord-Est pour le projet Transaqua. Il y a certainement un vice dans l’extrapolation de ces données.

Troisième observation :

NKK, hydrogéologue, aurait pu, pour donner un certain crédit scientifique à son analyse, nous proposer un algorithme mathématique intégrant plusieurs paramètres notamment les variations climatiques, les variations des précipitations, le facteur sociologique, le facteur démographique, le facteur biodiversité, le facteur économique, le facteur coût environnemental, etc. Or, ces nombreuses dimensions sont complètement ignorées dans ce qu’il appelle «Éléments scientifiques préliminaires de la faisabilité». Aujourd’hui, en 2014, il est impensable que l’on puisse soutenir un projet quelconque de développement qui n’intègre pas la dimension environnementale ni ses conséquences sur l’économie, l’espace territorial, la population, sa sécurité, sa biodiversité, etc. C’est pour cette raison que nous avons parlé de l’absence d’une vision globale de la problématique du transfert de l’eau du bassin du Congo vers le Lac Tchad. Cet auteur n’a même pas jugé bon de faire appel aux nombreux experts scientifiques dont regorge son université. S’agit-il d’une simple omission ou a-t-il cru que la vision de son laboratoire était suffisante pour se passer de toutes les expertises nationales disponibles sur le campus et concernées par ce sujet ?

Quatrième observation :

NKK avance ensuite que ‘’…par le jeu des saisons, le fleuve perd annuellement de lui-même 24 995 m3/s. Nous pouvons arrondir à 25 mille mètres cubes par seconde, cette perte naturelle d’eau qui a lieu entre décembre et août de l’année suivante. Si cette perte naturelle ne pose pas de problèmes, pourquoi il y a des gens qui pensent qu’un prélèvement pour transfert de 3 000 m3/s, soit 8 fois moins que la perte naturelle, causerait des problèmes insolubles ? Est-ce l’ignorance de l’hydrologie du fleuve Congo ?’’ Nous ne sommes pas le seul à avoir remarqué cette comparaison inappropriée. NKK compare les pertes annuelles de 24 995 m3/s aux prélèvements bruts de 3 000 m3/s. Nous rappelons ici que le projet Transaqua prévoit prélever ± 3 200 m3/sec, soit un volume annuel estimé à 100 milliards de m3 d’eau ! Aux Congolais de répondre aux deux questions posées par NKK et tirer une conclusion.

Cinquième observation :

NKK affirme. ‘’…qu’en ce qui concerne la quantité demandée, le problème qui se pose est de savoir déterminer où et quand effectuer ce transfert’’. On peut relever encore une lacune ici. NKK a oublié que ces deux projets ont été élaborés ailleurs et que les Congolais n’y ont pas été associés. Donc, ils ne peuvent décider ni de la quantité d’eau à prélever, ni du lieu de prélèvement et encore moins du moment. Tout est sous-contrôle des initiateurs qui tentent de vendre leurs projets aux Congolais.

Sixième observation :

NKK nous informe que :’’Le Laboratoire d’Aménagements Hydrauliques de la Faculté des Sciences Agronomiques de l’UNIKIN propose de creuser un tunnel pour traverser la chaîne de montagne culminant à 600 m d’altitude qui sépare le bassin du Congo du bassin du Lac Tchad’’. Il ne donne aucune référence de cette déclaration qui engage pourtant tous les membres de ce laboratoire. L’auteur est-il en mesure de dire au peuple congolais si son laboratoire a été associé de quelque manière que ce soit, et à quel titre, aux études de faisabilité du projet d’Oubangui alors que le Ministre de l’Environnement a déclaré lui-même tout ignorer des derniers développements dudit projet ?

Septième observation :

NKK souligne que :’’… Le transfert de l’eau vers le bassin du lac Tchad y augmentera l’évapotranspiration et peut-être, la retombée de ces vapeurs sous forme de l’eau de pluie après condensation dans l’atmosphère’’. Nous rappelons que l’un des facteurs incriminés dans la perte d’eau du Lac Tchad est justement la grande évaporation dans la région. Ignorer ce facteur et envoyer par entêtement de l’eau au Lac Tchad ne résoudra malheureusement pas les problèmes de ce Lac. Nous avons donné deux exemples dans notre analyse notamment la perte d’eau par évaporation au lac de retenue du barrage du Logone et celle du lac de retenue du barrage d’Assouan. Il faut savoir que dans ces régions extrêmement chaudes, l’eau perdue par évaporation ne se condense pas en nuages pour donner de la pluie. Ces deux exemples sont devenus classiques aujourd’hui. Quelle leçon les Africains doivent-ils en tirer ?

Huitième observation :

Enfin, pour clore son paragraphe sur ‘’les Éléments scientifiques préliminaires de la faisabilité’’, NKK entre dans le domaine des suppositions : ‘’Si la pluie augmente sur le bassin du lac Tchad, cela pourrait arrêter ou ralentir l’avancée du désert de Sahara vers notre pays où on observe déjà des phénomènes de sécheresse dans certaines parties du Nord, en Ituri, par exemple ; on note aussi une baisse continue des niveaux de certains cours d’eau et des lacs du pays’’. Si les études d’Hydrologie de NKK ont mis en évidence l’avancée du désert vers la R.D. Congo, particulièrement en Ituri, zone qui sera touchée par le canal du projet Transaqua, il y a donc lieu de s’inquiéter de l’attitude de nos compatriotes qui sont favorables à ce projet. Seraient-ils donc favorables à sacrifier les populations de l’Ituri pour sauver celles du bassin du Lac Tchad ? Il y a ici une vue biaisée de la problématique. C’est pourquoi nous avons suggéré dans notre analyse que les experts congolais fassent d’abord l’inventaire des besoins en eau actuels et futurs de toute notre population et de nos industries minières et de transformation présentes et à venir avant de s’embarquer dans les projets mirobolants de transfert d’eau vers l’étranger.

3. Les aspects politiques (et juridiques) de la problématique

Nous laissons l’analyse de cette partie aux analystes politiques et aux juristes. Nous voudrons juste relever que les arguments développés ici ignorent les lois internationales, la constitution nationale, et plus grave, ignorent que la R.D. Congo, comme tous les pays du monde, a le droit et le devoir légitimes de se doter d’une armée, capable de défendre en toutes circonstances les intérêts du pays et de sa population. A suivre NKK, c’est comme si la RDC devrait ouvrir ses ressources naturelles à l’exploitation de tous les prédateurs, sous peine de laisser ces derniers l’attaquer impunément en cas de refus ou de résistance de sa part. Quel fatalisme? Si tel était vraiment le cas, pourquoi alors tous ces pays riverains du Lac Tchad ainsi que leurs partenaires occidentaux tiennent-ils tant à obtenir l’autorisation de la R.D. Congo pour la réalisation de ce projet au lieu d’utiliser carrément la force ou de capter l’eau convoitée en des points situés hors de son territoire?

4. Considérations économiques rudimentaires

Dans ce paragraphe, NKK donne les retombées financières de l’opération de transfert de l’eau vers le Lac Tchad.

‘’L’eau brûte coûte 0,5 US$ le mètre cube. Transférer 3000 m3/s rapporterait un chiffre d’affaire de 1500 US$ par seconde ; soit 47,3 milliards des dollars américains par an.’’ Encore une fois, l’auteur ne donne aucune référence. Tout celui qui a lu attentivement notre analyse, la question financière n’est abordée nulle part dans les deux projets. Il s’agit dans chacun des deux projets d’un transfert d’eau du bassin du Congo vers le Lac Tchad sans compensation, la R.D. Congo devant se contenter des retombées économiques hypothétiques qui découleraient de la vente de l’hydroélectricité, de la navigation sur le canal, de la vente des produits agricoles dans les zones d’irrigation, et surprenant, de la considération sur le plan international, etc. Naïveté ou rêverie sur la place publique ? D’où viendront les 47,3 milliards de $US/an quand on sait qu’aucun pays membre de la CBLT n’est en mesure de sortir chaque année une telle somme ? Ils sont tous fortement endettés et peinent à s’acquitter de leurs obligations au sein de la CBLT et à résoudre les simples problèmes de police au sein de leurs États respectifs ? Ceux qui financeront le projet Transaqua viendront pour se remplir les poches (Business is business) et non pas pour remplir les caisses de l’État Congolais. Aujourd’hui, en 2014, il est aussi impensable de trouver encore des Congolais qui pensent que la Communauté internationale, cette nébuleuse, serait une sorte d’oeuvre philanthropique qui versera annuellement une telle somme à l’État congolais ! Les économistes intéressés à éplucher les aspects financiers de ce problème pourront fixer les idées de leurs concitoyens.

Conclusion

Nous avons passé en revue la publication de NKK dans le Journal Le Phare du 03 Juin 2014. Nous nous demandons encore son but réel : défendre les intérêts de la R.D. Congo ou soutenir les projets, élaborés ailleurs, de transfert d’eau du bassin du Congo vers les bassins voisins?

Comme nous venons de le démontrer, il n’y a rien de scientifique dans ses ‘’Éléments scientifiques préliminaires de la faisabilité’’ qui puisse éclairer et rassurer la population congolaise et les décideurs sur la question du transfert de l’eau du bassin du Congo vers le Lac Tchad.

Quant à ses ’’considérations économiques rudimentaires’’, elles sont non seulement irréalistes mais elles ne figurent pas à l’agenda des initiateurs de deux projets de transfert d’eau du bassin du Congo vers le Lac Tchad. Nous nous demandons encore l’origine de ces retombées financières.

Quant aux ‘’aspects politiques (et juridiques) de la problématique’’, nous aimerions reprendre ici les articles 63 et 214 (Alinéa 2) de la Constitution nationale évoqués avec pertinence dans le Phare du 3 juin 2014 sous la plume du Juriste et Criminologue J.B. Kongolo :

Article 63 :

« Tout Congolais a le droit et le devoir sacré de défendre le pays et son intégrité territoriale face à une menace ou une agression extérieure.

Un service militaire peut être instauré dans les conditions fixées par la loi.

Toute autorité nationale, provinciale ou coutumière a le devoir de sauvegarder l’unité de la République et l’intégrité de son territoire, sous peine de haute trahison. »

Article 214 (alinéa 2) :

« Nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n’est valable sans l’accord du peuple congolais consulté par voie de référendum ».

Convaincu des avantages du choc des idées, nous restons ouvert au débat en invitant d’autres experts et professionnels nationaux de nous joindre dans ce débat sur l’avenir de notre pays. Quant à NKK, nous souhaitons qu’il sorte de l’anonymat en dévoilant clairement son identité et en disant courageusement au peuple congolais par quel organe de l’État et en quelles circonstances la R.D. Congo aurait donné l’autorisation, depuis 2005, à la réalisation de ce projet.

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