Tolérance zéro : les défis d’aujourd’hui

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Des éléments d’une armée régulière, apparemment dépêchés en mission, à partir d’une partie du territoire national à une autre, à pied sans être motorisés sur une distance longue de 500 km, se livrent au pillage systématique des villages qu’ils traversent, arrachent des vélos, des motos, de l’argent, et des biens de valeur à la population. Le commandement d’une région militaire dans laquelle semblent se mouvoir ces soldats en uniforme et armés, alerte l’autorité civile provinciale chargée de l’Intérieur. Des choses incroyables, et l’on ne s’imaginerait pas dans un pays gouverné et doté d’institutions légales. Tous les lecteurs du quotidien Le Phare qui ont pu parcourir son édition n° 3886 du lundi 09 août, peuvent tout de suite deviner de quoi il s’agit ici. Son article leader à la Une titré « Des pillards en route pour Mbuji-Mayi » décrivait cette histoire rocambolesque. Selon le journal reprenant l’information de la radiookapi, des éléments FARDC en opérations d’identification et de recensement pour l’obtention de la carte biométrique, venaient de Lodja et Lusambo vers Mbuji-Mayi, chef-lieu de la province du Kasaï Oriental, sur un axe routier de 500 km à pied. 

            Chemin faisant, ils semaient la terreur partout sur leur passage, comme en territoire conquis. Ils s’emparent des biens de la population. Ils violent des femmes et des filles. Vélos, motos, argent, constituaient leur butin. Des choses difficiles à comprendre, imputables aux soldats d’une armée régulière ! Le commandement de la 5ème région militaire qui alerte le ministre de l’Intérieur du Kasaï Oriental, Lazare Tsnipende, tient un langage qui ne prête pas à équivoque. Il ne parle pas de rebelles ou de groupes armés, encore moins d’éléments incontrôlés, mais « d’éléments FARDC » en opérations d’identification et de recensement pour l’obtention de la carte biométrique. S’il s’agit d’hommes de troupe – ce qui est vraisemblable – ils ne devraient pas être seuls, mais plutôt encadrés par des officiers subalternes tels que des lieutenants et des capitaines. Le commandement de la 5ème Région Militaire a-t-il été impuissant  à maîtriser la situation qu’il s’en est référé à l’autorité civile provinciale qui ne pouvait d’ailleurs en être plus capable que lui ? Au niveau du pouvoir central, quelle a été la réaction de hautes sphères civiles et militaires, à propos de cette information insolite divulguée non par leurs propres sources mais par un organe de presse, la station onusienne de la Monusco ?

            La pagaille créée par des éléments FARDC sur l’axe routier Lodja-Lusambo vers Mbuji-Mayi n’est pas le seul événement bizarre qui étonne. Dans le même article, le quotidien de l’avenue Colonel Lukusa évoque  une affaire des dragues mystérieuses aperçues dans le périmètre du polygone minier de la MIBA, où elles étaient activement en opération d’extraction des diamants pendant 6 mois et n’ont disparu du polygone qu’à la veille de l’arrivée d’une mission d’enquête du gouvernement central. Et là aussi c’est une histoire à dormir debout, autant que celle des éléments FARDC de l’axe Lodja-Lusambo. D’où venaient ces dragues et à qui appartenaient-elles ? Où étaient les dirigeants de la MIBA et les autorités provinciales pour les laisser opérer à l’aise 6 mois durant ? L’envoi d’une mission d’enquête si tardivement suppose que le gouvernement n’en était pas encore au courant jusque-là ?  Les dragues ont eu tout le temps de visiter le polygone minier de la MIBA et de prendre ce qu’il fallait dans le cadre d’une mission précise assignée à leurs conducteurs. Elles ont disparu puisque cette mission était déjà accomplie. Que leur disparition soit une fuite précipitée par peur de l’arrivée imminente d’une mission d’enquête gouvernementale, est un argument qui ne tient pas debout.

            A supposer même qu’il en soit ainsi, il y a encore des questions à poser. Où sont partis les conducteurs et leurs dragues ? En décidant de dépêcher une mission d’enquête à Mbuji-Mayi, n’avait-on pas pris soin de prévenir les autorités provinciales du Kasaï Oriental de prendre toutes les dispositions nécessaires pour circonscrire des dragues et les empêcher de s’évaporer ? L’affaire est restée sans suite jusqu’ici. Les dragues et leurs extraits diamantaires se sont sauvés comme par enchantement ! Quel joli conte de fées ! Ces deux événements, à savoir des éléments FARDC sur l’axe routier Lodja-Lusambo vers Mbuji-Mayi, et les dragues dans le polygone minier de la MIBA, ne sont pas des cas isolés et fortuits. Ils s’ajoutent à tant d’autres plus ou moins similaires qui se passent dans notre pays, et qui illustrent combien l’autorité de l’Etat a du mal à s’affirmer et à se faire sentir partout. La tolérance zéro est battue en brèche pour n’être plus qu’un slogan distrayant. L’échec des mots d’ordre venant d’en haut n’est concevable qu’avec le concours des complicités internes qui agissent en sous-marin au détriment de l’Etat et de l’intérêt général. Les deux événements qui font l’objet de cette analyse ne sont pas de nature à contredire cette hypothèse. 

Jean N’Saka wa N’Saka

Journaliste indépendant

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