SOS Kinshasa interpelle Kengo et Boshab

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Concerne : Budget 2011 

A l’orée de la fin de vos mandats, vous revoici aux perchoirs de vos différentes institutions    législatives. Cette rentrée parlementaire dite budgétaire se veut exceptionnelle à plus d’un titre. Elle diffère de toutes les autres au regard notamment de la taille du budget et des pré-affectations qu’il est sensé disposer. Il en est de même de la structuration de vos agendas en prélude des élections à venir de 2011-2013.

            Aussi, au-delà des considérations politiques ou d’opportunité, l’examen de ce projet  soumis par le gouvernement devra impérativement vous amener à faire l’évaluation des mandats respectifs que nous vous avions conférés en juillet 2006 et en janvier 2007. Nous vous rappelons que vos mandats sont des missions spécifiques que le peuple congolais vous a assignées, notamment celles de voter des lois, y compris les allocations budgétaires devant contribuer à la réduction de la pauvreté dans notre pays, stimuler la croissance et contrôler le gouvernement.

            Pendant quatre ans, l’exécution du budget n’a pas donné satisfaction au peuple congolais. En effet, la politique politicienne a primé sur l’intérêt général. Concomitamment, l’exécution du service de la dette a plombé, pendant des années, les bonnes intentions des institutions de la République. Ainsi par exemple, il fallait payer nos créanciers même si certains paiements ressemblaient à des opérations illicites, voire criminelles.

            Au moment où vous vous apprêtez à rendre compte au souverain primaire, nous vous rappelons que cette session d’octobre est autant plus significative pour le futur des Congolais que pour SOS KINSHASA, ASBL.

            Pour le peuple congolais, le projet de budget 2011 est particulier à double titre. Premièrement, la rubrique service de la dette est réduite de façon significative, conséquence de l’atterrissage au point d’achèvement de l’IPPTE. Notre stock de la dette internationale étant considérablement allégé, il va de soi que nos obligations en matière de remboursement du capital assorti des intérêts ont proportionnellement suivi la même courbe baissière. Deuxièmement, les ressources budgétaires à disponibiliser en rapport avec ces obligations du service de la dette sont appelées à augmenter, contrairement à celles, insignifiantes, déjà prévues pour les secteurs sociaux. Il ne sera donc pas question d’évoquer la souveraineté pour l’affectation de ces ressources. C’est la conditionnalité que  le gouvernement s’est engagé à respecter vis-à-vis des bailleurs de fonds.

            Ainsi, en votre qualité d’autorité budgétaire, vous devriez privilégier obligatoirement l’allocation du service de la dette effacée aux secteurs sociaux,  et ce pour multiples raisons. Nous n’en retiendrons que quelques-unes. Les bailleurs de fonds ont reconnu implicitement leurs responsabilités morales dans la mise en place des financements des projets non prioritaires au regard de nos objectifs de développement. Ils reconnaissent aussi tacitement que les diverses politiques ou plans de stabilisation ou d’ajustement suggérés, pour ne pas dire imposées, ont été contre-productifs.

            En effet, l’architecture des stratégies articulées dans les plans de stabilisation avait pour ancrage la réduction drastique des allocations budgétaires aux secteurs sociaux. Elles se sont matérialisées notamment par le gel des salaires des fonctionnaires largo sensus et le recul des investissements productifs. Elles ont engendré des dysfonctionnements multiformes désarticulant les équilibres fondamentaux de notre société et de notre culture. La RDC ne produisant pas des statistiques fiables pour mesurer leur toxicité, il est difficile, vous le savez, d’évaluer quantitativement les dégâts directs et collatéraux causés par ces politiques.

            Ces multiples plans ou programmes ont eu diverses conséquences, telles que :

– la rupture des équilibres macro-économiques au détriment de leur amélioration ;

– la contribution à la ruine de la classe moyenne ;

– l’effondrement du ressort des PME locales à travers une politique d’encadrement du crédit discriminatoire;

– la déstructuration de l’Administration Publique ; 

– le délabrement accéléré des infrastructures publiques, militaires, policières et sportives ;

– la démotivation des fonctionnaires, des soldats et policiers ;

– la démoralisation des enseignants en créant un terreau favorable à la corruption; 

– la désacralisation des valeurs morales qui codifient notre société ;

– la paupérisation accentuée des plus pauvres surtout dans les zones rurales ;

– la favorisation de l’éclosion de la corruption à grande échelle…

            En quelques mots, ces plans ont causé et accéléré la pauvreté dans notre pays. Et, c’est cette pauvreté transversale qui mine notre pays qu’il faut aujourd’hui combattre ensemble.

            Pour la combattre, il faut une allocation optimale des ressources aux secteurs sociaux les plus touchés du fait des différentes politiques de stabilisation inadéquates aux objectifs de reconstruction de notre pays. De manière générale, les ressources non transférables identifiées au titre de l’IPPTE doivent être consacrées au financement des projets sociaux approuvés dans les accords et destinées à l’éducation, à la santé, à la construction des routes de desserte agricole, à l’accessibilité à l’eau potable et à l’électrification essentiellement.

            Il n’est besoin de préciser que ces financements impacteront positivement la vie des gouvernés qui ont consenti d’énormes sacrifices durant des décennies face aux erreurs, à la corruption et à l’incompétence des gouvernants. Cette affectation des ressources IPPTE n’est pas un acte politique ou une magnanimité attribuable à quiconque, mais résulte d’une obligation contractuelle vis-à-vis de la communauté financière internationale. Elle est légitimement destinée à réparer les dégâts causés antérieurement au peuple congolais. Et cette obligation requiert que ces ressources ne soient pas affectées à des dépenses de prestige, de souveraineté ou à l’armement et qu’elles ne soient pas non plus détournées par des inciviques. Nous savons comment les arbitrages budgétaires honteux s’opèrent en RDC.  Le modus operandi est connu de tous et n’est sanctionné que par des slogans.

            En ce qui concerne SOS KINSHASA, elle milite comme vous le savez pour l’amélioration des conditions de vie des Kinoises et Kinois et ayant porté son focus sur l’éducation, elle vous invite à entendre sa voix sur l’examen du projet de loi budgétaire 2011. 

Messieurs les Présidents du Sénat et l’Assemblée Nationale,

            La réduction de la pauvreté passe tout d’abord par la réhabilitation de la valeur et de la fonction Education. Les grands hommes qui ont marqué l’histoire de ce monde s’en sont préoccupés et ont inscrit dans leurs legs l’éducation de leurs peuples. Georges Danton disait : « pour le peuple, après le pain : l’éducation. » Partant, le plus important bien de l’humanité est de donner aux pauvres, aux enfants des pauvres, la meilleure éducation aux moindres frais possibles. La Constitution de la RDC a consacré cette option à son article 42 qui dispose : « les pouvoirs publics ont l’obligation de protéger la jeunesse contre toute atteinte à sa santé, à son éducation et à son développement intégral. » Et, l’article 43 alinéa 1er poursuit en ces termes  : « Toute personne à droit à l’éducation scolaire. Il y est pourvu par l’enseignement national. ».

            Le seul moyen de réduire la pauvreté est de rendre l’Homme utile à la société, et l’expérience prouve que c’est précisément le type d’éducation qui rend l’homme éminemment apte au travail et utile à la société.

            Notre jeunesse est notre reflet d’aujourd’hui et la projection de la société de demain. Selon les estimations empiriques, notre peuple est composé majoritairement des jeunes de moins de vingt-cinq ans. Nous ne pourrions donc suffisamment insister sur l’absolu et l’impérieuse nécessité d’encadrer de manière efficiente nos jeunes pour assurer le devenir de notre nation. Par conséquent, cette jeunesse ne peut plus endurer des décennies de négligence, d’indifférence et d’irresponsabilité. Ainsi des investissements ou des dépenses de prestige reflétant les égos des uns, n’ayant aucun impact immédiat ni ne préparant notre jeunesse aux challenges du futur, devraient être repensés ou carrément abandonnés. Si pour les uns la mondialisation est un défi, pour nous congolais, elle est une sérieuse épreuve. De ce point de vue, notre pays ne pourrait, en ce 21ème siècle, faire face à de nombreux défis liés à cette mondialisation, sans que nos enfants ne soient préparés à cette compétition cognitive moteur de la croissance économique des pays émergeants. Le cas de l’Inde est probant à cet égard où l’éducation contribue à la réduction de la pauvreté et génère la croissance économique.

            Le financement de l’éducation, il sied de le rappeler, ne se limite pas au paiement régulier des salaires du corps enseignant en vue d’éviter les grèves à répétition. En effet, il s’incarne également dans la définition et la mise en œuvre d’une véritable politique de l’éducation. Ici, il s’agira de se poser la question suivante : « quels sont les expertises, les formations et les métiers que le Congo forme aujourd’hui et dont il aura besoin demain pour garantir le succès de son développement ? ». On ne peut répondre à cette question sans s’assurer de l’adéquation des objectifs et des moyens.

            En évoquant les moyens, on songe à la réhabilitation et à la modernisation des infrastructures scolaires, parascolaires, universitaires et sportives délabrées. Au regard de la croissance démographique enregistrée dans notre pays (3% l’an) en dépit des massacres impunément perpétrés contre nos concitoyens, il faudra de nombreuses nouvelles infrastructures scolaires, parascolaires, professionnelles, universitaires et sportives adéquates, de référence, dans lesquelles notre jeunesse recevra une éducation d’excellence, civique et sportive.

            Ce financement ne doit en aucun cas être destiné au saupoudrage des écoles, instituts supérieurs et universitaires non-viables pilotés actuellement par les politiciens dans leurs provinces d’origine respectives. Il s’implique aussi dans la formation continue et la mise à niveau de l’ensemble du corps enseignant.

            La fondation de la réduction de la pauvreté puisant sa racine dans l’éducation, ce budget devra cibler les pesanteurs de l’entretien de la pauvreté. Ainsi, la priorité pour notre jeunesse est de lui pourvoir une éducation l’affranchissant de l’ignorance et de la violence de toute nature.  Il est temps de réapprendre à notre jeunesse l’importance des valeurs morales et patriotiques.

            Voter des crédits conséquents pour l’éducation exige aussi du gouvernement et du pouvoir judiciaire de protéger les biens, infrastructures y afférentes relevant du domaine public de l’Etat et de condamner toute forme de spoliation. Malheureusement, la corruption et l’irresponsabilité continuent à aveugler nos gouvernants sur la spoliation à grande échelle des rares écoles publiques encore existantes, biens du domaine public de l’Etat par des étrangers et des nationaux, pour la plupart détenant une parcelle de pouvoir de l’Etat dont ils usent et abusent.

            Vous n’êtes pas sans ignorer ces infractions. Faut-il rappeler que les acquisitions de ces biens scolaires du domaine public de l’Etat aujourd’hui spoliés ont été inscrites dans les budgets antérieurs qui sont des lois de la République ? Contre ces actes illégaux et immoraux, l’Assemblée nationale avait, en date du 18 mai 2008, pris des résolutions salutaires adressées au gouvernement, requérant l’annulation des titres de propriétés émis sur les écoles publiques de manière frauduleuse en s’appuyant sur les dispositions impératives de la loi foncière. (Voir lettre du Président de l’Assemblée nationale réf. RDC/AN/CP/VK/cl/339/2008 du 20 mai 2008).

            SOS KINSHASA, ASBL, pour sa part, avait adressé au Procureur Général de la République, une plainte contre les spoliateurs dans laquelle elle rappelait : « une infraction ne peut pas créer un droit ». Depuis, les spoliations continuent de plus belle, en toute impunité. Sommes-nous dans un Etat ou dans une république bananière ? C’est simplement irresponsable !

            Ni le gouvernement ni le Parquet Général de la République n’ont à ce jour levé le petit doigt pour diligenter les procédures requises, interpeller les responsables publics concernés, exiger des comptes, ensuite récupérer et sécuriser les biens du domaine public de l’Etat. Et pourtant, ces démarches rationnelles témoigneraient de la place accordée à l’éducation par nos dirigeants. À défaut de la construction de nouvelles infrastructures, il appartient aux gouvernants de garantir à notre jeunesse du moins la conservation et la préservation de celles héritées d’une autre époque, financées par la contribution fiscale de nos aïeux et parents.

            Par ailleurs, la corruption a pris des proportions inquiétantes dans le système éducatif congolais. La pauvreté a accentué non seulement le taux de déperdition scolaire mais également la détérioration de la qualité de l’enseignement à tous les échelons et des valeurs morales dans toutes les strates de la société. Il  va sans dire que l’autorité morale des enseignants est depuis laminée. Leur dignité et éthique se monnayent aujourd’hui contre quelques billets de dollars. Que dire de la diminution qualitative et quantitative des professeurs et assistants pour laisser la place à ceux dont le niveau scientifique est nettement contesté et contestable ? Les meilleurs partent ou rêvent de prendre le chemin de l’exil. Il suffit de voir certains « nouveaux professeurs » s’exprimer à la Télé pour vite zapper de chaîne au risque de perdre sa santé mentale. Cette déliquescence de notre système éducatif ne vous est pas étrangère.

            En votre qualité d’élus du peuple, vous aviez signé un contrat avec le peuple congolais, rien qu’avec le peuple congolais pour un mandat non impératif. Une dernière opportunité s’offre à vous de remplir votre mission de le servir avec loyauté au lieu de favoriser les intérêts égoïstes, improductifs dans les allocations budgétaires.

            Prenons garde, lorsque l’injustice s’incruste, la révolte devient le salut. En vue d’éviter de nouveaux cycles de violence dans notre pays, il faut absolument éduquer notre population, notre jeunesse.

            Dans le cadre des échanges parlementaires, vous avez noté qu’aujourd’hui, les pays occidentaux sont confrontés aussi à une crise économique sans précédent. Pour y faire face, ils ont tous adopté et mis en vigueur des politiques d’austérité budgétaire. En revanche, ils ont tous non seulement épargné la ligne budgétaire éducation, mais ils l’ont tous accrue substantiellement. Cela démontre le rôle fondamental de l’éducation comme moteur de la croissance et de la réduction de la pauvreté. Lors des prochaines assises de la 20ème session de l’Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE qui se tiendront à Kinshasa du 26 novembre au 6 décembre 2010, les parlementaires européens vous diront pourquoi ils ont préservé le budget Education dans leurs pays respectifs.

            Conscient de l’existence de mécanismes d’allocations arbitraires et opaques de ressources et de la non-exécution de certaines rubriques du budget, nous suggérons la mise en place d’un Comité Consultatif des Fonds IPPTE pour assurer une affectation optimale et transparente de ces ressources aux secteurs sociaux.

            Ceci n’est point une invention de notre part, encore moins une innovation. C’est une pratique adoptée par d’autres pays qui nous ont précédés dans l’atteinte de l’IPPTE. Sa création et votre engagement vis-à-vis du peuple congolais devraient se concrétiser avant le vote du budget 2011.

            Le Comité Consultatif sera un organe de suivi de la gestion des ressources IPPTE. Le Comité comprendra vingt-cinq membres dont un président (le Ministre des Finances) ; six Ministres (ITPR, Développement Rural, EPSP, ESU, Santé Publique, Agriculture); trois représentants de l’Assemblée Nationale (commission écofin) ; deux représentants du Sénat (commission écofin) ; trois représentants des bailleurs de fonds ou de la Communauté internationale comprenant deux multilatéraux (Banque Mondiale et Banque Africaine de Développement) et le  PNUD en RDC ; un représentant de la FEC ; trois représentants des confessions religieuses représentant chacun les Eglises catholiques, protestantes et kimbanguistes ; un représentant de l’association professionnelle de la micro-finance ; six représentants des ONG ou ASBL.

            Ce Comité Consultatif aura pour attribution principale de veiller à l’allocation équitable et à la bonne utilisation des ressources PPTE en faveur de la lutte contre la pauvreté et la bonne gouvernance.

            Cette attribution permettra d’éviter les dérapages constants et connus en matière de détournement des fonds publics. En mettant en place ce Comité consultatif, vous serez en phase avec notre hymne national qui requiert que nous léguions une fondation à notre postérité. Ainsi, vous aurez fait œuvre utile avant les élections prochaines.  Gardez à l’esprit, élus du peuple, que vous êtes redevables à ce peuple, ce peuple congolais qui vous posera bientôt cette question : Durant votre mandat, qu’avez-vous fait pour nos enfants, nos jeunes et pour nous ?                                  

Kinshasa, le 11 octobre 2010 

Leny Ye Nkoy ILONDO, Président

Ornelie LELO, Chargée de la Communication 

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