RUBRIQUE : CHRONIQUE INDEPENDANCE

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La presse arbitre : Match des présidentiables

(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le  30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.
 La Table Ronde de Bruxelles s’est clôturée le 20 février. Les acquis sont importants. La date de l’indépendance est arrêtée pour le 30 juin.  Le régime politique est déterminé : il sera parlementaire avec deux Chambres. Le Conseil exécutif général (sorte de gouvernement provisoire) est mis en place : Lumumba (province Orientale), Kasa-Vubu (Léopoldville), Bolya (Equateur), Kashamura (Kivu), Nyangwile (Kasaï), Mwamba (Katanga). Le scrutin législatif est prévu pour le 25 mai. Les principes et les structures sont donc déjà là. Restent les hommes, leurs noms et leurs profils.
 Depuis les élections de décembre 1957 deux tendances politiques se sont affirmées à Léopoldville, laissant apparaitre deux leaders charismatiques dans la capitale : Joseph Kasa-Vubu chez les Bakongo, Jean Bolikango chez les Bangala. Tous les deux sont issus des milieux chrétiens catholiques, précisément anciens élèves des pères de Scheut (Congrégation du cœur immaculé de Marie).

 

 Jean Bolikango est natif de Léopoldville (1908). Il exerça pendant longtemps le métier d’instituteur et forma de nombreuses générations d’élèves. Cela lui valut l’estime de cette élite qui le maintint pendant longtemps président de l’Adapès (Association des anciens élèves des pères de Scheut). Peu avant l’accession du pays à l’indépendance, il fut le Congolais le plus gradé de l’Administration publique, avec la fonction de commissaire général adjoint à l’Information. Son prestige personnel est tout à fait exceptionnel, d’autant qu’il s’est hissé à la tête de l’association des ressortissants Bangala, « Liboke lya Bangala », tout en n’étant pas né dans la région d’origine de ses parents, qu’il a découverte  sur le tard et pour laquelle il signa un article pittoresque dans le périodique « La Voix du Congolais ».
 La date de naissance de Joseph Kasa-Vubu à Tshela est controversée (1907 ou 1910). Il effectuera des études au grand séminaire de Kabwe et abandonnera après le niveau de la philosophie. Il retourne dans la région du Bas-fleuve et exerce le métier de moniteur. Après un passage d’employé dans une société privée, il se fixe à Léopoldville où il travaille dans l’administration publique, précisément dans le secteur des finances. Doté d’un charisme naturel que traduit son avarice de paroles faciles, il deviendra président de l’Abako et orientera cette association culturelle vers certains objectifs politiques.
 Tout en étant socialement proches, surtout sur la base de leur ancrage « scheutiste », Jean Bolikango et Joseph Kasa-Vubu étaient appelés à assumer une rivalité sournoise qui mettait à Léopoldville les Bakongo et les Bangala face à face. Les Bakongo considéraient la capitale comme leur terre ancestrale et n’acceptaient pas qu’ils n’en soient pas, notamment au niveau de l’emploi, les premiers ou les principaux bénéficiaires. Quant aux Bangala, entrés dans l’Administration coloniale depuis la création de la Force publique, ils se retrouvèrent plus facilement à Léopoldville lorsque cette ville devint la capitale, au détriment de Boma. Cette présence significative fut symbolisée par l’usage de la langue « lingala », adoptée alors par tous les autres compatriotes descendant à Léo. Jean Bolikango et Joseph Kasa-Vubu avaient donc un lourd héritage psychologique à porter.
 
Des leaders de l’arrière-pays

 Outre Jean Bolikango et Joseph Kasa-Vubu, d’autres leaders congolais se sont également fait remarquer à Léopoldville : Arthur Pinzi, Cyrille Adoula, Daniel Kanza,Albert Kalonji, Joseph Iléo, Alphonse Nguvulu,.. Mais, venant de l’arrière-pays, il y eut aussi des figures de proue, dont principalement Patrice Lumumba de Stanleyville, Albert Kalonji de Luluabourg et Moïse Tshombe d’Elisabethville.
 Il y a lieu d’indiquer que, avant l’indépendance du pays, la circulation des personnes n’était pas régulière. Ainsi, les « évolués » n’avaient que peu d’occasion de se rencontrer et de se connaître. Or, chacun dans sa sphère d’existence jouissait d’un prestige que ne pouvaient pas soupçonner d’autres compatriotes. Cette situation était entretenue par l’Administration coloniale et réduisait en même temps les possibilités d’un éveil de conscience à dimension nationale. Le cas de Patrice Lumumba est assez symptomatique, parce cet homme n’est pas descendu à Léopoldville de son propre gré, ainsi qu’ont pu le montrer nos chroniques précédentes.
  Fin 1957, Patrice Lumumba descend dans la capitale et s’insère dans le sérail politique de Léopoldville. Son nouvel emploi de directeur commercial à la brasserie Polar lui donne l’opportunité de pénétrer le milieu des « ambianceurs » et son salaire mensuel d’environ 20.000 francs le met à l’abri des besoins les plus immédiats. Plébiscité président des Batetela après sa désignation à la présidence du MNC, il obtient ainsi un soutien à la base qui lui permet de se positionner face aux autres leaders installés depuis plus longtemps à Léo. Dans tous les cas, depuis Stanleyville, Lumumba s’était déjà donné les allures de dirigeant national, ayant été reçu par le ministre des Colonies, Auguste Buisseret, et par le roi Baudouin lors de leur passage dans le chef-lieu de la province Orientale.
 Ce sont donc les résultats électoraux qui vont déterminer le poids politique réel des uns et des autres.

Leçons des élections de 1960

 Les élections de mai 1960 ont livré maints enseignements qu’il convient de situer chacun sur une échelle précise et pertinente. Car, certaines leçons n’ont été que d’apparence.
  Primo : c’est le Mnc/Lumumba qui a été désigné par les électeurs comme premier parti politique, avec 33 députés élus sur les 137 prévus pour l’Assemblée nationale. Si l’on ajoute à ce chiffre 8 autres alliés directs, le Mnc/L renforce alors sa position avec 41 députés. Patrice Lumumba le confirme aux journalistes, ce que reprend en écho son journal L’Indépendance du 15 juin. Secundo : tout étant reconnu comme premier parti politique, le Mnc/L n’a pas conquis la majorité absolue à la Chambre basse et s’est donc trouvé dans l’obligation de coaliser avec d’autres pour former un gouvernement. Tertio : Le deuxième parti à l’Assemblée nationale est un parti à étendue nationale et à vocation également unitariste, le Pnp (Parti national du peuple) de Paul Bolya (15 députés). Parce que ce parti s’était présenté en concurrent direct du Mnc/L, le score qu’il recueillit le mit dans l’état psychologique du plus grand perdant des élections. Mais, en même temps, il prenait la tête d’une farouche opposition. Quarto : le Mnc/L n’a fait élire aucun député à Léopoldville. Cette situation n’était pas que symbolique, parce qu’elle mettait ainsi tout vainqueur des élections en devoir de négocier avec les partis dont les adhérents sont plus nombreux dans la capitale : le PSA (Parti solidaire africain) d’Antoine Gizenga et Cléophas Kamitatu avec 13 députés, l’Abako de Joseph Kasa-Vubu avec 12 élus. Quinto : le parti Cerea (Centre de regroupement africain) surprit l’opinion en obtenant 10 élus et une position prépondérante dans la province du Kivu. Il devenait ainsi un partenaire presque incontournable.
   Il s’avère dès lors tout à fait normal que Patrice Lumumba soit désigné le 13 juin comme informateur par le ministre belge chargé d’accompagner le processus d’installation des institutions du Congo indépendant, Walter Ganshof van der Meersh. Deux problèmes se posent cependant chez le leader du Mnc. D’une part, lui-même n’établit pas très clairement la démarcation existant entre la mission d’« informateur » et celle de « formateur » qu’il n’est pas (encore). La mission d’information consiste principalement et seulement à tester les conditions de formation d’un gouvernement de coalition. Or, Patrice Lumumba s’était déjà mis à « former » un gouvernement, ce que refusait déjà d’accepter l’opposition. Et c’est sous ce prétexte que certains ténors politiques, tels J. Kasa-Vubu, A. Kalonji et J. Iléo, ont simplement refusé d’aller donner leur point de vue à « l’informateur ». D’autre part, Patrice Lumumba n’exprimait pas très clairement sa propre position sur le rôle qu’il s’attribuait à lui-même : Chef de l’Etat ou Premier ministre ? Ce manque de détermination personnelle a probablement réduit les capacités de négociation plus large de Patrice Lumumba. En tout cas, sur la liste présentée à la presse le 17 juin, le jour où il lui fut retiré la charge d’informateur, les journalistes ont remarqué que Patrice Lumumba entendait se réserver la fonction de Chef de l’Etat et à Joseph Kasavubu celle du gouvernement.
 Sur cette lancée, le ministre W. Ganshof van der Meersh confia alors la mission de « formateur » à Joseph Kasa-Vubu. Ce dernier ne put réunir une majorité suffisante pour constituer un gouvernement, qu’il voulait totalement en dehors du Mnc/L. Ce manque de réussite et de réalisme, à la fois chez Joseph Kasavubu et chez Patrice Lumumba, fut néanmoins nécessaire pour montrer à l’un et l’autre qu’il leur était assez difficile de s’exclure mutuellement. Aussi, commencèrent-ils, dès le week-end des 18 et 19 juin, à s’entretenir à deux et à concevoir autrement leurs rôles respectifs, celui de Chef de gouvernement pour Lumumba et celui de Chef de l’Etat pour Kasa-Vubu. Patrice Lumumba dévoile le mardi 21 juin à la presse l’objectif de leurs rencontres des derniers jours : « M. Ganshof ven der Meersch m’avait dit qu’il était indispensable que M. Kasa-Vubu et moi-même arrivions à nous entendre ».
 Réduit à un simple duel entre Lumumba et Kasa-Vubu, le jeu politique se présentait en fait plutôt favorable au leader du Mnc, qui pouvait réunir plus aisément des alliés que son rival. Et Patrice Lumumba se rendit aussi compte, dès le 20 juin, que l’élection du Chef de l’Etat au Parlement dépendait du vote de la majorité parlementaire qui se constituait en ce moment autour du Mnc/L. Il eut alors pleinement recours à la presse.

La presse : arbitre  du match

  Deux jours ont occupé pleinement le temps de Patrice Lumumba, le 22 et le 23 juin, pour obtenir l’investiture de son gouvernement à l’Assemblée nationale et au Sénat. Et, juste après le succès récolté à la Chambre basse, Patrice Lumumba reçoit une lettre de Joseph Kasa-Vubu, qui fait monter les enchères politiques de l’Abako : « Faut-il qu’après avoir été seul maître de la Chambre, le Sénat soit confié à un autre parti ? Cela vous permettra un équilibre de vos chambres. Autrement vous risquez de marcher unilatéralement dans vos décisions et de compromettre les intérêts de la minorité ».
  Et comme pour réserver au leader de l’Abako une réponse publique, le 23 juin Patrice Lumumba fait devant les journalistes deux déclarations successives. Peu avant midi il dit : « En ce qui concerne l’Abako, le problème qui se pose est celui d’un portefeuille bien déterminé et la candidature de M. Joseph Kasavubu au poste de Chef de l’Etat ». Lumumba ajoute : « Du côté du Puna, M. Bolikango a également posé sa candidature comme chef d’Etat ».  Il achève : « Je dois revoir MM. Kasa-Vubuet Bolikango ».
 Et peu après 14 h 30 Lumumba s’adresse encore à la presse et précise : « J’ai de nombreux contacts avec M. Kasa-Vubu (…) Tous nos efforts ont échoué. Il avait posé sa candidature comme Chef de l’Etat ». Patrice Lumumba conclut alors : «M. Bolikango a posé sa candidature comme chef d’Etat. Je l’appuie personnellement et je pense que les autres le feront aussi».
 Il est 14 h 50 et, dans la soirée, la mouture du gouvernement Lumumba doit être entérinée à la Chambre. En tout cas, selon des témoignages ultérieurs faits par des membres de son entourage, Patrice Lumumba avait confirmé par écrit cette déclaration et sa prédisposition pour le candidat Jean Bolikango, même si ce texte parvenu à certains journalistes n’a pas été repris par la presse de l’époque. Quoi qu’il en soit, les partisans de Jean Bolikango ne manquaient pas d’indiquer le parti de ce dernier (Parti de l’Unité nationale) était le deuxième groupe parlementaire au Sénat (7 membres), après le Mnc/L (19 sénateurs) et là où l’Abako n’en avait que 4. C’était comme pour dire que, en calcul arithmétique théorique, une coalition avec le Mnc/L et alliés pouvait porter le président du Puna à la fonction de Chef de l’Etat.

La presse : écartée du match

 Cela dit, le propos public tenu par Lumumba devant la presse déclencha une activité de plus grande envergure de la part de Joseph Kasavubu. Mais, au lieu de recourir à la même voie médiatique, ce dernier préféra jouer sur un autre terrain, celui de la diplomatie secrète.
 En effet, avant que Patrice Lumumba ne se rende à la Chambre basse au cours de cette soirée du 23 juin, Joseph Kasavubu reprend déjà contact avec le Premier ministre en fin d’après-midi. Le candidat Chef de l’Etat de l’Abako laisse alors momentanément tomber la menace de constitution d’une «7ème province autonome souveraine » brandie juste un jour auparavant. En plus, ce n’est plus un tête à tête qui est sollicité avec Lumumba. Ce sont plutôt les conseillers belges de Kasavubu (dont Jeef Van Bilsen) qui entrèrent en contact avec ceux de Lumumba (dont Pierre Duvivier). Et ce sont leurs pourparlers qui permirent de renverser la vapeur en défaveur de Jean Bolikango.
  C’est alors que la presse fut vaincue par la diplomatie secrète et cessa d’être arbitre du match qui opposait les candidats présidentiables.
 Comme on peut s’en rendre compte, il y eut un arbitrage plus décisif que celui que pouvait  représenter la presse. En tout cas, Patrice Lumumba lui-même lèvera un coin de voile lors de son adresse aux parlementaires le 7 septembre 1960, précisément après qu’il a été démis de ses fonctions par le Chef de l’Etat Kasavubu : «Il y avait eu deux candidats : lui (Kasavubu) et M. Bolikango ; chacun d’eux venait chez moi pour que j’utilise ma majorité parlementaire en sa faveur. Je leur disais : moi-même, je ne veux pas devenir chef de l’Etat parce que je suis encore trop jeune, je préfère travailler. Je voudrais qu’un de vous deux occupe ce poste. Je sais que certains députés même de l’opposition n’étaient pas d’accord que M. Kasavubu soit élu chef de l’Etat, parce qu’il est séparatiste. Ils préféraient M. Bolikango».
  Plus amer, Patrice Lumumba poursuivit : « Je pourrais bien vous dévoiler certaines choses mais je préfère ne pas vous le dire ». Il ne manqua cependant pas d’ajouter : « Je pense que si nous avions voté Bolikango Chef de l’Etat, si nous ne nous étions pas trompés dans notre choix, nous n’aurions pas tous ces malheurs que nous connaîtrons bientôt ».

Prochaine chronique : 30 juin 1960 : Trois discours de Lumumba

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