Relations entre la presse et les services de sécurité

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Les relations entre la presse et les services dites de sécurité de l’Etat ont toujours été d’une grande délicatesse.

L’exemple le plus illustre dans l’espace francophone est cette lettre ouverte adressée au Président de la République française, Félix Faure, et publiée dans l’édition du 13/01/1898 du quotidien L’Aurore. Son auteur était Emile Zola, mieux connu comme écrivain certes, mais également habitué à l’écriture journalistique.

Dans son texte, paru à la « une » du journal, et intitulé « J’accuse », Emile Zola demande au Président de la République d’ordonner une révision du procès qui a conduit le capitaine Dreyfur à la condamnation à perpétuité, pour trahison. L’écrivain-journaliste Emile Zola était convaincu que  de nombreux vices de procédures et erreurs d’interprétation n’étaient joints à une réelle volonté de nuire à cet officier militaire.

Par principe, le Président Félix Faure se refusa catégoriquement de donner une suite favorable à la requête formulée et présentée de cette manière si peu protocolaire et si peu scrupuleuse. Et pourtant, lorsque la mort de Félix Faure donna à son successeur et aux autorités judiciaires l’aisance de vérifier les faits, il fut découvert que le capitaine Dreyfur n’avait été que victime d’une machination et d’un règlement des comptes. Il fut donc réhabiliter et même élevé à une distinction honorifique.

Cela dit, l’on ne peut restreindre les rapports entre la presse et les services de sécurité à une simple incompatibilité de forme. Leur relation touchent à ce que l’Etat et la société ont d’essentiel : la pérennité de l’un et de l’autre, la viabilité de l’un et de l’autre.

L’Etat est une personne morale, une création de l’ordre de l’abstraction et de la symbolique. L’Etat devient ou redevient fragile aussi tôt que s’évanouit l’unanimité que lui attribuent ceux qui s’y reconnaissent, du dedans, ou ceux qui le reconnaissent comme tel, du dehors.

Comme dans tout ordre de la symbolique, il n’est pas évident de persuader des valeurs fondamentales et des qualités substantielles de l’Etat. L’Etat peut donc souffrir de nombreuses atteintes à sa vitalité sans que se manifestent clairement ses plaintes ou ses complaintes. Le bruit tonitruant à côté d’une école fait souffrir l’Etat. L’abandon d’un bébé  dans la rue ajoute à la souffrance de l’Etat. L’absence à son poste de travail nuit à la santé de l’Etat. L’Etat est frêle et fragile.

L’Etat est donc obligé de se doter de mécanismes de protection aussi nombreux, efficaces que subtils.

C’est pourquoi, les services de sécurité de l’Etat agissent souvent sous la double forme de « renseignement » et de « prévention ». Aussi, le principe vital et stratégique de tout service de sécurité demeure celui-ci : « Ne pas attendre que la rumeur devienne réalité ».

Or, précisément, c’est sur le même terrain de « renseignement » et de « prévention » que les services de sécurité et la presse ne rencontrent, ne rejoignent ou s’affrontent : une cohabitation des plus précaires !

Les services de sécurité définissent le « renseignement » comme une information recoupée, c’est-à-dire vérifiée auprès d’une source tierce. Et c’est aussi exactement ce que réalise tout journaliste, de manière systématique selon sa déontologie.

Mais le rapprochement s’arrête à ce niveau parce qu’au-delà débute le champ d’affrontement.

En effet, sauf de rares exceptions, les sources d’informations de la presse sont toujours ouvertes. Et les canons du métier recommandent qu’elles soient aisément identifiées.

Cependant, outre les sources ouvertes, les services de sécurité procèdent en plus, au recrutement et à un recours spécifique aux sources dites clandestines. Ces dernières se prêtent à cet exercice de gré ou de force, ainsi que l’a démontré la mise en œuvre par les Américains de la prison de Guatanamo, où certains aveux ont été suggérés de façon musclée.

L’ancien chef de la CIA, William Casey, disait que son service de renseignement puise plus de 70% de ses données dans des sources ouvertes. En d’autres termes, le service de renseignement se doit de s’assurer l’intégralité de la production de la presse, afin de ne pas diminuer la quantité attendue des données recueillies auprès des sources ouvertes.

Cela étant, il ne pose tout de même le problème de la détermination et de la clarification des rapports entre le service de sécurité et la presse, cette dernière doit-elle se placer comme auxiliaire.

Cette question ne peut susciter de réponse universelle. Tout est lié aux nuances conjoncturelles.

D’une part, il pourrait apparaître normal que chaque citoyen d’un Etat aide les Service de sécurité à accomplir leur tâche de sauvegarde des intérêts de la collectivité.

Dans ce cas, la Presse ne peut que collaborer, de gré et selon des modalités disponibles.

D’autre part, cependant, il apparaît que l’Etat n’est pas toujours protégé de manière identique par tous les régimes politiques qui sont appelés à le servir. Dans cette perspective, le soutien de la Presse aux Services de sécurité peut largement varier, tout comme il peut s’avérer problématique.

Pour pendre exemple dans l’histoire de notre propre pays, nous remarquerons que nous avons connu cinq régimes politiques différents, appelant à autant de types de Services de sécurité.

1. En 1960, le Service de sécurité a été organisé selon les intérêts du parti majoritaire, avec des conséquences sanglantes à Bakwanga et meurtrières à Stanleyville.

2. En 1965, le coup d’Etat opéré par l’armée militaire, le Service de sécurité, avec ce que cela a entraîner comme méthodes expéditives.

3. Dans les années 70, l’institutionnalisation du MPR a conduit les Services de sécurité à la personnalisation de l’idéal étatique.

4. A partir de 1997, les Services de sécurité ont épousé la ligne de démarcation politique entre vainqueurs et vaincus.

5. Avec l’apprentissage de la démocratie, depuis 2006, la République est désormais appelée à expérimenter un autre type de Service de sécurité et, de toute évidence, un autre type de collaboration avec la Presse.

En effet, si depuis 50 ans, il n’y eut jamais de remise-reprise en bonne et due forme entre les sortants et les entrants de nos Chefs d’Etat, il est souhaitable qu’une tradition républicaine apparaisse à partir de l’exercice actuel du pouvoir démocratique.

Ailleurs, l’idéal supérieur de l’Etat est symbolisé par exemple par l’information donnée par le Président sortant à sa succession sur le secret du code nucléaire ou sur le numéro de téléphone dit rouge. Une telle affirmation et … de la pérennisation de la République sont une symbolique de haute facture. Elle appelle à une heureuse collaboration entre tous les rouages de l’Etat, à une confraternité républicaine.

Observée sous cet angle, l’expérience active de la pratique démocratique peut s’avérer féconde afin que la notion de souveraineté de l’Etat soit correctement partagée par les ministres des corporations de l’information que sont, d’une part la Presse, ….

Telles sont, selon nous, les études que nous décelons auprès de la communauté nationale et qui peuvent devenir les divers des Services de Sécurité et de la Presse.

PAR PROF. JEAN-CHRÉTIEN EKAMBO

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