La RD Congo ou la faillite des élites

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Si j’en juge par les convulsions et les consumérismes politiques actuels qui caractérisent notre classe politique, il se laisse entrevoir un constat amer : la faillite des élites. Sans vouloir porter un quelconque jugement sur qui que ce soit, il apparaît tout simplement que les élites, quoiqu’aujourd’hui bardées de diplômes – parfois de meilleures universités du monde et du pays – ont échoué à œuvrer à l’émergence d’un nouveau leadership au Congo. En ces moments troubles que connaît le Congo, il y a lieu de nous demander où sont passés les leaders d’opinions, comme nous en avons connu avant l’indépendance ? Où sont donc passés  l’équivalent des penseurs de la « Conscience africaine » ? Où est donc passé l’équivalent du « Groupe de Binza » ? Nous pouvons leur reprocher tant de choses, au moins ils ont essayé de faire ce qu’ils avaient à faire à l’époque… même avec moins de diplômes ronflants ! 
 
C’est quoi une élite, à quoi sert-elle ?
 
L’élite, pour faire suite à ce qui est dit ci-dessus, c’est ce qu’il y a de meilleur dans une société. La notion a émergé déjà dans la Grèce antique. C’est un groupe de personnes qui proposent des modèles humains dans la perspective de se grandir. L’élite est liée à l’idée d’excellence : c’est le «kalos kagathos», qui désigne ce qui est beau et bien, et par extension celui qui agit en tant qu’honnête homme ! L’élite est liée à la recherche de la perfection. Cela me fait penser à la notion d’émergence que le cardinal Malula a tenu à inculquer à ses séminaristes et futurs prêtres : Ad majora natus sum (je suis né pour le meilleur, qu’il a excellemment traduit par ‘’ le meilleur est ma destinée ‘’. D’où cette invitation permanente à l’émergence et à sortir de la médiocrité ! La notion d’élite s’est progressivement muée en élites, avec le développement de la Sociologie. Les élites constituent divers types de dirigeants, voire même de dominants, qui se sont succédés ; c’est-à-dire, un groupe d’individus auxquels, dans une société, on se réfère et on attache un prestige et en pratique le plus de pouvoir dû à des qualités naturelles ou acquises. Le terme d’élites superpose des notions de meilleurs et d’élection. Voilà pourquoi on évoque les élites entrepreneuriales, administratives, intellectuelles, traditionnelles, etc… Avec un sens critique, on peut aussi les rapprocher de ce qu’on appelle en Occident l’Establishment ou la Nomenklatura, dans l’ex-bloc de l’Est. Quoi qu’il en soit en effet, l’élite a des obligations envers elle-même et envers les autres. Elle symbolise l’exemplarité citoyenne et donc, de comportement. C’est une référence ! C’est comme cela que l’on peut parler d’une élite politique, morale, philosophique, religieuse, financière… capable d’impulser une dynamique positive, un leadership dans un pays que nous voulons émergent à l’horizon 2030 !
 
Quelle conscience avons-nous de notre destin commun ?
 
            Il me semble aujourd’hui que les élites congolaises se battent pour qu’ils soient et demeurent les meilleures au lieu de lutter pour un Congo meilleur. Bref, pour elles-mêmes ! Qui se lève contre les injustices ? Qui, parmi les juristes, ose protester contre la parodie de la justice ? Quelles sont les élites religieuses qui, en plus de l’annonce de la parole de Dieu, osent dénoncer les injustices, les mensonges, la corruption, le vol, le viol, le déficit de la solidarité nationale… ? Comment, en tant qu’élites, avons-nous conscience de présider à la destinée nationale, chacune et chacun dans le cadre de sa mission ou de ses responsabilités ? Que faisons-nous pour que les principes démocratiques l’emportent toujours sur l’obscurantisme idéologique, bâtie sur la loi de la violence, de la haine et de l’intolérance ? Comme élites, avons-nous conscience que l’on ne peut pas bâtir son règne sur les ruines de l’exploitation des faibles, de la violence, de la haine et de l’intolérance… ? Il faut donc que tout un chacun s’initie et contribue à s’initier à la vertu démocratique, dont le pays a grandement besoin pour émerger, c’est-à-dire, se développer ! Certes, c’est un travail de longue haleine… et je le sais ! On ne devient pas démocrate du jour au lendemain ! Avec la conscience d’œuvrer pour un meilleur avenir de notre pays, il nous revient – élites d’aujourd’hui et de demain – de veiller à ce que la démocratie soit et devienne davantage un choix de la civilisation, un choix d’aujourd’hui pour un avenir meilleur. Il nous revient de montrer qu’elle va à l’encontre de la barbarie et de la loi du plus fort. C’est un choix majeur pour un développement meilleur, grâce à une bonne gouvernance, qui implique le respect des règles collectives.
            Avec la conscience que nous avons un destin commun, nous tous filles et fils du Congo, nous devons montrer qu’au cœur de la vertu démocratique, il y a la liberté comme atout majeur de la stabilité d’un pays. La liberté, c’est comme l’air que nous respirons dont personne ne se rend compte. Mais quand il vient à manquer, on étouffe. Ainsi donc, la démocratie sera toujours plus forte que la barbarie. Elle sera le pilier de l’architecture de l’édifice qu’est le Congo, notre pays. Cependant –  faut-il toujours le souligner – la liberté n’est pas une aspiration à la jouissance individualiste. La partition individualiste de la liberté est à contrecourant de l’intérêt de la nation : il ne doit pas y avoir, d’un côté certains qui peuvent agir librement et d’autre part, d’autres qui vivent dans la contrainte. La liberté pour tous, au cœur même de la révolution démocratique, permet au contraire de renforcer la cohésion nationale.
 
Ne pas laisser dériver la jeunesse par l’imaginaire
 
            La liberté de penser et d’agir étant créatrice, il nous revient d’encadrer, de soutenir et de donner les moyens nécessaires pour faire émerger auprès de la jeunesse un dynamisme fécond en vue d’un Congo meilleur. N’étouffons pas cette opportunité ! La jeunesse est une promesse et toujours un projet ! Avons-nous envie de la comprendre, de prendre acte de ses révoltes et ses découragements, de ses déceptions… ? Qu’avons-nous fait pour l’aider à percevoir l’avenir avec optimisme ? Comment l’aidons-nous à dire ce qu’elle vit, nommer les chemins de l’enfermant dans la mutité ou encore la jetant sur les chemins d’errance ? Saurons-nous regarder nos jeunes – les yeux dans les yeux – et leur dire : « Vous êtes l’avenir du Congo ? Vous comptez aux yeux de vos dirigeants ? » Dans un monde supplanté par l’art du paraître et de l’apparence, comment éduquons-nous notre jeunesse à prendre ses responsabilités sans torpiller sa conscience ni la soudoyer ? L’aidons-nous à une prise de parole qui ait un sens ?  Avons-nous mesuré que la jeunesse est une chance pour la société congolaise… déjà aujourd’hui ? Saurons-nous nous appliquer cette maxime chinoise qui dit que « si tu veux nourrir un peuple, il faut planter des arbres. Si tu veux développer un pays, il faut former la jeunesse » ? Laissons-nous interpeller : qu’avons-nous fait de notre jeunesse ? Il nous incombe de lui montrer une vision pour un Congo meilleur, une passion d’un Congo qui lui soit bénéfique non pas pour qu’elle soit seule meilleure mais afin d’œuvrer pour un Congo meilleur, davantage plus beau qu’avant. Et au-delà de la jeunesse, comment l’élite congolaise aide le peuple congolais à passer de la concurrence à la dynamique qui donne envie de réussir ? Tout ne se vaut pas, et il faut le souligner, il ne s’agit pas de chosifier le peuple tout entier et l’enfermer dans l’uniformisation de la pensée, dans la neutralité… mais en formant son esprit critique, afin qu’il soit un acteur neutre mais engagé qui pense avant tout à l’intérêt supérieur du pays. Faut-il pour cela ne pas faillir à le rendre lui-même responsable, à l’aider à trouver sens à sa vie, à construire son avenir avec sérénité.
            Au regard du drame qui se joue dans notre pays et face à l’inefficacité de la classe politique et celle de l’action gouvernementale dans la gestion et la protection des populations, les élites n’ont pas le droit au silence. Et, comme l’a déclaré Martin Luther King, au  sujet du silence des élites – meilleures alliées contre l’oppression – « ce qui m’effraie le plus, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est plutôt l’indifférence des bons ». ‘’ Quelle est mon action, moi ‘’ ?, devra s’interroger chacune et chacun d’entre nous.
            Mon propos est un appel à une prise de conscience en vue d’une prise en charge du peuple congolais par son élite. C’était un cri du cœur, car je suis à la fois indigné et révolté. Je dénonce une société malade de ses turpitudes, malade d’injustice, de pauvreté, de violence… qui ne fait que confirmer l’histoire d’un pays et un mode de gouvernement marqués par la violence, et dont l’élite semble se montrer indifférente. Laissez-moi dire combien je suis sidéré par la capacité de certains hommes politiques congolais à inventer des vérités provisoires et successives… En lieu et place de jouer franc jeu, les élites congolaises jouent la défiance, la méfiance, la division et finalement les politiques jouent au pourrissement et au glissement au risque de ne plus se relever ! Cela se voit dans la fermeture de l’espace politique, la restriction de l’expression… Face au constat d’un État failli, il y a même lieu de se demander si l’Opposition n’aurait-elle pas intégré qu’une alternance paisible n’existe pas ? Par la faillite des élites, le Congo s’installe dans un contexte historique et politique à la fois morose et pathétique… et le drame c’est que je crains que la stratégie politique ne soit que celle-là ! Finalement, le problème de la RDC est un problème de vision… que du reste, devraient impulser les élites. Comment ne pas se laisser interpeller par Barack Obama, qui nous a aiguillés en rappelant que c’est « à force de probité, d’intégrité, d’amour, de responsabilité, [que] la jeune Amérique a su se doter d’une démocratie solide, base de sa prospérité, puissance et rayonnement… (Un exemple pour les Africains, qui ne se cacheraient pas toujours derrière leur jeunesse… où en étaient les USA après 66 ans d’indépendance ? quand leur continent est le berceau de l’humanité). La recette ? Une véritable élite ! Des individus qui avaient compris le sens de la vraie grandeur et de la seule richesse dont ils disposent vraiment… la foi en leur pays ! »
Et nous : avons-nous foi en notre pays ? Ou bien, allons-nous continuer à dire et entendre « mboka oyo ekobonga lisusu te » (ce pays est fichu) ou encore « mboka oyo, totekisa yango kaka » (Vendons ce pays)… Comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, commençons ! Il faut bien commencer quelque part ! En tout cas, moi j’ai déjà commencé !
Gabriel Katuvadioko
(Philosophe résidant
en France)