Quelle rationalité derrière le refus de quitter le pouvoir?

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La question d’actualité qui ronge les méninges et de la population congolaise et des lobbies euro-américains est celle de savoir pourquoi Kabila et les ténors du régime veulent-ils conserver le pouvoir et refuse toute proposition qui les obligerait à céder le pouvoir. Les
justifications sont multiples et méritent que l’on s’y attarde.

Explication 1 : Régime AFDL= régime militaire

A mon avis, la première explication qui justifie l’attitude suicidaire de Kabila et de tous ceux qui l’entourent est le caractère militaire du régime AFDL. En effet, lorsque l’AFDL arrive au pouvoir en 1997, elle conquiert le pouvoir par la force des armes et non par voie démocratique. Par essence, cette « libération » repose sur un pouvoir qui se définit comme militaire et qui, progressivement et astucieusement, se structurera autour du contrôle de l’armée, de la police, des services de sécurité, des institutions démocratiques
(Sénat, Assemblées nationales et provinciales, justice et CENI), de la
communauté internationale, de la corruption comme seul moyen de
rétribution de ceux qui animent et protègent le régime, de
l’impunité-immunité qui tétanise tout l’appareil judiciaire du pays,
transformant volontairement cet espace en Far-West sans Shérif et
d’une fausse promesse de réformer les institutions et de démocratiser
le régime.
Le pouvoir afdélien n’a jamais été un pouvoir civil ni cherché à le
devenir. Et contrairement aux fausses impressions d’une volonté de se
« civilianiser » à travers des élections tronquées, les réformes
annoncées de l’armée, de la police, des services de sécurité, de la
justice, etc., le pouvoir afdélien a savamment caché, avec la
complicité des lobbies euro-américains, son refus permanent de
promouvoir un pouvoir civil comme alternative à son pouvoir militaire.
D’ailleurs, dans le milieu profond du monde du pouvoir afdélien, le
slogan reste : « tozuaki yango na mbuma, bakozua yango na buma »,
entendez, « nous l’avons conquis par la force du canon ; on ne nous le
reprendra que par la force du canon » ! Les rêveurs sont tous ceux
qui, nationaux comme étrangers, parlent de « transition pacifique de
la gouvernance » dans ce contexte!

Explication 2 : la peur de tout perdre

La deuxième explication du refus de quitter le pouvoir est celle de la
protection des fortunes amassées par les ténors du régime au courant
de ces 18 ans de pouvoir. Quitter le pouvoir ; c’est mettre en péril
les avoirs accumulés durant ces années de règne. Ceci n’est pas
seulement vrai pour le Président et sa famille. Cette situation
préoccupe aussi tous ceux qui, autour de  lui, sont arrivés au pouvoir
les mains vides et en ressortent les poches pleines au détriment de
toute la nation. La peur de la renaissance de l’Office des Biens Mal
Acquis  (OBEMA) est réelle comme pour dire que ça n’arrive pas qu’aux
autres. C’est sans doute ce qui explique tous ces débats de
polichinelle sur les garanties à offrir à l’actuel président et à son
entourage quant à la protection de tous ces biens.
A cette crainte de se faire déposséder de tous ses avoirs, il faut
ajouter la permanente angoisse causée par les futures enquêtes qui
jalonnent ce pouvoir irrespectueux des droits de l’homme.  Dans ce
monde global où les victimes connaissent leurs droits et peuvent se
battre durant plusieurs années pour que justice soit rendue, les
immunités parlementaires sont bien faibles face au pénal.
Comme hier, du temps de Mobutu, durant ses derniers moments de
pouvoir, les nuits de ceux qui doivent quitter le pouvoir sont hantées
par les ombres d’odieux crimes contre l’humanité, de nombreux trafics
illicites d’armes et de matières premières, d’ignobles assassinats de
journalistes et autres activistes des droits humains, d’inacceptables
actes de corruption, de détournements, de viols qui désacralisent la
femme porteuse de vie de nos futures générations, etc.  C’est du reste
en ce moment particulier que les victimes de nombreuses atrocités et
la justice redonnent des visages aux nombreuses affaires qui ont
émaillés ces années tumultueuses au pouvoir.
Les nuits des derniers jours au pouvoir sont des nuits
cauchemardesques hantées par les visages et autres gémissements qui
ont pour noms : Chebeya, Bazana, Franck Ngykie et son épouse, Bapua
Muamba, Serge Maheshe, Didas Namujimbo, Munzihirwa, Kataliko, Mbuja
Mabe, Mamadou Ndala, Bahuma, Boteti, Tungulu, des victimes de
l’opération Likofi, des héros et héroines du 16 février 1992, du 19 au
21 janvier 2015, des morts de Beni, Butembo, Kasaï,  Kongo Central,
Haut Katanga et tant d’autres.

Explication 3 : la colère contre les parrains de tous ordres et de
toutes origines

L’effort à ce stade de la présente réflexion est de faire comme au
théâtre : entrer dans la tête de ceux qui doivent tout abandonner pour
vivre une nouvelle vie dont personne ne détermine clairement les
contours. Dans tous les discours du moment, ceux qui quittent le
pouvoir ne lisent que d’hypothétiques titres affabulateurs et
promesses : « Père de la démocratie », « être rare et qui n’apparaît
que tous les 25 ans », « statut de vieux sage politique comme Mandela
et tant d’autres», « immunités parlementaires » ; « il existe une vie
après la présidence », etc.
Mais, dans tous ces beaux discours, personne ne définit, avec
précision, les contours de cette vie. Personne ne vous dit que cette
vie ressemble à celle d’après la mort d’un chrétien. En effet, le ciel
comme la vie politique apaisée d’après mandat sont tributaires de la
vie que nous avons menée ici-bas ou pendant notre mandat à la tête de
l’Etat ! Le Ciel comme une fin de mandat paisible se méritent !
Qui peut quitter 18 ans de pouvoir juteux avec comme seules garanties
des métaphores mensongères de ceux à qui l’on a livré son pays et
sacrifié toute sa jeunesse ?
Au sortir de ce règne, il y a comme un arrière-goût de trahison,
d’abandon et de désir de vengeance. Il y a un refus de mourir seul
parce que c’est ensemble que nous avons gouverné sans élégance et
c’est ensemble, que, sans élégance, nous quitterons ce pouvoir. Il y a
comme un  refus de porter seul la croix d’une démocratie de façade au
service des puissances prédatrices extérieures et qui l’ont
progressivement érigé en homme fort au lieu de l’aider à construire
une démocratie respectueuse des humains et bâtie sur des institutions
fortes.
Enfin, au sortir de ce régime, il y a comme une envie de sanctionner
toute cette hypocrisie à travers un acte de suicide qui, comme une
pièce de domino fera tomber d’autres et dévoilera aux futures
marionnettes en quête de pouvoir, la méprise qui accompagne cette
démocratie de façade qui crée des dirigeants esclaves et les jettent à
la poubelle telles des oranges sucées jusqu’à leur dernière goutte de
jus.
A la fin de chaque règne de dupes, les lobbies euro-américains ont
bon dos. Tous jouent aux innocents et demandent au peuple meurtri de
cette terre de se débarrasser du leader nouveau qu’ils ont amené au
pouvoir à coup de manipulations et de fraudes électorales.

Explication 4 : la peur
de l’Exil

Aujourd’hui, plus qu’hier, l’exil en fin de règne, devient
hypothétique surtout en terre africaine, euro-américaine et demain
partout où des Congolais de la Diaspora vont  à coup sûr se mobiliser
comme les juifs le font contre les criminels Nazis à travers le monde,
pour traquer les membres de ce régime prédateur et les déférer devant
les cours et tribunaux nationaux et internationaux. Le monde n’est
plus le même et le droit à l’exil politique répond à une éthique de
respect de l’humanité que le monde global met en place pour tous et
partout.
Aucun Etat, aujourd’hui, n’a envie d’héberger d’ex-dirigeants d’un
régime, responsables de plus de six millions de morts dans leur pays !
Les acteurs de la société civile de cet Etat ne le lui permettront pas
au nom du principe plus que jamais opérationnel de la solidarité des
victimes de violences et autres injustices de par le monde. Aucun Etat
n’a envie de perdre des privilèges économiques dans un pays partenaire
en protégeant des ex-dirigeants auxquels ces nations reprochent des
faits de l’ordre du pénal qui réclament justice.
Visiblement, les marges de manœuvre se rétrécissent pour les
demandeurs d’asile politique en fin de démocratie de façade. Ils
seront traités comme les dictateurs d’hier, eux à qui on a pourtant
fait porter la robe de démocrates.

Explication 4 : des dirigeants fin mandats entre le marteau et l’enclume

Pour tous les observateurs de la scène politique congolaise et pour
le peuple congolais, il est difficile d’imaginer comment n’importe
lequel des scénarios du glissement, concoctés à ce jour, pourrait
offrir un nouveau mandat au Président Kabila. Tous pensent que la
conservation du pouvoir n’apportera rien de solide. Bien au contraire,
elle déclenchera une réaction en chaîne violente et émaillée d’abus,
une spirale de protestations et de répressions violentes à travers
tout le pays. Elle donnera au président sortant l’image d’un homme qui
aura planifié et exécuté l’intensification des brutalités à l’égard de
la population.
Il ne faut pas que l’actuel président se fie à l’impression de
puissance et de contrôle de la situation que de nombreux thuriféraires
connus et opportunistes tentent de donner pour le convaincre de
rester. En réalité, tous ces discours et stratagèmes n’offrent qu’une
marge de manœuvre hypothétique. Comme par le passé, le renard ne vit
qu’aux dépends de celui qui l’écoute. Et en fin de règne, quoi de plus
rentable que le métier de courtisans.  Et comme toujours, tels des
rats, tous ces renards sont les premiers à quitter le navire en cas de
naufrage. Suivez mon regard !
Aujourd’hui, il n’y a plus de doute. Un large consensus s’est formé
dans le pays et au sein de la communauté des Nations pour considérer
qu’un troisième mandat présidentiel officiel est constitutionnellement
impossible ! L’actuel président n’a pas de choix. Il doit passer la
main, car tout refus de sa part mettrait en danger non seulement sa
personne et celles de son entourage ; mais surtout le système
néocolonial prédateur qui gouverne cet espace. Les lobbies
euro-américains qui l’ont parrainé jusqu’à ce jour ne lui permettront
pas de mettre le système en danger à travers un soulèvement de ce
peuple imprévisible dont ils ne connaissent pas les tenants ni les
aboutissants. C’est ce qui explique les pressions de tous ordres qui
s’exercent sur l’actuel Président et son entourage.
Les politiciens rusés de l’actuel régime qui, au sein de sa majorité,
ont compris, se tournent, sans faire du bruit et chacun en ce qui le
concerne, vers son propre futur politique.  N’est-ce pas ainsi qu’il
faut comprendre les nombreuses défections politiques annonciatrices
d’autres ? Lorsque les discours de salon se font de plus en plus
différents des discours publics, la trahison n’est pas souvent très
loin !
Pour Kabila et tout son clan, il faut donc quitter le pouvoir et
demain dépendra du comment l’on quitte ce pouvoir : par une démission,
par un coup d’Etat de palais ou par un soulèvement populaire ? Dans le
contexte actuel et après toutes ces tentatives malheureuses de
glissement, seule l’annonce officielle de sa volonté de ne pas briguer
un troisième mandat serait un acte de courage politique. En effet, sa
transparence quant à son refus de briguer un troisième mandat sera
favorablement accueillie par le peuple congolais et contribuera à
sauvegarder le semblant de  stabilité que connaît le pays. Il
pourrait, ainsi, compter sur la clémence de la justice et du peuple
congolais et sur le soutien éventuel d’un successeur bien disposé à
son égard. Mais il est irréaliste de penser que l’on peut quitter le
pouvoir, aujourd’hui, et avoir des immunités de l’ordre du pénal. Etat
de droit oblige ! Et comme le Président l’a affirmé lui-même lors de
l’ouverture de la conférence pour la paix au Kasaï : « il n’y a pas de
paix sans justice ». Aussi les âmes de toutes ces victimes de
violences institutionnelles de ces 20 ans de règne AFDL ne reposeront
jamais en paix si justice n’est pas faite !
Professeur Thierry Nlandu Mayamba