Les ratés d’une malheureuse stratégie

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Tout dialogue bénéficie d’un préjugé favorable, en tant que mécanisme de conciliation, sinon de réconciliation. L’histoire des dialogues politiques en RDC enseigne que les politiciens en action attribuent à chaque dialogue une fonction, sinon un objectif spécifique.

En fonction de l’objectif, un dialogue peut bénéficier d’un préjugé défavorable ou favorable. Ce qui aura été le cas de certains dialogues légitimateurs comme celui convoqué par le président  Joseph Kabila Kabange le 15 novembre 2015, et qui a finalement ouvert ses assises le 1er septembre 2016. Un dialogue qui pouvait apparaître comme une heureuse initiative, a fini par se révéler le catalyseur attendu pour un objectif périlleux.

En effet, ce dialogue, pour un grand nombre d’observateurs politiques, s’inscrit comme une étape décisive dans une série de tactiques et d’actions qui répondent à une stratégie concourant à un objectif longtemps tenu secret, à savoir le maintien du président Joseph Kabila au pouvoir au-delà des limites constitutionnelles. Mais, en admettant même la pertinence de l’objectif  était-ce la bonne stratégie ?

Je propose d’indiquer dans le présent texte, les ratés de cette stratégie. Je situe ces ratés en rétrospective, à partir du clash vécu les 19 et 20 septembre 2016, en gardant en mémoire les déchirements au sein de la MP, la crise sur la loi électorale en janvier 2015.

  1. Six observations s’imposent au lendemain des journées insurrectionnelles du 19 et du 20 septembre 2016.

1° Après avoir convenu de la séquence du processus électoral, le dialogue s’est buté aux quatre questions politiques suivantes :

  1. l’engagement que le président J. Kabila ne se présentera pas au prochain scrutin présidentiel ;
  2. l’engagement que la Constitution ne sera pas modifiée, ni remplacée. ;
  3. la gestion de l’Etat durant la période entre le 19 décembre et la proclamation des résultats définitifs du prochain scrutin présidentiel ;
  4. le consensus permettant l’application des résolutions : l’inclusivité n’étant pas réussie et l’Opposition demeurant divisée.

2° Le dialogue a obtenu deux résultats :

  1. le fait accompli sur la non-convocation du corps électoral. Ce qui cautionne, jusque-là, l’idée et le fait du glissement ;
  2. la combinaison des élections présidentielles, législatives nationales et provinciales. Ce qui est de nature à favoriser deux choses : – la chance pour la M.P de survivre même avec un autre Président de la République, – l’équilibre de la légitimité des animateurs des différentes Institutions.

3° Le dialogue est dans l’impasse. Le prix a été lourd.  L’expression des manifestations des masses populaires a démontré la distance entre les « démarches » officielles et les attentes des populations. Distance par rapport au Président Kabila. Distance par rapport au Dialogue en cours.

Cette distance a un discours : le respect de la Constitution signifie le départ du président J. Kabila dès la fin de son mandat. Donc rejet du glissement. Cette distance a un leadership : le président E. Tshisekedi et son « Rassemblement des Forces sociales et politiques acquises au changement » qui représente un acteur incontournable. Cette distance a un caractère global : les populations mobilisées semblent répondre à une pulsion propre, une sorte de ras-le-bol  qui paraît plus fort que les mots d’ordre des directoires politiques. Il s’agit d’un mouvement citoyen par son attachement aux principes républicains. Il s’agit d’un mouvement de protestation par la diabolisation du président Joseph Kabila.

            Au regard des objectifs que les stratèges du président Kabila Kabange se sont assignés, à savoir la pérennité du pouvoir du président Joseph Kabila, le dialogue ne pouvait constituer ni l’action principale à mener, ni l’instrument premier, et encore moins, l’acteur indiqué.

4° Vers la bipolarisation de l’espace politique ? 

L’état d’esprit des protestataires semble cristallisé sur une « image négative » du président de la République. Le caractère global du mouvement est susceptible de créer un profond clivage dans la société congolaise, avec le risque d’une guerre civile. La force politique  d’Etienne Tshisekedi, Opposant, se démontre, une fois de plus,  dans sa formidable capacité de « canaliser » et de « mobiliser » les mécontentements plus encore que dans une capacité d’attirer l’adhésion à une vision originale quelconque. Sauf bien sûr à parler de respect d’une Constitution dont le Leader Maximo avait pourtant boycotté le referendum. Mais personne n’osera lui opposer cela. Il incarne l’esprit qui anime les citoyens. Il a récusé Edem Kodjo, et il ne se sent pas concerné par le Dialogue en cours. Il demeure l’icône d’une démocratie sans aucune ombre de dictature !

5° De l’observation de la scène politique, il se dégage une vive tension entre, d’un côté, les partisans du président J. Kabila assimilés au pouvoir étatique et confortés par les organes de l’Etat, et, d’un autre côté, les partisans qui se reconnaissent dans le discours du Rassemblement. Cependant, l’Opposition est divisée, tant au niveau des Forces politiques qu’au niveau des Forces sociales. L’Opposition présente aux côtés de Monsieur Edem Kodjo apparaît comme un Centre mou appelé, soit à s’assimiler à la Majorité gouvernante et à s’exposer au délit de « traitre ou de faux Opposant », soit à  rejoindre le camp du Rassemblement qui représente « la vraie Opposition ».

            Toutefois, on ne peut pas perdre de vue le fait que la Majorité présidentielle présente, de son côté, une diversité de personnages et de partis qui ne favorisera jamais une  mobilisation durable et efficace.

6° Le Dialogue démontre ainsi les limites d’une stratégie trop largement fondée sur les arguments juridiques ou techniques improbables là où le débat est profondément politique en touchant l’application des principes et des valeurs de république et de démocratie. L’enjeu principal, à savoir la pérennisation du mandat présidentiel est trop personnalisée pour ne tenir qu’avec des arguments de droit.

La question de la conservation du pouvoir

Dès le départ, devant l’objectif très démocratique de conserver le pouvoir conquis, la question posée a été, celle de savoir s’il fallait conserver le pouvoir Kabiliste par les victoires successives de sa majorité parlementaire ou par la pérennisation de sa position de président de la République.

La première option de conservation du pouvoir, exigeait le renforcement de l’appareil du parti et l’organisation rapide des élections autant que le travail rigoureux pour obtenir l’adhésion des masses populaires. Le respect de la Constitution allait de soi.

La deuxième option, parce que personnalisée et tablant sur la pérennité de son « Autorité morale », exigeait deux primats qui n’ont pas été considérés :

Le premier primat : c’est que chercher à laisser le président Joseph Kabila au pouvoir, malgré la limite constitutionnelle, ne peut pas être un droit recherché de façon douteuse dans l’alinéa 2 de l’article 70, mais un privilège exceptionnel à rechercher  dans l’adhésion populaire. On a opposé l’alinéa 2 de l’article 70 là où il était, et il est d’abord question de faire « accepter » le président J. Kabila.

Le deuxième primat : c’est que pour atteindre l’objectif cité, le privilège devait être fondé sur une justification politique, une idée convaincante mobilisant d’abord les militants du parti, et non sur une justification juridique et une mobilisation de juristes prêts à taire la turpitude consistant à violer l’article 73 de la Constitution pour fonder sur cette même turpitude le droit de dérogation. Plus encore que l’objectif, cette stratégie a choqué et dérouté, dans son option, et dans ses tactiques d’application.

La stratégie d’une pérennité collective aurait exigé des actions et des débats  ouverts. Tandis que la stratégie d’une pérennité personnalisée exigerait tout naturellement le secret et la ruse. Ce qui, dans le cas d’espèce, a fini par ruiner la crédibilité et la confiance pourtant indispensables pour le soutien au président Joseph Kabila, une fois le véritable objectif dévoilé et contesté publiquement.

Voici les principaux ratés.

Premier raté.

On peut admettre que le premier raté est plus exactement une tare. Cette tare se résume dans le caractère  hétéroclite du conglomérat des Kabilistes.  Elle se manifeste, cette tare, par la fragilité de la vision originale et la faiblesse d’un bilan vendable.

Le sujet qui nous préoccupe ici, est celui de la conservation du pouvoir conquis. Nous avons présenté deux stratégies de conservation : celle de la pérennité collective par la reconduction de sa majorité électorale, et celle de la pérennité individuelle par le maintien du leader principal à la tête de l’Etat.

On pourrait voir dans cette catégorisation une contradiction, car le ciment qui permet généralement le maintien d’un leader et son acceptation, c’est une pensée, une doctrine, une vision originale et largement partagée.

Certains compatriotes déplorent que la Communauté Internationale laisse Sassou, Kagame, ou Dos Santos faire ce qu’elle empêche à Kabila de faire. Chacun a ses atouts et ses réseaux de soutien. Mais ce qui me frappe chez ces voisins, c’est l’existence d’une matrice commune qui a formé et forgé une grande partie de leurs classes politiques respectives. Le président Sassou et la plupart de ses acolytes émanent d’une culture marxiste-léniniste, doctrine du Parti congolais du travail.  Même après avoir pris de la distance, cette culture laisse un minimum de communauté de vision et d’options.  Le président Kagame et ses acolytes sortent d’une culture de combat et de guerre civile, d’une idéologie forte qui sert de boussole à suivre ou à fuir.

Les stratégies et les options de combat sont définies sur la base de cette vision, de cette idéologie. Ce qui laisse aussi un minimum de cohésion et de discipline, sinon de devoir de démonstration que le pouvoir conquis aide à un avancement collectif, si partisan soit-il.  C’est la même chose chez les Angolais. Cette base idéologique est à la fois le ciment et la référence d’évaluation de la communication entre les dirigeants et les gouvernés. Ce n’est pas le cas chez nous en RDC.  Et de ce fait, il faut reconnaître le très faible impact de tout débat d’idées, et la mobilisation sur la seule base des intérêts réels ou supposés du leader choisi aussi sur la base des intérêts réels ou émotionnels du « militant ».

Dans le cas d’espèce, il faut bien admettre la difficulté d’une stratégie de pérennisation collective. A cause du caractère hétéroclite de la majorité actuelle. A cause de la fragilité de l’idéologie qui prétend cimenter cette majorité.

On s’en rend compte rien qu’en observant la mosaïque MP qui a succédé à l’AMP et qui a laissé libre court à l’activisme des « Autorités morales » réunies dans la MP. La diversité des « Autorités morales » n’a pas permis non plus de cimenter la stratégie de la pérennité de Joseph Kabila.

Et quand des « braves » comme l’Honorable Professeur Kin Kiey Mulumba ont pensé à lancer des slogans du genre « To tondi naino yo te », c’était un pur défi contre la Constitution, car, « aucun débat d’idées » ne permettait d’étayer cette intention de pérennisation par un discours convaincant.

Pourquoi faut-il que Joseph Kabila reste au pouvoir malgré l’interdit de la Constitution ?

Il n’y a eu aucune argumentation élaborée. Le militant le plus engagé a été réduit à recourir à des arguments « ad hominem » et a des explications naïves du genre « de toute façon le président ne s’est jamais prononcé ».

Même pas l’honnêteté intellectuelle d’établir que pour réussir le plan stratégique de développement élaboré avec le concours des Coréens, il fallait un régime autoritaire ou de longue durée. On jetait les bases d’un régime autoritaire en laissant croire qu’on installait une démocratie pluraliste.

Même pas l’honnêteté de dire qu’il y a eu peut-être erreur d’évaluation dans l’application de l’alternance et que la durée du mandat comme le nombre limite devraient être revus pour plus d’efficacité.

Même pas l’honnêteté intellectuelle de proposer, par exemple, l’exception du premier exercice démocratique de l’alternance, qui devrait laisser à l’initiateur du pluralisme un peu plus de temps pour le travail de développement. Et cela, nonobstant le temps perdu sur son mandat à faire la guerre contre les rebelles

Rien du tout. Seule la demande d’accepter le président et de lui être fidèle ! Les stratèges ont continué dans l’erreur première de penser que la seule arithmétique de la majorité présidentielle constituée par les « pères fondateurs » illustrait une majorité d’opinion favorable à la personne du Président de la République, et que donc, l’argument d’autorité fondé sur la loi suffirait à faire passer une dérogation.

Comme si aucune doctrine ne peut souder autour de Joseph Kabila, et malgré le contexte intellectuel d’une démocratie libérale, les stratèges semblent être restés dans l’ancienne idée absolutiste selon laquelle seul le roi-législateur de droit divin peut juger de la validité d’une loi, oubliant que le sujet qui est appelé à obéir jouit aussi d’une raison qui lui  permet aussi de juger du caractère « raisonnable », « souhaitable », du « légitime » et du « conforme à l’intérêt commun ». Ils ont oublié l’adage romain qui dit : « Quod omnes tangit ab omnibus debet approbari ».

Considération décisive qui a conduit au droit de contrôle reconnu, dans une démocratie pluraliste, à l’Assemblée ou Représentation nationale.

Ce que la mobilisation citoyenne de janvier 2015, devant le projet de loi électorale a rappelé. Ce que les protestations du 19 et du 20 septembre dernier ont aussi rappelé à ceux qui voulaient à tout prix forcer un dialogue non inclusif.

Cela n’est pas étonnant quand on analyse le conglomérat de la Majorité présidentielle.

On y retrouve des nostalgiques de l’AFDL, comme des nostalgiques du PRP revenus de leurs icônes Mao, Castro, Guevara. On y retrouve des nostalgiques du lumumbisme le plus intransigeant aux côtés des descendants du tchombisme sécessionniste recyclés au marxisme cubain depuis l’Angola. Les nostalgiques du MPR parti-Etat sourient aux persécutés d’hier, témoins de leurs exploits d’antan. Les anciens de l’UDPS reconvertis dans des partis  autres mais prônant les mêmes idéaux ; des libéraux  de toujours, fiers du triomphe du capitalisme international sourient et flirtent avec ceux qui ont chanté l’internationale à tue-tête. Des anciens du RCD qui grincent encore leurs dents aux côtés fondateurs purs et durs du PPRD. Les nationalistes souverainistes fiers de partager selfies et toasts avec les amis de la Communauté internationale. Il y a tout le monde et personne, du moins il y a tout le monde qui partage les postes et dividendes du pouvoir étatique…

En y ajoutant un parfum de rêve devant le possible dauphinat, on ouvre un champ de bataille qui rend dérisoire la quête de la pérennisation du pouvoir du président Joseph Kabila.

Deuxième raté

Quand  le professeur Evariste Boshab publie son livre, il soulève un tollé dans les milieux universitaires plus encore que dans les milieux publiques. Il affirme deux choses :

1° les dispositions « verrouillées » par l’article 220 de notre Constitution du 18 février 2006 peuvent être modifiées. Le verrou de l’article 220 ne peut lier la génération en cours et

 2° si cela n’est pas fait, on va vers l’inanition de la nation.

La plus cinglante réponse viendra du Président du Sénat qui dira  dans une sérénité désarmante : « je ne vois pas comment une Constitution peut autoriser ce qu’elle a elle-même interdit ». Mais peu de gens imaginèrent alors la portée de la prophétie du professeur E. Boshab quand il évoqua l’inanition. L’objectif jusque-là secret, consiste à ouvrir  au président Joseph Kabila Kabange la voie de la pérennité au pouvoir. Cependant, alors que beaucoup de militants de J. Kabila ignoraient eux-mêmes ce secret, et que le président J. Kabila n’affirmait rien en public, tout le pays a fini par comprendre et lire à travers les différentes tactiques.

La stratégie s’était inscrite dans la voie du secret, là où il fallait séduire les Congolais sur le bien-fondé de son intention. La chose sera présentée comme un droit légal… au nom de l’alinéa 2 de l’article 70 ! La poursuite du mandat ne sera donc pas un privilège exceptionnel, mais un droit légal par suite d’une « situation exceptionnelle ». Personne ne cherche à expliquer autrement le bien fondé du maintien de J. Kabila au pouvoir.

Il est vrai qu’à l’époque, il avait déjà été observé un net déclin du PPRD (de 127 députés en 2006 à 67 en 2011). – Ce déclin avait été dissimulé par la stratégie de la mosaïque. En effet, les candidats Kabilistes constataient que l’étiquette n’étant plus « vendable », s’étaient présentés sous des étiquettes de partis plus au moins fictifs…

Troisième raté

Les stratèges du glissement ont dû se raviser, mais en poursuivant la logique de la pérennité pour le mandat du chef de l’Etat, Autorité morale. Repoussant tout défaitisme, ils ont notamment consulté le peuple. Un sondage d’opinion a été organisé au Katanga, entre autres. A plus de 90%, l’idée de voir le président Kabila rempiler a été repoussée. L’opinion n’est donc pas si conquise par l’initiateur des cinq chantiers et de la « Révolution de la modernité ».

Les stratèges du président n’ont pas accepté ce verdict. Cette opinion ne pouvait être que l’œuvre des mauvais traîtres. Faute donc de démontrer la popularité du président Joseph Kabila, il fallait « décapiter » tout autre leader populaire.  Et d’abord, se montrer plus attaché que quiconque à la Constitution en ce qui concerne la décentralisation.

Le Katanga qui dérange sous le tandem « Kyungu-Katumbi-Mwando » sera décomposé, conformément à la Constitution. Du coup le champ de l’influence respective de chacun de ces leaders sera réduit. Puis, leurs partis respectifs seront soumis à la terrible tactique du dédoublement. La mise en place des gouverneurs de province fera le reste. Les stratèges ont certainement bien joué en réduisant la capacité de nuisance locale contre la stratégie de la pérennisation du pouvoir du président Joseph Kabila. Mais cette victoire a-t-elle permis un regain de la popularité du président ?

Le test a été effectué lors des péripéties qui ont entouré la crise de « Ngoie Mulunda » à Lubumbashi, puis lors du retour de Moïse Katumbi après quelques mois de convalescence hors du pays. On en a retenu le concept de « Faux penalty ». On en a retenu la colère froide du président Kabila recevant des notabilités katangaises sous un immense chapiteau à Lubumbashi.

Mais le résultat final n’est-il pas de constater que trois ou quatre grands ténors katangais sont aujourd’hui dans le G7 aux côtés d’Etienne Tshisekedi, chef du Rassemblement ?  Et donc affichant leur influence et leur audience au niveau national ?

Quatrième raté

Lors de l’élaboration de la loi électorale, une tentative a été amorcée, dans le but de prolonger le pouvoir du président J. Kabila. Fondée sur le droit, la tactique a consisté à créer une disposition dans la loi. Mais les citoyens sont descendus dans les rues de Kinshasa. L’onde de choc a été ressentie et la disposition litigieuse a été retirée.

            Entretemps, c’est au sein même de la Majorité présidentielle, que le débat entre les deux stratégies : pérennité individuelle du Président de la République ou pérennité de la Majorité électorale a enflammé les esprits. Cependant,  plutôt que d’y voir un débat ouvert pour le même objectif de survie politique, les stratèges du président de la République y ont vu un débat entre « les loyaux au Chef de l’Etat » et les « traitres au Chef de l’Etat », entre « les courageux » et les « défaitistes Peureux ». En quelques réunions à Kingakati, la déchirure a été accomplie.

Sept partis politiques de la Majorité présidentielle (UNADEF, UNAFEC, PDC, ARC, MSDD, ACO et MSR), ayant cherché en vain un dialogue interne sur les options fondamentales ont été exclus de la plateforme. S’assumant avec responsabilité, ces partis politiques ont, depuis fin octobre 2015, adopté un Acte constitutif fondé sur trois piliers essentiels : respect  de la Constitution du 18 février 2006, respect des valeurs républicaines et respect des délais constitutionnels en ce qui concerne l’organisation des élections.

Pierre Lumbi Okongo, jusque-là Conseiller spécial du Président de la République, a été éjecté de son poste. Le MSR qu’il dirige s’est vu retirer toute personnalité juridique. Un autre MSR a été reconnu officiellement, dirigé par une équipe plus favorable à la stratégie en cours à la MP.  Tous les membres du gouvernement, des comités de gestion des entreprises publiques et les députés nommés ou élus sur le compte du MSR ont été sommés soit de désavouer leur président et sa position et de s’aligner sur le MSR doublon, soit de démissionner.   Et un rappel solennel a été fait pour que tout le monde sache que le MSR était un parti du Président Joseph Kabila et se devait donc de lui  rester fidèle, à lui seul.

Cinquième raté

Dans la foulée d’une marche obstinée vers un objectif de plus en plus connu et transparent, les stratèges du président vont soutenir la tactique d’une alliance objective avec l’UDPS. Il est vrai que le dialogue avait été invoqué après les violences qui ont suivi la proclamation de la victoire électorale du président Joseph Kabila contre Etienne Tshisekedi en 2011. Il est vrai aussi que le  dialogue avait été recommandé dans le cadre de l’Accord d’Addis-Abeba. Puis par des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité. L’objectif recherché étant la paix et la prévention des violences après le prochain cycle des élections.

            Les stratèges du président y ont vu le cadre légitimateur idéal pour obtenir au moins trois étapes sur le chemin de la pérennisation du pouvoir du président Joseph Kabila : le report du scrutin présidentiel, le glissement, au-delà de l’expiration du mandat, le 20 décembre 2016, et, pourquoi pas  les prétextes pour adopter quelques dispositions qui entraîneraient une révision de fait de la Constitution, sinon un plébiscite consensuel à soumettre éventuellement un referendum. Tout l’intérêt d’un Accord politique frileusement attendu.

            Confiants dans la possibilité et dans l’efficacité d’une alliance avec Monsieur Etienne Tshisekedi, les stratèges ont mis le paquet. Et malgré une crise interne, au sein de l’UDPS, Etienne Tshisekedi a proclamé son adhésion au projet de dialogue national inclusif. Assurés de leurs moyens,  ils ont intensifié leurs tactiques de dédoublement des partis « hostiles » et de fragilisation des leaders « encombrants ». Et ils vont s’atteler à assurer le contrôle et l’orientation du Dialogue. Edem Kodjo sera le facilitateur idéal.  Mais l’ancien premier ministre togolais multiplie les propos et comportements qui ne cachent pas son parti pris.

            Le cinquième raté n’a pas tardé. Etienne Tshisekedi a commencé par geler l’Ordonnance présidentielle du 15 novembre. Celle qui convoquait le Dialogue. Puis, toujours habile dans l’art de mobiliser et de canaliser  les mécontents d’un pouvoir, l’Icône de la démocratie congolaise a vite organisé la réunion de Genval et la naissance du « Rassemblement des forces sociales et politiques du changement ». Etienne Tshisekedi reviendra au pays, non par la porte ouverte par les Stratèges  du président J. Kabila, mais par sa propre porte, ouverte par le Rassemblement, dans le dos du président J. Kabila. Et, dès son retour, il récusera Edem Kodjo, et il annoncera sa feuille de route pour le dialogue national inclusif. Le débat de fond que les stratèges de J. Kabila  croyaient éviter va vite les rattraper. Le dialogue accepté par Tshisekedi devra servir le changement et non le glissement avec l’objectif de fixation pérenne.

            Pris de court, les stratèges ont bien tenté une parade en imaginant le scénario Birindwa 1993  quand le président Mobutu s’était accordé, face au même Tshisekedi,  un répit de un an en réussissant à son avantage le « Conclave du Palais de la nation ». Ils ont cru pouvoir tirer le train avec les « Présents ».

            Tandis que le train du Dialogue semblait avancer sans encombre, les stratèges du président J. Kabila n’ont pas réalisé que c’était un monologue qui se déroulait. Monologue non pas seulement parce qu’ils obtenaient les « résolutions attendues ». Mais monologue parce que la feuille de route déclinait un travail qui relevait du quotidien de la CENI, et monologue car les rapports de l’UE, de l’OIF et de l’ONU déposés au mois de mai  2015 avaient déjà donné les évaluations pertinentes au plan logistique et financier. Monologue enfin car les options avaient déjà été levées et l’enrôlement programmé dans 18 mois était même déjà annoncé par le président de la République à partir de l’Ouganda. Les stratèges ont été rattrapés par les réserves de la CENCO et celles des Organisations de la  Société civile. Réserves portant sur les questions politiques.

Schéma Birindwa avec Kamerhe aujourd’hui ? Oui, mais Birindwa venait de l’UDPS, et il n’y avait eu ni la rue ni les réseaux sociaux. Les stratèges du président ont eu tort de minimiser les réactions de la rue. Ils ont eu tort de minimiser la distance qui s’est créée entre le président Joseph Kabila et une partie de plus en plus importante des populations kinoises. Ils ont eu tort de croire dans la cohésion et le consensus au sein de l’Opposition présente au Dialogue. La Cenco, puis la Nouvelle Société civile, puis la Voix des Sans Voix ont pris leurs distances.  Et, fort à propos, le Président du Sénat, avec sa sérénité désormais légendaire, a  rappelé que « le Dialogue n’est pas une Assemblée constituante »

Sixième raté.

Le dialogue avec Edem Kodjo est dans l’impasse.  D’aucuns réclament ou suggèrent un vrai Dialogue. Certes, le président Kabila restera à son poste après le 20 décembre 2016. Mais aura-t-il déployé tant d’énergie et de moyens que pour récolter 12 ou 18 mois de plus, assaisonnés d’une impopularité croissante ? Cette impopularité, qui frise la diabolisation et qui risque d’ouvrir un climat de guerre civile dans certaines provinces, cette impopularité donc ne gâche-t-elle pas irrémédiablement toute chance de se présenter et de remporter les élections, sinon toute chance d’être accepté comme chef de l’Etat ?

Devant ces questions, les stratèges du président Kabila risquent de s’obstiner. Ils ne sont pas prêts à accepter l’inscription, dans l’Accord politique, des deux dispositions suivantes :

 1°  l’engagement consensuel de ne pas modifier ni remplacer la Constitution du 18 février 2006, et

2° l’engagement que le citoyen Joseph Kabila, aujourd’hui président de la République pour la deuxième fois successive, ne se présentera pas au prochain scrutin présidentiel.

Au regard de l’objectif de pérennisation du régime kabiliste, il s’agit bien d’une situation de « Echec et mat ». Il n’y aura probablement ni Joseph Kabila à la tête de l’Etat, ni reconduction de la majorité parlementaire. Ni personne pour sauver les acquis éventuels. Tout cela dans les cris des coupables se plaignant d’être agressés par leurs victimes.

Septième raté

L’acharnement, sinon l’obstination tendant à l’arrogance stérile. Si le fait accompli par rapport à la convocation du scrutin présidentiel est réalisé, la question demeure celle de savoir pourquoi tout cela ?

Les stratèges obstinés ont fini par créer un phénomène connu dans la première moitié des années 90 : la diabolisation du Président de la République et de tout ce qui se rapporte à son pouvoir. En corollaire : la bipolarisation au sein de l’opinion nationale.  En prime, il n’est pas certain qu’en cas de scrutin législatif, les partisans du président J. Kabila pourraient réaliser une majorité parlementaire. Et surtout, il n’est pas certain que l’état d’esprit créé permettrait au président J. Kabila de passer, sans casses irrémédiables les deux grandes étapes incontournables pour son objectif de se pérenniser au pouvoir, à savoir :

  1. le changement de la Constitution, par coup d’Etat ou par referendum. C’est-à-dire la production et la promulgation d’une Constitution qui lui permettrait de revenir au pouvoir pour un mandat qui compterait comme le premier de cette nouvelle Constitution.
  2. la victoire à un éventuel scrutin présidentiel qui serait organisé sur  la base de nouvelles dispositions constitutionnelles.

Huitième raté

            Un élément important pour asseoir le charisme d’un Chef d’Etat, est certainement le bilan de son action au plan social. Les stratèges du président ont établi le postulat que ce bilan était positif et louable assez pour susciter l’adhésion. Mais leur conviction n’est pas celle des populations. Un témoin actif, présent à l’échangeur de Limete le 19 septembre 2016 me décrit la foule déferlante des protestataires. Devant lui, me dit-il, un jeune homme hurle dans l’approbation générale « Nous sommes prêts à mourir ! Kabila a fait de nous des chômeurs éternels. Kabila n’a pas donné un sens à notre vie. Nous allons au moins donner un sens à notre mort ! »…Cela c’est par rapport au mandat qui est en cours.

Le défi sera encore plus énorme pendant « le glissement » et, surtout, au lendemain d’une éventuelle victoire pour rester au poste.  Il s’agira alors de produire un bilan de développement et de prospérité tel que les Congolais pourront s’exclamer qu’il avait raison de s’accrocher, qu’ils avaient raison de le laisser continuer son œuvre.

Mais, paradoxalement, les stratèges du président n’ont pas suffisamment intégré les effets pervers ou les dégâts de leur stratégie fondée sur l’autorité de la Loi. La tension politique, la répression ou les débats interminables effraient l’investisseur et ralentissent l’économie. La peur est croissante et le social en recul.

Ainsi, de raté en raté, les stratèges de J. Kabila ont réussi à ramener la question de son avenir politique au débat du départ entre  la pérennité individuelle ou la pérennité par la majorité parlementaire. Et cela, en déplumant de façon dommageable l’aura et l’image de marque d’un président exposé désormais à deux phénomènes de déliquescence :

1° la perte de l’homogénéité de sa majorité parmi les cadres et les « Autorités morales » de sa mosaïque qui sont rongés par le rêve du dauphinat et, plus grave encore ;

2° la perte de son charisme et de sa popularité personnelle. C’est bien une situation paradoxale à la veille des élections qui se profilent.

      Kinshasa le 28/09/2016

(Par Prof. C. Kabuya-Lumuna Sando)