Projet «Grand Inga» : rêve ou cauchemar ?

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Le projet barrage du « Grand Inga », où en sommes-nous aujourd’hui ? Qui le soutient ? Quelles en seront les lignes de transport ? Quid des modalités de financement ? Qu’en est-il des impacts socio-environnementaux ? Quels sont les bénéfices de la population ? Ces pertinentes interrogations, ainsi que d’autres, ont été au cœur d’une importante conférence-débat, organisée le mercredi 20 juin 2012 au Yacht Club de Kinshasa à Limete Kingabwa par l’ONG néerlandaise 11.11.11. Occasion pour différentes catégories de la population congolaise (politiciens, économistes, techniciens, activistes de la Société civile, étudiants, journalistes, etc.) de discuter à bâtons rompus sur ce projet qui fournira, selon la Banque Mondiale(BM), de l’électricité à 500 millions de personnes parmi les 900 millions d’Africains, ainsi qu’aux industries de plusieurs pays du continent.
 Quatre principaux orateurs ont entretenu, pendant 4 heures, l’assistance sur cette question. Dans le panel, on a retrouvé Vika Di Panzu (président du Comité de pilotage du projet Inga 3), Jean-Marie Muanda (Coordinateur de l’ONG Actions pour les Droits, l’Environnement et la Vie « ADEV »), Jean Christophe Carret (Coordonnateur principal du Département du développement durable à la Banque Mondiale) et Dieudonné Musibono (Coordonateur et Expert national en Environnement du Programme des Nations Unies pour l’Environnement « PNUE-RDC »). 
 
D’entrée de jeu, la modération de la conférence a présenté ce projet qui, selon le Conseil Mondial de l’Energie(CME), l’institution commerciale de l’industrie énergétique, aura à lui seul une « capacité totale de 39.000 MW, sera doté progressivement de 52 groupes électrogènes de 750 MW chacun ». Nécessitant un investissement de pas moins de 100 milliards de dollars, ses prétendants bailleurs (BM et la Banque Européenne d’Investissement, la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement, certains Etats africains, etc.) proposent, en guise de méthode de financement, un Partenariat Public privé(PPP). 
 
Cependant, l’autre modèle proposé est de faire du Grand Inga un Producteur d’Energie Indépendant (PEI), à savoir : une entreprise entièrement gérée par le secteur privé indépendamment du gouvernement. A en croire un spécialiste, bien que le PEI dispenserait la RDC d’avoir à assumer un endettement plus lourd encore, il est plus que probable que l’Etat vendrait l’accès aux énormes ressources hydroélectriques d’Inga à des intérêts privés pour un prix relativement bas et n’aurait que peu, voire pas, de contrôle sur les impacts environnementaux et sociaux du barrage, ni sur l’utilisation de l’énergie produite. 
Il convient notamment de signaler que les études de faisabilité du Projet Inga indiquent clairement que ce dernier serait financièrement viable que s’il comprend une ligne haute tension allant jusqu’en Europe, qui traverserait les jungles équatoriales du Congo-Brazzaville et de la République de Centrafrique, le Darfour, le Soudan, le désert du Sahara, l’Egypte, puis passerait sous la Méditerranée, soit une ligne parcourant près de 5.800 km. 
 
Quel gain pour la population ?  
 
Projet intéressant la BM car ne nécessitant pas la coupure du fleuve, son expert Jean Christophe Carret a précisé que la banque ne finance pas, mais veille à ce que les aspects environnementaux et sociaux soient respectés. « En lisant les études de faisabilité, la RDC a la chance que l’impact négatif du projet sur l’environnement soit négligeable… » s’est-il rassuré. 
Directeur de cabinet du ministre des Ressources Hydrauliques et électricité, Vika Di Panzu, a quant à lui souligné que le projet « Grand Inga » nécessite d’abord  la réalisation d’Inga 3 dont il est le président du Comité de pilotage du projet. Celui-ci, soulignons-le, est objet d’inquiétudes de certains partenaires dont la Banque africaine de développement (BAfD) qui estime qu’il est trop risqué, car il impliquerait la construction de 8 tunnels de près de 8 km de long qui puiseraient de l’eau dans la vallée du Nkokolo, qui alimente déjà les turbines d’Inga 1 et Inga 2. L’effondrement d’un tunnel au barrage Gilgel Gibe 2 en Ethiopie l’année dernière, est cité parmi les raisons qui suscitent les doutes de la BAfd, croit-on savoir. 
 
Le projet Grand Inga profitera-t-il aux populations congolaises et africaines en général ? A cette question, le professeur Dieudonné Musibono, chef du Département de l’Environnement à l’Université de Kinshasa, a répondu qu’il s’agit d’une source de revenu très importante qui doit servir à l’Etat à financer des microprojets, notamment ceux liés aux énergies propres comme l’éolienne, biomasse, solaire, etc. « Ce barrage peut-être un facteur d’intégration, de paix dans la région, et aidera assurément à la transformation des produits locaux… » a-t-il fait noter, tout en regrettant cependant le départ de la fonderie d’aluminium, BHP Billiton, lassée de tracasserie de la part de l’Etat congolais. 
Enfin, porte-parole de la Société civile du Bas-Congo au cours de cette conférence, Jean-Marie Muanda, a exprimé de vives réserves face au projet Grand Inga. « Déjà les communautés autour d’Inga sont dans le noir. Ce qui existe est toujours mal géré. La SNEL est entrain d’être bradée. Les partenaires privés vont insérer des clauses pour assurer leurs intérêts. Il y a absence d’une large concertation autour de ce projet comme c’est le cas pour le projet Trois Gorges en Chine » a indiqué le militant des droits de l’homme. 
 
Somme toute, pour lui, si l’objectif du Grand Inga c’est de vendre l’excès de production d’électricité, le gain de la population n’est réellement pas perceptible car ce qui existe est très mal géré. 
Impacts environnementaux, étiage, gratuité du courant, etc. 
A la suite des constats faits par les uns et les autres, un débat houleux s’en est suivi sur fond d’un chapelet des préoccupations de l’assistance : Grand Inga est il une priorité pour le moment ? Pourquoi ne fait-on pas d’abord le bilan d’Inga 1 et 2 ? Pourquoi n’offre-t-on pas gratuitement le courant électrique à la population locale alors qu’il est exporté ?
Le bilan de Inga 1 et Inga 2 est désastreux, a répondu Vika, tout en déclarant l’impérieuse nécessité de reformer la SNEL afin de mieux rentabiliser Inga. 
 
Pour sa part, a ajouté le prof. Musibono, la RDC n’a pas des normes. Les seuls standards nationaux, c’est dans le domaine des mines grâce à un Code élaboré avec l’appui de la BM. « La gratuité du courant est un problème de gouvernance. La question de l’étiage, c’est faux ! Ce sont plutôt des turbines qui ne fonctionnent pas » a révélé le professeur. 
Inquiète au sujet des impacts environnementaux que les experts semblaient banaliser, l’assistance a déclaré tout haut qu’Inga est un projet qui brille, mais pour lequel il faut prendre des dispositions pour un impact positif sur la population. «Les impacts environnementaux ne sont pas à minimiser. 6000 Km de courant continu, il y aura certainement du gâchis écologique. D’où la nécessité d’un cadre de concertation avec la population. La BM qui doit veiller à cela joue malheureusement un double jeu. Elle doit être transparente même si ce sont les pays occidentaux qui ont le plus besoin de cette énergie. Si on ne prend pas compte de nos observations, le projet Grand Inga sera un tesson de bouteille qui brille mais sans impact réel pour la population… » a averti un quidam dans l’assistance. 
 
Tshieke Bukasa

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