Programme citoyen pour un Congo différent

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C’est auprès d’une femme, d’une mère, vieille de ses vénérables et
respectables 85 ans que je me rends pour penser et écrire un programme
gouvernemental qui soit lisible et surtout compréhensible par mon
frère et ma sœur à la périphérie du savoir, de l’avoir et du valoir.
Mama n’y va pas par quatre chemins : « Je ne suis pas allée à l’école
de l’homme blanc, dit-elle. Effectivement, affirme-t-elle, je ne sais
ni lire ni écrire dans la langue que maîtrisent des privilégiés comme
toi qui privent la parole et l’existence aux autres parce que décrétés
analphabètes. Oui, dit-elle, en me regardant droit dans les yeux : je
suis analphabète. Mais personne ne t’a dit que j’étais bête. C’est
vrai que je ne sais ni lire ni comprendre tout ce que tu tricotes dans
une langue étrangère pour moi. Mais qui t’a dit que je ne sais ni
voir, ni entendre, ni sentir, ni réfléchir ni encore moins parler ? ».

Assis et surtout à genoux dans mes pensées, je me laisse interpeller
par cette sagesse forte,  simple et exempte de tout mimétisme. Sa
méthode est surprenante, mais connue de tous ceux qui prétendent avoir
inventé la philosophie. Elle procède par de petites questions qui se
révèlent être celles que se pose le commun des mortels vivant dans
notre espace Congo.

Que cherche le Congolais?
• Un travail décent
• Un salaire convenable
• Une sécurité sociale
• Une maison
• Un foyer, cellule citoyenne première
• Un repas à sa faim
• Une école pour tous ses enfants
• Des soins accessibles à tous
• L’accès à l’eau et à l’électricité
• Des routes en bon état
• Des réseaux ferroviaires, maritimes et aériens
• Un transport en commun décent
• Un service de sécurisé à visage humain
• La protection de sa personne et de ses biens
• La paix
• Une justice distributive équitable
• La liberté
• Une société bâtie sur des valeurs humaines
• Une église qui libère
• Une vie, une mort et un enterrement dignes

        Chaque bout de phrases que prononce cette femme cache des non dits
que l’on peut facilement lire dans ses yeux et sur son corps agité.
Ces mots lourds de contenus sonnent comme un bilan de toutes ces
années de gâchis qu’elle a du mal à comprendre. Je l’arrête juste pour
lui dire que cette liste est longue et ne me dit pas par où commencer.
Elle rigole. Les yeux rivés sur le sol, sans un regard pour moi,
j’entends la sentence : « vous avez l’intelligence des livres ; mais
pas celle de l’être ».
        En effet, la longue liste n’est que l’expression d’une seule chose :
les besoins primaires qui, une fois satisfaits, assurent le bonheur
d’un être humain. En réalité, cette liste n’est pas exagérée. C’est
mon égoïsme d’homme avide de pouvoir qui la dresse et l’exprime de
manière compliquée pour justifier mon refus de me mettre au service
des autres. Alors que tout ça tourne dans ma tête. Elle me prend la
main et la pose à même le sol comme pour me faire découvrir par le
touché, le capital qui me permettra de répondre à ces besoins.

Qu’avons-nous ?
• Un formidable capital humain. Des êtres humains dont personne au
monde ne parle pour justifier l’exploitation et le pillage d’une terre
riche, déclarée à dessein « inhabitée » et terre de libre commerce
qui, par conséquent, appartient à tout celui qui l’exploite ou la
pille. 81 millions d’hommes et de femmes, jeunes, adultes et vieux
avides de travail et aux mains prêtes à se faire saigner 24 heures sur
24 pourvu qu’ils et elles trouvent une rémunération à la mesure des
sacrifices consentis. Un peuple créateur dont la créativité a permis
de survivre durant des décennies d’atrocités et d’inhumanités qui
auraient exterminé d’autres peuples sous d’autres cieux.
• Une terre enceinte de minerais divers au point de créer une
éternelle envie de l’humanité tout entière. Cette terre, volcan en
permanente irruption, vomit, telles des laves, des minerais, à chaque
fois, plus rares et plus riches en teneur que ceux des premières
coulées. Aucun espace de ce pays n’est épargné. Toutes nos provinces
sont loin d’avoir livré les secrets de notre sous- sol sans compter
ceux de notre atmosphère et de nos cours d’eau.
• Une terre arable prête à porter des semences variées pour accoucher
d’une agriculture saine, en harmonie avec cette mère terre traitée
avec tendresse, attention et respect, parce que partenaire de notre
environnement et surtout de notre être.
• Une abondante eau de pluie qui déferle des toitures de nos cases,
huttes, maisons, buildings et que des architectes et urbanistes de
talent aura vite fait de canaliser dans les réservoirs souterrains des
cités et villes de demain pour ensuite alimenter les pipelines qui
achemineront le nouveau pétrole vers les terres arides d’Afrique et
les lacs asséchés par une exploitation irresponsable de
l’environnement dont nous serions devenus soudain responsables au
point d’exiger des captures ou mieux des ponctions d’eau tout au long
de notre majestueux fleuve, colonne vertébrale qui porte notre riche
écologie.
•       Une diversité climatique qui assure non seulement la variété des
produits agricoles sur nos marchés ; mais aussi leur alternance dans
les espaces de provenance et surtout leur permanence dans
l’approvisionnement de nos milieux de vie.
•       Un immense et puissant fleuve, source d’énergie propre et quadrillé
par des cours d’eau et des lacs qui regorgent de poissons et d’autres
éléments nutritifs qui, semble-t-il meurent de vieillesse. Une
structure que nous devons à tout prix protéger contre les projets
mirobolants et assassins de commercialisation de son eau.
• Une forêt sur laquelle on peut construire un tourisme écologique non
seulement protecteur des écosystèmes à l’échelon national et mondial ;
mais qui peut générer des bénéfices économiques sans nécessairement la
détruire.
• Un héritage traditionnel de vie en harmonie avec les plantes, les
animaux, les eaux, la terre, les montagnes, tous des éléments qui
partagent l’humanité avec nous ; tous des êtres qui ont droit à la vie
pour qu’ensemble nous ayons droit à l’existence sur notre commune
planète. Dans l’univers de nos ancêtres, on ne prend pas sans donner
et nul ne peut considérer l’autre comme un objet à domestiquer, à
conquérir ni à dominer!
        Mama relève sa tête et avant même que je n’ai placé un mot, elle
tisse un sourire sur son visage comme pour me dire qu’elle comprenait
ma préoccupation de l’heure. Elle avait lu ma pensée sur mes lèvres :
« tu te demandes où trouver les moyens pour transformer ces ressources
et procurer le bonheur à tes frères, n’est-ce pas ? ». Je ne pouvais
qu’hocher ma tête avec humilité en guise de réponse affirmative.
Avec quels moyens ?
        Le calme de cette femme me désarçonne. Elle ne me paraît pas
désemparée du tout lorsqu’elle aborde ces questions qui engagent
l’avenir de notre nation. Souriante, elle devient initiatique
lorsqu’elle répond à cette question par une série d’interrogations qui
me secouent les tripes et interpellent mon intelligence livresque :
• Comment faites vous pour devenir des milliardaires ou des
millionnaires le temps d’un mandat politique de trois, quatre, six ou
moins de mois ?
• Où sont les industries que vous créez pour vous enrichir si
rapidement et surtout en refusant aux autres d’avoir accès aux
bénéfices qu’engendrent ces richesses pourtant propriétés communes?
• Vos richesses ne proviennent-elles pas de la cueillette comme la
pratiquaient nos ancêtres ?
• La seule différence ne réside-t-elle pas dans ce que vous cueillez
aujourd’hui et ce qu’ils cueillaient hier ?
• Les chenilles ne sont-elles pas devenues ces diamants,  cet or, ce
coltan, cobalt et autres minerais ramassés à ciel ouvert comme hier le
gibier dans nos forêts et le poisson dans nos cours d’eau ?
• Les champignons ne sont-ils pas cet argent sans pouvoir d’achat qui
trouve dans nos poches en décomposition une terre propice à sa
multiplication avant d’être ramassé à nouveau par la magie de taxes
multiples qui ne laissent ni répit ni temps de jachère aux gibecières
des va-nu-pieds ?
• N’est-ce pas le brut, les matières premières que la nature met à la
disposition de tous que vous « cueillez », pillez, trafiquez et
commercialisez en toute impunité avec des complices d’ici comme
d’ailleurs, sans aucune transformation  et étrangement avec un refus
total de partage des bénéfices?
• N’est-ce pas ici que se trouve la différence avec nos aïeux, eux
pour qui les biens de la nature étaient propriétés de tous ; eux qui
veillaient à ce que le chasseur, le pêcheur ou mieux tout celui qui
s’adonnait à la cueillette ne s’approprie pas seul les bénéfices de
son travail ? En définitive, le tout n’est-il pas dans la
redistribution des revenus de cette richesse, patrimoine de tous jadis
et qui, aujourd’hui, est devenue  propriété de quelques privilégiés.
        Magique ! C’est le seul mot qui me vient à l’esprit pour qualifier la
démarche de cette mère qui met à nu toutes ces formules mensongères
prometteuses d’une vie meilleure hypothétique alors qu’elles sont
construites sur des métaphores en « gies » sans idéologies, en « istes
» qui donnent des kystes et en « ismes » qui nous enferment dans des
prismes.
        Son projet est loin de tous ces rêves trompeurs sans capitaux propres
de Silicone Valley à créer pour donner des emplois à des milliers de
jeunes avides de travail. Son projet est loin des promesses
fallacieuses de millions d’emplois à offrir dans des secteurs
économiques qui ne répondent pas à nos besoins primaires. Son projet
est loin des illusions et autres mirages qui ne sont réalités que sur
les nombreuses affiches vendeuses d’utopies le temps d’une parodie
électorale ou d’une coopération « win-win » qui laisse nos êtres en
lambeaux. Son projet est loin des slogans  « agriculture priorité des
priorités », « parcs agro-industriels », « 5 chantiers », « Emergence
», « Modernité », « Continuité », etc.
        Son projet est l’expression d’une seule et simple envie, celle
d’offrir des instants durables de bonheur aux fils et filles de ce
beau pays!

Avec quelle femme et quel  homme  construire ce bonheur?
        Sans hésiter, elle répond que c’est avec la Congolaise et le
Congolais de notre pays. Elle ne s’attend pas à ce qu’un extra
terrestre vienne le faire. Elle ne compte pas non plus sur un étranger
pour matérialiser ce rêve. Elle sait ce que nous pensons tous de cette
Congolaise et de ce Congolais. Mais elle nous demande d’ouvrir nos
yeux et surtout notre cœur. En effet, comme les animaux malades de la
peste, tous les Congolais sont atteints de la corruption mais ils n’en
meurent pas tous. Moi, mama, je sais :
• Que tous les professeurs d’université sont corrompus ; mais je
connais des étudiants qui affirment que le Prof Nzakimuena est intègre
• Que tous les médecins ne soignent pas sans argent ; mais j’ai
rencontré des jeunes médecins dans un hôpital qui se cotisent pour
acheter des produits afin d’offrir, à leurs frais, les premiers
secours à un malade en détresse
• Que tous les magistrats et juges monnaient la justice; mais j’ai le
témoignage de ce juge qui est resté longtemps sans promotion parce
qu’amoureux du vrai
• Que toutes les filles de notre rue ne sont pas sérieuses ; mais j’ai
entendu des jeunes au coin de la rue jurer que Moseka, la fille de
papa Kigandi fera le bonheur de celui qui l’épousera
• Que tous les politiciens sont des roublards, des bourreaux de leur
peuple ; mais que notre élu est un homme de parole au service des
va-nu-pieds de sa circonscription
• Que tous les policiers rançonnent les chauffeurs ; mais pas celui du
rond point de l’avenue qui traverse mon quartier
• Que tous les militaires sont des violeurs de femmes ; mais pas le
waya waya en lambeaux qui nous aide à assurer la sécurité dans notre
environnement
• Que tous les pasteurs sont des escrocs ; sauf celui de l’église de
la résurrection
• Etc.…

        Tout ceci pour te dire que cet homme et cette femme de valeur
existent et qu’ils ne vivent pas loin de nous. On les découvre dans
notre famille, première cellule citoyenne. On vit avec dans nos
milieux de travail. Ils sont présents dans l’armée, dans l’espace
politique, religieux, économique, etc. Il suffit d’ouvrir nos yeux et
notre cœur pour les découvrir et surtout les pousser à accepter de se
mettre au service de la communauté, à divers niveaux dans  les espaces
d’exercices du pouvoir. Ces hommes et femmes existent, mais ont
souvent peur de se mouiller dans ces espaces devenus synonymes de
compromissions. Il faut les aider à nous aider et à s’aider eux-mêmes
si nous voulons créer ces instants de bonheur auxquels nous avons tous
droit sur cette terre d’espoir.
        « Mais… » ! Avant même que je n’ai terminé ma phrase, elle
m’interrompt pour me demander si son projet de programme était complet
et a pris combien de pages. Je lui réponds que jusque là, il n’avait
que 5 pages ; mais il lui manquait les chiffres. Son projet n’était
pas chiffré ; n’était pas budgétisé ! C’est alors qu’elle m’offre ce
regard moqueur dont elle seule détient le secret. « Parlons-en
dit-elle » !

Avec quel budget ?

        Certainement pas celui des 85, 100 ni autres 125 milliards que les
uns et les autres font miroiter et qu’ils ont été incapables de mettre
à la disposition du pays durant toutes ces années passées au pouvoir
ou dans une opposition, à chaque cycle, bénéfique pour ses divers
animateurs. Je ne croirai à tous ces milliards que si ceux qui, depuis
les indépendances, les détiennent dans leurs comptes privés placés
dans les divers paradis fiscaux disséminés à travers le monde, les
remettent dans les caisses de notre Etat. Et quand bien même ils en
manifesteraient les intentions (ce dont je doute fort) ; il faudra
encore que leurs banquiers d’Occident et d’ailleurs acceptent de se
dépouiller pour rendre ces fortunes à notre pays.
        Pour mieux comprendre ma démarche, je t’invite à te placer dans la
perspective de ces pionniers qui ont bâti des civilisations et de te
poser cette question essentielle à la base de leurs édifications :
qu’est-ce qui précède tout développement : le capital humain au
travail ou le capital argent à produire par l’humain ? Est-ce le
travail qui produit l’argent ou le contraire ? Notre erreur ne
réside-t-elle pas dans les fausses prémisses qui considèrent l’argent
et non le capital humain comme élément moteur de notre développement ?
De quel budget disposaient les pharaons pour bâtir la grande
civilisation des pyramides ou encore Mao pour ériger la muraille de
Chine ? Quel était le budget de nos aïeux pour ériger les empires et
royaumes Kongo, Lunda, Kuba, Shi et autres ?
        Ne nous faut-il pas revenir à ces fondamentaux pour rêver et
construire un Congo différent ? Pourquoi penser à des Silicone Valley
qui exigent des millions que nous devrons emprunter et rembourser à
des taux qui mettent la corde au cou à notre progéniture? Pourquoi
rêver d’autoroutes alors que des routes en terre battue bien
entretenues et bien gérées nous offriraient un réseau routier qui
suffirait à notre bonheur ? Pourquoi promettre une agriculture
mécanisée coûteuse alors que nous avons des bras et des intelligences
à portée de mains ? Pourquoi….pourquoi….pourquoi ?
        Tout ceci paraît simpliste. Mais c’est sans doute parce que nous
avons perdu cette simplicité dans la perception de nos problèmes et
propositions de solutions que nous nous sommes livrés pieds et poings
liés à un mode de gestion complexe et surtout égoïste qui ne fera
jamais notre bonheur en tant que communauté.
        En définitive, il nous faudra sans doute faire le choix d’une autre
civilisation contraire au modèle prédateur qui n’a jamais placé
l’homme ni la femme au cœur de ses préoccupations pour ériger un trône
à l’argent, à la compétitivité meurtrière et aux intérêts égoïstes.
Cette civilisation aux métaphores alléchantes de démocratie,
d’élections libres et transparentes, de développement et de bonheur
hypothétiques a atteint ses limites. En effet, par sa capacité
destructrice, elle a détruit tout sur son chemin : l’humain, notre
environnement, notre vie en commun, nos rapports avec l’Eternel, etc.
        Le temps est au retour à une civilisation qui placera l’humain au
cœur de notre existence sociétale ; une civilisation construite sur
l’harmonie des êtres qui partagent cet espace terre ; une civilisation
où chacun et chacune, à chaque niveau de responsabilité, ne prennent
jamais sans donner ; une civilisation qui veille à ce que de chaque
case du village sorte la fumée qui annonce le repas ; moment de
rencontre, de partage et de vie commune ; moment du souci de l’autre,
mon frère, ma sœur que cette civilisation refusera de placer à la
périphérie du village, aux confins des terres habitables,  dans des
camps de réfugiés ou d’immigrants.
        Ce rêve ne repose que sur une seule chose : la volonté politique de
bâtir un Congo différent au service de notre peuple d’abord ! Mais,
pour que ce rêve devienne réalité « voler ne sera pas bon » comme ne
cesse de le scander « notre base », notre peuple désormais maître et
garant d’une constitution qu’il a décidé de protéger contre vents et
marées, aux prix d’innombrables sacrifices en vies humaines.

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