Profession : «Député» !

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Le nombre fort élevé des candidats à la députation nationale semble effrayer outre mesure le commun des mortels : près de 20.000 candidats pour 500 sièges à pourvoir à l’Assemblée nationale, un chiffre qui paraît démesuré et donne des vertiges. D’une part, il va émietter les voix par le fait de l’arrivée soudaine sur la place publique de nombreux partis alimentaires créés pour les besoins de la cause. D’autre part, il traduit des arbitrages douloureux lors de la confection des listes de la Majorité Présidentielle, dans la mesure où il est établi que de nombreux cadres de la famille se réclamant proche de «l’autorité morale» se retrouvent inscrits sur des listes des partis autres que ceux pour lesquels ils ont combattu durant toute cette législature finissante.

Echec cuisant du chantier « Emploi »

Pour tout observateur avisé, il apparaît clairement que ce nombre exorbitant des candidats à la députation nationale ne devrait pas effrayer outre mesure, étant donné qu’il traduit un phénomène tragique et douloureux qui a caractérisé cette législature issue des élections générales de 2006. A savoir que le chantier « Emploi » a lamentablement échoué. L’unique «chantier» réellement rémunérateur est celui des institutions de la République, notamment les deux chambres du Parlement, le gouvernement central et ceux des onze provinces ainsi que leurs assemblées respectives.

La ruée vers la députation nationale constitue une preuve que dans ce pays, la «carrière» politique paie mieux que celle de professeur d’université, de haut fonctionnaire, de médecin, de magistrat, d’avocat, d’architecte, d’ingénieur civil, etc.
Un fonctionnaire qui ne gagne que 60 dollars le mois et dont le salaire peut être multiplié par 100 en devenant député ne peut que rêver du paradis politique. Même le professeurs d’universioté crédité de 2.000 dollars le mois, ne peut s’empêcher de viser le triple.
Dans un environnement où le chômage bat son plein et où la minorité travailleuse est payée avec un salaire de misère, le train de vie du député fait scandale. Entre 2003 et 2006 (Parlement de Transition) et entre 2006 et 2011, les Congolais ont vu d’anciens «abonnés» à la marche à pieds se taper chacun ou chacune deux à trois véhicules V.I.P., grâce à leur statut e parlementaire.

En visant la députation nationale, les 19.000 candidats enregistrés à la CENI n’ont qu’une préoccupation : se maintenir ou entrer dans la cour de nouveaux riches.
Tout visiteur qui arrive pour la première fois à Kinshasa et dans toutes les villes et localités du Congo profond est frappé par un spectacle ahurissant : toutes les avenues et rues des quartiers ont été transformées en petits marchés car le seul moyen de survivre pour un Congolais moyen, c’est d’ériger un « ligablo » devant sa maison ou d’étaler à même le sol, toutes sortes des produits. Un phénomène insupportable mais qui malheureusement permet aux Congolais de vivre. Voilà l’origine du tapage diurne et nocturne, des conflits incessants entre voisins, de la perturbation de la circulation, de l’insalubrité criante qui est la source des épidémies, etc.

Un autre constat qui constitue un véritable génocide intellectuel et une menace pour l’avenir de la jeunesse, c’est le fait que 95% des finalistes que les instituts supérieurs et universités du pays jettent chaque année sur le marché de l’emploi se retrouvent comme vendeurs des cartes de téléphonie cellulaire ou cambistes à la criée. Les plus chanceux sont obligés d’exercer des métiers ou emplois qui ne répondent pas du tout à leur formation et cursus universitaire. C’est ainsi que, faute de place dans les centres médicaux et hospitaliers, un médecin se résigne à exercer comme ouvrier dans un chantier de génie civil, un juriste comme garçon de course dans une société de téléphonie cellulaire ou agent des relations publiques, un ingénieur comme agent de sécurité civile devant une résidence privée de l’Ambassade d’un pays étranger, un diplômé d’un institut supérieur pédagogique comme répétiteur des enfants d’une famille aisée, etc.
Pour survivre, les femmes tiennent seules les ménages, abandonnant ainsi leurs enfants en bas âge à leur triste sort, étant donné que leurs maris passent le plus clair de leur temps à arpenter les rues et avenues de la ville, à la recherche d’un emploi hypothétique. C’est le règne de ce que le Kinois moyen appelle « Qui cherche ».

L’encerclement de l’adversaire

Ce nombre exorbitant des candidats à la députation nationale traduit aussi une stratégie montée par la famille politique de la Majorité Présidentielle pour encercler l’adversaire. Comme il revient au ministre de l’Intérieur de délivrer les arrêtés de création et de fonctionnement des partis politiques, il saute aux yeux que c’est cette famille politique qui bénéficie de cet avantage. Une stratégie qui avait fait ses preuves à l’époque du MPR-parti Etat qui, dans l’espoir de profiter du nombre exorbitant de ses partisans pour être majoritaire et gagner ainsi haut la main les sièges du bureau de la Conférence Nationale Souveraine en vue de conserver le pouvoir. Malheureusement, cette stratégie échoua grâce à la résistance des délégués de la Société Civile dirigée alors par le trio Pierre LUMBI, feu Dr Elias NUMBI et feu François KANDOLO.

La publication des listes des candidats à la députation nationale a révélé à la face du monde l’existence de nombreux partis politiques jusque là inconnus sur la scène nationale dont les tenants étaient connus jusqu’il y a quelques jours comme membres des formations appartenant à la majorité présidentielle. De hauts cadres des partis principaux de la majorité actuelle se retrouvent inscrits sur des listes de ces nouveaux nés de la scène politique juste à la veille des élections de novembre prochain. Est-ce le fait d’un simple hasard ? Assurément non, car il s’agit d’une stratégie vieille comme le monde pour encercler l’adversaire, car l’on retrouve inscrits sur des listes des partis nouvellement créés, les noms des cadres qui venaient de rejoindre hier tambours battants le PPRD, le MSR et autres grands partis de la mouvance présidentielle.

De même, ayant senti que l’opinion va sanctionner sévèrement les tenants du pouvoir actuel, certains de ses hauts cadres croient se camoufler dans ces nouveaux partis quitte à se retrouver la mangeoire après les élections. Une expérience que l’on a vécue tout au long de cette législature avec le ralliement à la majorité présidentielle des députés élus en 2006 comme indépendants. Il n’est un secret pour personne que les élections de 2006 l’ont été par défaut par l’absence criante de l’UDPS. Son retour fracassant sur la scène politique a provoqué une onde de choc extraordinaire dans l’opinion et selon toute vraisemblance, les élections prochaines seront une occasion rêvée aux électeurs fort déçus de sanctionner sévèrement ceux qui ont mal gouverné les affaires de l’Etat durant cette législature. Mais comme disait le Nigérian Wolle SONYINKA, Prix Nobel de la littérature : « un tigre ne crie pas sa tigritude », les électeurs vont reconnaître sans effort aucun les candidats députés ainsi camouflés dans ces nouveaux partis alimentaires et la sanction sera à la mesure de la déception ressentie durant toute cette législature finissante.

F.M.

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