Problématique des «Originaires» et «Non Originaires» : parcours historique

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On ne peut que se féliciter de l’initiative aboutie des organisateurs
de cette conférence, l’UNIKIN (Université de Kinshasa) et l’UCC
(Université Catholique du Congo), avec le soutien de la MONUSCO (…).
J’ai suffisamment déploré et sévèrement critiqué le cloisonnement trop
étanche des facultés et des disciplines au sein de nos universités
pour ne pas me réjouir des promesses de ces trois jours deux
rencontres. Voici d’abord deux grandes universités de Kinshasa qui
conjuguent leurs efforts et leurs compétences pour aborder les
questions qui nous sont soumises, en associant aussi à cet examen des
chercheurs et des enseignants venus d’autres institutions. Surtout,
nous nous trouvons enfin ici venus de disciplines diverses, mais
tellement proches qu’on s’étonne de ne pas les voir plus souvent
associées dans les réflexions et les débats concernant la dimension
intellectuelle des problèmes de tous ordres auxquels la RDC se trouve
confrontée, dans lesquels elle s’est aussi laissée embourbée depuis
plusieurs décennies : je veux dire les disciplines réunies dans les
facultés de philosophie et lettres, dans les facultés des sciences
politiques, sociales et administratives et dans celles des sciences
économiques et juridiques. Enfin, et ce n’est pas le moindre mérite de
l’interpellation qui nous est faite, nous presse de combiner les
exigences les plus scrupuleuses de l’excellence académique et les
investissements les plus féconds de « l’intellectuel engagé ».
Il ne faudra pas moins que tout cela pour avancer dans les questions
que nous avons à examiner et, si possible, à résoudre.

Préalables
Je dois avouer qu’à la réception de l’annonce de cette conférence,
puis à l’examen de la « note conceptuelle », j’ai été plongé dans une
extrême perplexité que je me suis d’ailleurs empresser de partager
avec quelques collègues de l’UNIKIN et d’autres universités d’Afrique
et des diasporas africaines, lors des manifestations organisées à
l’occasion du « Jubilé d’Or » de l’OUA et de l’UA. « Originaires et
Non-Originaires » ? A Addis Abeba, il y a à peine à peine quinze
jours, nous étions en train de concevoir des mécanismes pédagogiques,
dans le sens le plus large, pour promouvoir une citoyenneté africaine,
fondée sur le partage réfléchi d’une histoire commune étalée sur
plusieurs millénaire et sur l’activation, à travers les leviers les
plus modernes, d’une mémoire commune : une mémoire d’inventions
multiples, de souffrances séculaires et de remarquables victoires
contre toutes les dominations passées, autant de conditions pour
entretenir une vigilance permanente contre les risques d’hégémonismes
qui menacent encore et toujours notre continent et les diasporas
issues de l’Afrique. Chacun peut donc imaginer le choc subi à se
trouver projeté vers une « problématique » aussi éloignée des ces
ambitions-là !
Mais, j’assume volontiers le rôle qui m’est dévolu d’ouvrir  les
hostilités ou, peut-être, plus simplement, les débats sur une question
de fait très importante, quoique d’importance apparemment récente.
Elle n’apparaît pas, en tous les cas, au premier rang des analyses que
nous avons réunies dans l’ouvrage collectif dédié aux élections
pluralistes de 2006 et auquel ont participé plusieurs des spécialistes
présents dans cette conférence. Cette question des « originaires » et
des « non originaires » (que je transcris exprès en minuscules)
apparaît bien comme un « non-dit » ou un « mal dit » de la société
congolaise contemporaine. De ce « mal-dit » et de ce « non-dit »,
chacun sent confusément que la formulation et la solution
conditionnent beaucoup le parcours de notre devenir en tant que nation
et en tant qu’Etat de droit et république fondée sur le respect et la
promotion des droits et devoirs démocratiques. On peut dire que c’est
la question des « originaires » et « non originaires » : une fois
encore,  les guillemets s’imposent car, à l’évidence, nous ne serions
pas tous d’accord pour affirmer que ces « mots » sont bien ceux qui
conviennent le mieux pour désigner tout ce dont il va être question
pendant ces trois jours de réflexions.
Formulons encore autrement l’objet de nos débats à venir. On
pourrait, en sortant volontairement des références habituelles
utilisées en RDC, les désigner autrement. Ces « fraternités de
terroirs » sont, selon les cas et selon les échelles où on les
observe, des fraternités réelles ou, au contraire, des « fraternités »
supposées ou postulées. Il peut aussi s’agir d’« allégeances »
locales, peut-être même « localistes » : ce néologisme vise, au-delà
des lieux où ces « allégeances » s’exprime, la dimension idéologique
des discours et des postures qui les accompagnent. On peut encore
parler de cette espèce de « préférence locale » : cette notion est
utilisée ici à dessein, pour paraphraser l’expression terrible de «
préférence nationale », dont on connaît les heurs et malheurs dans
d’autres pays réputés être des démocraties de longue date : les
groupes d’extrême droite européens qui l’ont banalisée depuis les
années 1980 ne dissimulent pas leur rejet des « étrangers », dont un
grand nombre d’immigrés africains, accusés de prendre le travail, le
pain et les ressources des « vrais nationaux », appelés aussi «
Français de souche », « Italiens de souche », « Autrichiens de souche
», etc…
Toutes ces expressions renvoient à la même chose, que cette conférence
nous enjoint de dévoiler et d’examiner : cette quête de l’entre soi,
cette passion de l’entre soi, cette fièvre de l’entre soi, un entre
soi supposé répondre aux attentes plus ou moins confuses et résoudre
de multiples problèmes qui ne sauraient trouver une satisfaction
satisfaisante et durable à l’échelle de la « nation » et de la «
république » dont, au-delà de l’entre soi, nous sommes tous  des
membres et des citoyens.
A première vue, ce problème ne devrait pas exister ou ne devrait pas
se poser en des termes aigus à l’échelle de la RDC. Notre constitution
actuelle, celle de 2006, dont beaucoup de spécialistes et de citoyens
considèrent comme la « moins mauvaise » ou la « meilleure » que nous
ayons eue depuis l’indépendance, est claire sur ce point. Elle déclare
en son article 13 : « Aucun Congolais ne peut, en matière d’éducation
d’accès aux fonctions publiques ni en aucune autre matière, faire
l’objet d’une mesure discriminatoire, qu’elle résulte de la loi ou
d’un acte de l’exécutif, en raison de sa religion, de son origine
familiale, de sa condition sociale, de sa résidence, de ses opinions
ou de ses convictions politiques, de son appartenance à une race, à
une ethnie, à une minorité culturelle ou linguistique. »

 

(PAR LE PROFESSEUR ELIKIA M’BOKOLO)
ECOLE DES HAUTES ETUDES EN SCIENCES SOCIALES (PARIS), UNIKIN)

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