Présidentielle et législatives nationales : HRW dénonce un climat préélectoral de terreur

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Les forces de sécurité gouvernementales en République démocratique du Congo ont fait usage de balles réelles et de gaz lacrymogènes pour disperser des rassemblements de l’opposition politique largement pacifiques lors du dépôt des candidatures au début du mois d’août
2018.

Les autorités ont également restreint les déplacements de leaders de l’opposition, arrêté des dizaines de partisans de l’opposition et empêché un aspirant candidat à la présidence, Moïse Katumbi, d’entrer dans le pays pour déposer son dossier de candidature pour l’élection présidentielle prévue plus tard cette année.
« Les autorités congolaises ont fermement réprimé l’opposition
politique dans une tentative manifeste de contrôler le processus
électoral », a déclaré Ida Sawyer, directrice adjointe de la division
Afrique à Human Rights Watch. « Les élections ne peuvent pas être
crédibles lorsqu’on empêche un leader de l’opposition de participer et
que les partisans de l’opposition risquent la mort, des blessures ou
une arrestation quand ils descendent dans les rues pour soutenir
pacifiquement leurs leaders. »
Les conclusions s’appuient sur des entretiens en personne et par
téléphone en août avec plus de 45 victimes et témoins des violations,
travailleurs médicaux, activistes ainsi que membres et leaders de
partis politiques congolais à Kinshasa, à Goma et à Bruxelles, en
Belgique.
Le gouvernement congolais devrait mettre un terme à l’usage excessif
de la force contre les partisans de l’opposition, libérer les membres
de partis d’opposition et activistes arbitrairement détenus ainsi
qu’enquêter sur les violations graves et traduire en justice les
responsables, a poursuivi Human Rights Watch. Les autorités devraient
permettre à toutes les Congolaises et tous les Congolais de participer
pleinement et librement au processus électoral, y compris en laissant
Moïse Katumbi entrer dans le pays et s’inscrire en tant que candidat.
Les gouvernements et les organismes régionaux concernés devraient
faire pression pour que le président Joseph Kabila et les autres hauts
fonctionnaires mettent fin à la répression de l’opposition et
garantissent un processus électoral libre, équitable et inclusif. Les
gouvernements et les organismes régionaux devraient étendre les
sanctions ciblées si les atteintes aux droits humains se poursuivent.
Le 1er août, les forces de sécurité ont lancé des gaz lacrymogènes et
tiré à balles réelles pour disperser des dizaines de milliers de
partisans qui s’étaient réunis pour accueillir le leader de
l’opposition et ancien vice-président Jean-Pierre Bemba dans la
capitale, Kinshasa, blessant au moins deux personnes. Jean-Pierre
Bemba est rentré en RD Congo pour s’inscrire en tant que candidat à la
présidentielle après que la Chambre d’appel de la Cour pénale
internationale (CPI) l’a acquitté des chefs d’accusation de crimes de
guerre et de crimes contre l’humanité le 8 juin dernier. Peu après
l’arrivée de Jean-Pierre Bemba à Kinshasa, les forces de sécurité
l’ont empêché de se rendre à sa résidence située dans la commune de la
Gombe, en plein centre-ville. Les autorités ont déclaré que sa maison
se trouvait dans un « site présidentiel » et qu’il ne pouvait pas y
résider.
Le 2 août, le maire de Lubumbashi, dans le sud-est de la RD Congo, a
publié une déclaration écrite précisant que Moïse Katumbi ne serait
pas autorisé à atterrir à l’aéroport de Lubumbashi par avion privé,
comme il l’avait demandé. Moïse Katumbi, qui a passé les deux
dernières années en exil en raison d’une série de procédures
judiciaires motivées par des raisons politiques, s’est rendu en Zambie
à la place et a tenté d’entrer en RD Congo par la route au
poste-frontière de Kasumbalesa le 3 août. Les autorités congolaises
ont averti Moïse Katumbi qu’elles l’arrêteraient immédiatement à son
arrivée en RD Congo. Mais au lieu de cela, lorsque Moïse Katumbi a
atteint la frontière, les fonctionnaires ont fermé la frontière et lui
ont refusé l’entrée sur le territoire.
Les forces de sécurité ont tiré à balles réelles et lancé des gaz
lacrymogènes pour disperser les milliers de partisans venus accueillir
Moïse Katumbi du côté congolais de la frontière le 3 août, faisant au
moins un mort et un blessé. Des dizaines de partisans ont été arrêtés.
Les forces de sécurité se sont aussi déployées massivement dans les
quartiers de Lubumbashi et ont dressé des barrages routiers sur les
routes principales, où ils ont fouillé systématiquement les véhicules.
La police a aussi empêché des membres du parlement et d’autres
responsables appartenant à la plate-forme politique de Moïse Katumbi
de poursuivre leur route, alors qu’ils se rendaient en voiture à
l’aéroport de Lubumbashi, pour y attendre l’atterrissage de Moïse
Katumbi. « Comme nous tentions de passer, un agent de police a pointé
son arme sur nous et a menacé de nous tirer dessus si nous osions
poursuivre notre chemin », a raconté un responsable à Human Rights
Watch. « Il a dit qu’il exécutait les ordres de sa hiérarchie », a
déclaré le responsable. Quand la délégation a plus tard essayé de
rejoindre Kasumbalesa pour y rencontrer Moïse Katumbi, la police l’a
stoppée à un barrage routier juste à la sortie de la ville et l’a
obligée à faire demi-tour.
Dans la ville de Goma, dans l’est du pays, la police a empêché des
membres de la plate-forme de Moïse Katumbi d’organiser une
manifestation pacifique le 3 août. Les manifestations se sont
poursuivies à Lubumbashi et à Kasumbalesa au cours des jours suivants,
alors que les autorités ont maintenu leur refus de laisser Moïse
Katumbi entrer dans le pays. Le 6 août, les forces de sécurité ont
abattu un garçon de 10 ans et ont blessé au moins quatre personnes
lors de manifestations à Lubumbashi.
La police a, de nouveau, fait usage de gaz lacrymogènes pour
disperser les partisans pacifiques d’un autre leader de l’opposition,
Félix Tshisekedi, quand il a déposé son dossier de candidature à la
présidence auprès de la Commission électorale nationale, la CENI, à
Kinshasa le 7 août.
Malgré la campagne menée par de hauts responsables du parti au
pouvoir pour que le président brigue un troisième mandat
anticonstitutionnel – et face à la pression nationale, régionale et
internationale croissante pour qu’il se retire – le président Joseph
Kabila n’a pas déposé sa candidature. Au lieu de cela, il a choisi
Emmanuel Ramazani Shadary, actuel secrétaire permanent du parti au
pouvoir et ancien vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, en
tant que candidat pour sa plate-forme électorale. En mai 2017, l’Union
européenne a sanctionné Emmanuel Ramazani pour avoir « contribué, en
les planifiant, dirigeant ou commettant, à des actes constituant de
graves violations des droits de l’homme » en RD Congo.
Au total, 25 personnes ont déposé un dossier de candidature en vue de
l’élection présidentielle pendant la période d’inscription entre le 25
juillet et le 8 août. Le 8 août, Moïse Katumbi a déposé deux plaintes
auprès du Conseil d’État, la plus haute cour du pays, contestant le
refus de la Direction générale de migration de le laisser entrer dans
le pays et appelant la Commission électorale à lui permettre de
s’inscrire sur les listes électorales et de soumettre sa candidature.
La cour n’a pas encore rendu sa décision.
La Commission électorale a publié sa liste préliminaire de candidats
le 24 août, disqualifiant six candidats à la présidentielle, dont
Jean-Pierre Bemba et trois anciens Premiers ministres, pour des
raisons que de nombreux activistes de la société civile et leaders de
l’opposition politique ont dénoncées comme arbitraires et motivées par
des considérations politiques. Les candidats peuvent faire appel
auprès de la Cour constitutionnelle du pays. La liste finale des
candidats sera publiée le 19 septembre.
« Le fait que Joseph Kabila ne pose pas sa candidature est une
première étape cruciale, mais nous sommes encore bien loin d’un
processus électoral crédible », a conclu Ida Sawyer. « Une pression
permanente des partenaires régionaux et internationaux de la RD Congo
est nécessaire pour éviter de nouvelles répressions et de nouveaux
bains de sang et pour que le pays connaisse une véritable transition
démocratique. »